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Journal des anthropologues

2013/3 (n° 134-135)


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Le chef de la Shiv Sena vient de mourir à Mumbai à l’âge de 83 ans. Deux millions de personnes se sont pressées lors de la cérémonie funéraire. Ce vieux routier de la politique de l’ouest de l’Inde fut aussi durant plusieurs décennies l’homme le plus aimé ou le plus détesté (Purandare, 2012). Il était l’incarnation de ce que l’Inde a pu produire de plus remarquable et de plus irritant en matière de chef charismatique.

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Pour les Indiens en général, le dirigeant de Mumbai (Bombay jusqu’en 1995) était à la fois une énigme et quelque chose de familier. Une énigme parce qu’il s’arrangeait toujours pour innover dans le déferlement de provocations qui lui servait de style politique. Un élément familier car il n’était pas si différent des autres nétas (chefs politiques autoritaires) et qu’il avait par ailleurs fini par imprimer son style bien au-delà de son territoire d’influence directe. Pour des millions de gens Thakré (ou Thackeray) incarnait d’abord la manière forte (Hansen, 2001), la capacité à utiliser la violence et, sans parler des buts de cette violence, il recevait souvent à ce propos une forme d’hommage. L’idée que les hommes politiques sont des incapables timorés et corrompus est en effet extrêmement répandue (Heuzé, 2000). On le voyait donc comme une terreur, plus ou moins justifiée et délicieuse, certainement plus encore comme un provocateur, un type qui bouscule les autorités et les normes. Il incarnait une génération en colère, celle de la jeunesse nombreuse accueillie par le chômage et les désillusions après 1970 (Heuzé, 1993). Son mélange intime mais chaotique de nationalisme et de régionalisme choquait (Fainsod-Katzenstein, 1979) mais nombre de citoyens avaient été tentés par des associations de ce genre. Il n’y avait que la gauche, une tendance fort minoritaire en Inde et quasiment résiduelle à Mumbai, pour en faire une brute fasciste, ce qu’il a par moments été assez près d’incarner. Les hindous (80% de la population), en tous cas ceux du nord du pays, avaient une relation spéciale à Thakré quoique nombre d’entre eux lui eussent dénié toute légitimité à parler en leur nom. Il s’était instauré comme représentant et surtout comme « protecteur » d’un ensemble communautaire vaste et divisé, dont nombre de membres se sentaient menacés par la minorité musulmane (Heuzé, 2000).

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Au Maharashtra, une province aujourd’hui de 115 millions d’habitants dont Mumbai est la capitale, le tribun était vu d’une manière sensiblement différente. Si une majorité a toujours voté contre lui, sauf à Bombay et dans les environs, on avait tendance à en faire une expression de fierté régionale, un élément de patrimoine. Il incarnait si bien le machisme et le culte des vertus militaires dont la province a fait des symboles puissants d’identification collective (Heuzé, 1999) qu’il semblait précieux et sur certains plans indépassable. Héraut des « vertus marathes », dont le courage, mais aussi la droiture et le sens de la justice, Thakré était considéré comme un « mec qui en a », y compris par les dames, et ses saillies faisaient plaisir bien au-delà de sa zone d’influence poli­tique (Sen, 2007). C’était enfin le chef de la Shiv Sena, fondée en 1966 pour donner des emplois et la dignité aux Maharashtriens maltraités ou mal reconnus de Bombay et il avait inventé ou laissé s’épanouir une remarquable, quoique oxymoresque, association de la solidarité et de la violence ou, comme on disait dans la province, du bâton et du mouchoir.

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À Mumbai, qu’il a fait rebaptiser ainsi en 1995 avec le soutien de la majorité des gens (Heuzé, 2004), son statut était encore différent. C’était un enfant de la ville, quoiqu’il fut né à Puné à 150 km dans l’intérieur, et l’on savait qu’il portait au plus haut ses contradictions, sa fureur de vivre et sa violence (Purandare, 1999). Pour cela et parce qu’il avait un art de la chose politique réel à côté de sa tentation permanente de « tenter des coups » la cité avait avec constance voté pour lui depuis la fin des années 1968 quand sa Shiv Sena est devenue le premier parti du très important conseil municipal. Il avait rythmé la politique urbaine de ses humeurs, de son charme et de ses haines au cours des nombreux discours, de véritables spectacles qu’il offrait à la cité portuaire, plus grande cité de l’Inde devenue par la grâce du cinéma l’axe de son imaginaire. C’est en 1997 lorsque tous les postes de députés locaux et nationaux (sauf deux) et la majorité des charges de conseillers municipaux étaient, avec le gouvernement provincial, entre les mains de la Shiv Sena, qu’il connut sans doute l’apogée de sa popularité mais la régression qui advint ensuite fut loin d’être massive et la Shiv Sena, passée aux mains de son fils ainé, reste aux commandes de la plus riche municipalité d’Asie du Sud.

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Bal Keshav Thakré fut initié à la politique par le biais de son père, un libéral réformateur, et par l’Organisation des volontaires nationaux, un groupement culturel hindou d’un nationalisme ex­trême et xénophobe (Hansen, op. cit.). Ensuite c’est le Mouvement pour l’unité du Mahrashtra [1][1]  Son but était de créer l’actuelle province, alors... qui lui servit de maître, entre 1954 et 1960, avec ses idées généreuses, son hétérophobie latente mais aussi la violence d’État (Weiner, 1988). Quand il fonde la Shiv Sena en 1966 ce journaliste satirique s’est lancé depuis 5 ans dans la promo­tion exclusive des Maharashtriens (ils ne font que la moitié des habitants de Bombay), des jeunes (plus de la moitié) et des chômeurs. Il prétend se placer au-dessus de la politique et fonder un « mouvement », non un parti, qui se place au service de la popula­tion (« du peuple » dit-il) dans le but de lutter contre la pauvreté, la corruption et la médiocrité des services publics (Gupta, 1982).

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Entre 1966 et 2006, quand il quitte officiellement la scène publique il fait montre d’une activité sans relâche, devenant véritablement l’homme de son mouvement. Contrairement à ce qu’il avait annoncé la Shiv Sena devient un parti avec 50000 militants dès les années 1970, dix fois plus deux décennies plus tard quand l’organisation s’étendra dans les campagnes. Il est minutieusement agencé autour de cadres formés et ne manque pas de notables. Il est vrai que son implantation locale est basée sur des branches qui accomplissent une forte quantité du « travail social » tant vanté. L’histoire de la Shiv Sena c’est d’abord un peu cette évolution du mouvement vers le parti et de l’action à la base vers les tractations au sommet. La Shiv Sena n’est jamais devenue un parti ordinaire, ses symboles hindous, son histoire de violence et son chef la marquant trop profondément (Eckert, 2003). Comme première force politique de la place elle a marqué profondément les années 1968?2000 sans avoir pourtant les moyens d’exercer l’hégémonie. Ce parti passablement antidémocratique a presque toujours évolué en démocratie et il s’est lentement intégré comme élément à la marge du système, son provocateur de chef préférant encore la négociation à la confrontation.

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Parti de l’action directe enraciné dans la jeunesse la Shiv Sena s’est distinguée par sa politique de confrontation. Elle semble n’avoir vécu qu’en agressant d’autres forces politiques ou les membres d’ethnies ou de religions particulières accusées de ne pas être loyales au Maharashtra ou à l’Inde et à son peuple (Heuzé, 2002). Dans cette atmosphère de conflit, Thakré a joué une place déterminante. Cet ancien dessinateur satirique a toujours eu tendance à voir ses adversaires de manière caricaturale. Malgré les enseignements de son père il a trouvé dans le chauvinisme et l’hétérophobie des procédés puissants, dans le contexte de la métropole en proie à la désindustrialisation, pour faire avancer ses intérêts.

Quels bilans?

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Aujourd’hui que le fondateur de la Shiv Sena a quitté la scène et que l’organisation se bat pour survivre sous la direction d’Udhav Thakré, un homme sans charisme ni vision politique, quels bilans peut-on tirer de quatre décennies de «shiv sainisme » ? Comment par ailleurs l’évolution de la Shiv Sena, ses succès et ses échecs permettent-ils de comprendre les transformations de la métropole mondialisée de Mumbai, de l’ouest de l’Inde et sans doute aussi de la société indienne toute entière?

Le déclin de la gauche et la violence politique

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Le déclin de la gauche est une tendance ancienne à Mumbai et dans tout l’ouest de l’Inde. Les partis et les syndicats n’ont pas été capables de créer de relève pendant que leurs idées se trouvaient peu à peu rejetées par les milieux populaires au profit du nationalisme, du revivalisme religieux et de l’hyperindividualisme. Dans ce contexte la Shiv Sena a joué le rôle d’un accélérateur (Heuzé, 2001). À Bombay les Shiv Sainiks (militants) se sont taillés des fiefs dans les quartiers ouvriers aux dépens de la gauche, notamment les communistes, en utilisant la force mais surtout le caractère attractif de leur système de symboles et la séduction vis-à-vis de la jeunesse. Ils ont su mobiliser cette dernière en se centrant sur le problème du chômage mais aussi sur les problématiques de développement et de solidarité de quartier. Lorsque les usines ont fermé, les derniers bastions de la gauche ont disparu et cette dernière est devenue une tendance purement intellectuelle. C’est un processus que l’on retrouve dans toute l’Inde. Les mouvements nationalistes hindous, les populismes locaux et les mouvements basés sur la caste ont détruit la gauche. Ses bastions (Kerala et Bengale) sont des régionalismes. Il n’en reste pas moins que l’éradication de la gauche a été particulièrement radicale à Mumbai et que c’est bien la Shiv Sena, ses fêtes de rue, son imaginaire héroïque et ses nervis, qui en sont responsables.

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La violence en politique n’est certainement pas une création de la Shiv Sena. Depuis les années 50 il n’y avait pas de campagne électorale à Bombay sans quelques victimes et de nombreuses échauffourées marquaient les réunions publiques. Les attaques de cadres politiques faisaient partie du paysage et les meurtres des chefs syndicaux (affiliés à des partis) étaient affaire de routine. La Shiv Sena a porté au-devant de la scène l’action de masse dans la rue, une tradition qu’elle a reprise à la gauche communiste et qu’elle a poussée vers des extrêmes (Hansen, op. cit.). Les riches gujaratis des quartiers sud [2][2]  20% de la population de la ville parle le gujarati.... n’ont pas été les seules cibles mais ils en ont profité pour se retirer du processus électoral, un mouvement qui touche les classes aisées de l’ensemble du pays. La Shiv Sena, représentante autoproclamée mais plausible du «peuple maharashtrien » n’est pas seule à avoir découvert les vertus d’une action de masse éventuellement accompagnée de violence. Deux autres groupes majeurs, rivaux ou adversaires ont tenu le pavé de la ville durant les quatre décennies de notoriété de la Shiv Sena: les musulmans sunnites et les dalits, représentants des mouvements politiques d’ex?intouchables (Heuzé, 2012). Ce fait a quelque peu banalisé le mouvement mais il a fait de la métropole un territoire régulièrement ébranlé par des surgissements populaires et communautaires. Il est difficile de dire si cette «culture de la rue » presque séculaire est sur le point de disparaître, avec l’expulsion des milieux populaires des quartiers de Bombay-ville ou si elle a encore de beaux jours devant elle. La première option semble assez pertinente. Il en va de même pour l’action directe, le symbole même de l’intervention politique de la Shiv Sena, action directe qui est plus extensive et diverse que la violence en politique. Les manifestations près des sièges du pouvoir et de l’administration, les protestations contre la diffusion de livres, de journaux ou de films jugés déplaisants, les encerclements (gherao) de l’assemblée régionale et autres activités offensives ont forgé l’espèce de légende noire (auprès de ses adversaires au moins) de la Shiv Sena (Eckert, op. cit.). Thakré a très souvent lancé de telles actions ou simplement laissé entendre que ses gars allaient «réagir devant l’injustice » ou l’affront. Aujourd’hui le parti a encore de jeunes militants mais ses cadres et ses méthodes ont vieilli. De telles actions ne choquent plus. L’accès aux quartiers sud du pouvoir et de l’argent devient de plus en plus difficile.

Le peuple maharashtrien

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C’est pour lui, aux côtés du peuple indien en général, que la Shiv Sena et son chef ont toujours prétendu se battre. L’organisation de Bombay a planté partout la carte et le drapeau du Maharashtra. Elle a réagi quand les intérêts et surtout la réputation du Maharashtra lui semblaient mis en cause. Menée vigoureusement par Thakré, la Shiv Sena s’est enflammée pour des questions de frontières (qui se sont soldées par des dizaines de tués en 1969) avec le Karnataka voisin. La mise en avance du marathi manush (l’homme commun maharastrien) et du Maharashtra dharma (la religion du Maharashtra) ont marqué la ville et la province tout entière (Weiner, op. cit.). Le but avoué de la Shiv Sena était de transformer les complexes d’infériorité d’une population peu instruite et peu argentée en une affirmation de fierté. L’utilisation du thème de Shivaji, le plus grand héros de l’histoire régionale et l’un des précurseurs de la nation indienne, n’est pas une innovation de la Shiv Sena. Elle date du xix e siècle. Elle a pourtant connu des sommets avec la promotion de la fête annuelle de Shivaji et la mise en œuvre de très nombreux moments de communion autour de son image. À ce propos, tout en soulignant combien Shivaji dépasse la Shiv Sena (dont elle tient son nom et son symbole du tigre rugissant), il semble bien que le parti et son chef aient atteint leur but. L’image des Maharashtriens dans la ville et dans leur province a évolué vers plus de confiance en soi. Ce «peuple mahrashtrien » porté en avant par les symboles de la Shiv Sena et les coups de gueule de Bal Thakré n’a pourtant pas réglé les problèmes aigus de chômage et de sous-emploi qui le concernent. C’est une problématique qui touche l’Inde entière et à laquelle la politique du prestige et de l’affirmation identitaire ne peut pas grand chose (Heuzé, 2002). Les luttes culturelles ont beaucoup mobilisé la Shiv Sena et son chef. L’Armée de Shivaji, puisque tel est son nom complet, se veut l’émanation d’une terre et d’une culture. Elle se place dans la lignée des nombreux mouvements régionalistes qui ont voulu donner une terre et des institutions, en même temps que des lois protectrices, aux locuteurs de grandes langues de la fédération. Ce ne fut pas un échec quoique l’accession du Maharashtra au rang de province ne fut nullement la création de la Shiv Sena (elle date de 1960). Le mouvement a été très populaire chez les professeurs et les instituteurs qui ont enseigné et standardisé le marathi. Il a participé à sa façon à ce processus de création d’une langue unifiée (Heuzé, 2004). Les discours de Thakré, en beau langage de Puné, les innombrables réunions mais aussi les publications de la Shiv Sena ont participé à ces transformations. À ce niveau, la Shiv Sena était bien un mouvement en action. Il ne semble pas qu’elle puisse longtemps assumer cette dimension. Elle est maintenant concurrencée sur le plan de la défense de la langue marathi par la mns, organisation rivale fondée par le neveu du chef historique [3][3]  Maharashtra Navnirman Sena de Raja Thakré, fondée... alors que l’élévation générale de l’instruction amoindrit son importance sur ce plan. Si l’on prend le mot peuple au sens que veut lui donner la gauche indienne et bien souvent aussi la Shiv Sena, c’est-à-dire les masses désargentées, sa situation a considérablement évolué à Mumbai. Plus d’ouvriers ou presque, il reste quelques usines textiles et des emplois manuels sur le port. Les employés de banques et de bureaux sont plus nombreux et ils ont profité des politiques de promotion de la langue marathi imposées (en 1973) sous la pression de la Shiv Sena. Pour le reste une partie considérable des jeunes survit grâce à la vente de rue et aux petites combines. Les emplois de gardes et de larbins se sont multipliés. Les femmes travaillent beaucoup plus à l’extérieur, dans des bureaux, des hôpitaux et comme domestiques chez la «classe moyenne ». La communauté de travail est brisée et la «communauté imaginée» des Maharashtriens promue par la Shiv Sena et son dirigeant n’est pas parvenue à la remplacer. La Shiv Sena s’est élevée au nom des solidarités de quartier et de voisinage mais elle n’a pas pu empêcher leur délitement. Ce genre d’évolution se retrouve dans toutes les villes indiennes.

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La Shiv Sena n’avait pas de programme économique, sinon l’exigence d’emplois pour les jeunes et la conviction qu’il fallait expulser les communistes et autres agents «antinationaux » des usines où ils «sabotaient la production » (Gupta, op. cit.). Elle n’a pas réussi à juguler le chômage quoique ses efforts en la matière jusqu’en 2000 doivent être remarqués (entre 1980 et 1990 elle disposait du meilleur bureau de placement de la métropole) mais elle a mis en œuvre son programme anticommuniste. C’était sûrement une bonne introduction à la doctrine libérale, voire ultralibérale qui a été la sienne quand elle s’est trouvée face à des responsabilités de gouvernement. Certes les Shiv Sainiks n’ont pas lu Hayeck. Ils ont plutôt suivi le courant dominant dans les classes moyennes (même les communistes en sont venus là dans les années 1990) en se souciant seulement de favoriser leurs électeurs, leurs clientèles d’autres types et assez souvent aussi leur propre porte?monnaie. Cette sorte de glissade, publiquement justifiée par le souci du développement, sans doute sincère, a vu le parti ouvrir la porte aux investissements étrangers, favoriser les employeurs et tenter d’amender la loi –notamment foncière– pour plaire aux entrepreneurs (Heuzé, 2003). Ce ne fut qu’un demi succès, parce que le Maharashtra a en Inde des concurrents prêts à pratiquer un dumping social encore plus intensif et parce que les syndicats, y compris ceux de la Shiv Sena, ont freiné autant que possible cette évolution. En revanche, durant sa période au gouvernement entre 1995 et 2000, la Shiv Sena, d’ailleurs critiquée par son chef qui se tenait en retrait des responsabilités gouvernementales, a redistribué une partie importante du revenu de l’État, assez pour vider les caisses de la province mais pas suffisamment pour faire une politique vraiment originale, la pratique des subventions aux milieux de petite aisance (paysans notamment) étant un pilier de la gestion étatique depuis les années 1960. Tout parti politique indien a du mal à se distinguer du modèle corrompu et clientéliste promu par le Parti du Congrès. La Shiv Sena n’avait ni les moyens ni peut-être la volonté de poser une alternative malgré la vigueur de ses tirades anticongressistes (Eckert, op. cit).

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La Shiv Sena est un parti de la ville, pour la ville. C’est remarquable dans le paysage politique indien même si le bjp (nationaliste hindou) a lui aussi un biais urbain, beaucoup moins prononcé, dans un pays qui compte 70% de ruraux (Heuzé, 1994). Pour les Shiv Sainiks s’intéresser à la ville ce fut d’abord l’investir. Le parti implanta ses branches mais aussi ses symboles dans tous les points stratégiques de l’espace urbain sauf dans certains quartiers du sud et les bastions musulmans. Les militants placèrent des drapeaux et d’autres symboles du parti et de ce qu’ils pensaient être le Maharashtra. Cette politique de quadrillage de l’espace urbain culmina dans la mise en place de milliers de panneaux informatifs aux couleurs de l’organisation. Il fut difficile, jusqu’aux années 2000 d’ignorer cette appropriation symbolique de l’espace urbain par la Shiv Sena. Ensuite l’organisation s’est intéressée aux politiques urbaines. Il y eut quatre phases distinctes. Dans la première, jusqu’en 1980, la Shiv Sena se focalisait sur les quartiers pauvres, les problèmes de collectes d’ordures et d’adduction d’eau, etc. Elle lançait ses militants contre les fonctionnaires inefficaces et les bureaucrates corrompus, non sans un certain impact. À partir de 1980, la Shiv Sena et son chef prirent conscience de l’importance des bidonvilles (48% de la population y vivaient, 52% aujourd’hui) et de l’impact désastreux de ces quartiers sur l’image de la grande cité. Thakré ne faisait que suivre le mouvement d’opinion de la bourgeoisie. Cette phase culmina en 1985 avec la campagne pour embellir et marathiser (en changeant les noms de rues) Bombay, qui donna la municipalité au parti (Heuzé, 2001, 2003). Ce dernier se développant, son chef approfondit la réflexion sur les bidonvilles et, alors que de nombreuses expulsions prenaient place, il élabora un plan pour les remplacer par des logements légalisés et organisés. Après la prise du pouvoir régional, il n’advint quasiment rien de ce plan mais la quatrième phase de l’intérêt de la Shiv Sena et de son chef pour la ville fut centrée sur l’automobile et les facilités de circulation. On construisit échangeurs et routes surélevées, ce qui tombait bien car plusieurs cadres de l’organisation étaient devenus promoteurs et entrepreneurs de travaux publics. Un grand succès donc, les voies express, deux semi-succès, l’éradication des bidonvilles au sud (avec leur prolifération plus au nord) et l’embellissement de la ville et une cause abandonnée peu à peu, celle des quartiers populaires. Ce petit tableau montre l’étroitesse des possibilités laissées à un parti qui se veut alternatif en matière de politique urbaine mais aussi la façon dont le «parti du peuple » (maharashtrien) s’est retrouvé intégré aux pratiques des classes dominantes tout en servant leurs objectifs.

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Si la Shiv Sena et son chef n’ont pas réussi à incarner le changement qui leur a servi durant des années de slogan ils ont pourtant incarné au moins deux transformations importantes. La première est la banalisation du discours nationaliste hindou et de l’hétérophobie antimusulmane dans de vastes secteurs de la population, à Mumbai, au Maharashtra et dans tout le reste de l’Inde puisque la Shiv Sena a diffusé ses branches sur presque tout le territoire de l’Union après 1984 (Heuzé, 1992). La tension entre les hindous et les musulmans n’est pas une invention de la Shiv Sena. Elle existe à Bombay-Mumbai depuis le xix e siècle et elle a connu des crises importantes y compris dans les quartiers populaires et les milieux ouvriers. Ce qui est nouveau est d’abord le caractère d’évidence d’une telle tension qui s’impose alors que les oppositions organisées au chauvinisme communautaire ont disparu. Le choix de l’hindouité (hindutva) prenant la suite de la «religion du Maharashtra » au début des années 1980, s’est fait sur les débris du mouvement ouvrier organisé et d’une certaine opinion humaniste. La Shiv Sena et surtout Thakré ont introduit de nouveaux thèmes, plus durs, plus excluants (Heuzé, 1997, 2000). Chez les musulmans aussi le propos s’est radicalisé. Les durs affrontements intercommunautaires de 1984 ont été largement dépassés par la double vague de confrontation (entre hindous et musulmans, avec des pogroms de la minorité en janvier 1993, et entre la police et les musulmans) de 1992-1993 durant laquelle près de 1200 personnes ont perdu la vie. Ce «grand tumulte », selon la mémoire locale, a constitué une sorte de césure après laquelle certaines relations et certains rapprochements sont devenus impossibles (Heuzé, 2003). De nombreux musulmans ont quitté les quartiers hindous et vice versa. Les attentats de 1993, de 2006 et de 2008, qui ont été le fait de musulmans et du Pakistan, ont fini de geler la situation. La Shiv Sena a joué un rôle important en 1993, incarnant la réaction hindoue à la révolte des jeunes musulmans. Elle est aussi intervenue, grâce à ses ambulances, lors des attentats. Il est apparu à beaucoup de gens, dont je ne discuterai pas les sentiments, que la manière forte de la Shiv Sena et ses services sociaux (ambulances) étaient beaucoup plus efficaces qu’un État soupçonné de mollesse, de désorganisation voire de collusion. Les thèmes de la Shiv Sena vis-à-vis des musulmans n’ont jamais été des propos d’extermination ni même d’expulsion, sauf vis-à-vis des musulmans étrangers (expulsion). Il était question d’obtenir l’allégeance de la minorité et en cas de troubles de «donner une bonne leçon » et d’imposer, comme cela se dit au Maharashtra, le «traitement du petit frère ». Ces visions assez dures se sont plutôt déshumanisées avec le cours des événements. Il est moins question de bonne leçon et l’on évoque bien plus volontiers les terroristes à Kalachnikov qu’il ne peut être question que de supprimer. En gros la mentalité de la Shiv Sena vis-à-vis de la minorité est passée d’une perception «néoféodale » inspirée, même de manière fantaisiste, par ce qui se passait sous le règne de Shivaji à une vision de guerre totale. Elle rejoint en cela la perception des couches dominantes aisées.

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La seconde évolution importante qui est liée à l’émergence de la Shiv Sena est l’émergence de nouvelles élites, parmi la communauté des Hindous maharashtriens de Mumbai (45% de la population en 2010) mais aussi parmi d’autres groupes tels que des personnes originaires de l’Uttar Pradesh et des Tamouls qui ont pourtant au début constitué des cibles de la propagande de l’organisation. Le premier but avoué de la Shiv Sena, et il n’y a pas de raisons de ne pas le prendre au sérieux, était de former des cadres parmi des Maharashtriens supposés «arriérés » et peu introduits dans les secteurs de la haute administration de l’entreprise et du secteur marchand. Le second but était de constituer une communauté à partir de cette population, la plus grande section d’habitants de la ville de Bombay (Fainsod-Katzenstein, op. cit.). Pour cela Thakré et les autres cadres ont insisté sur ce qui pouvait unir les gens. Ils ont mis l’accent sur le langage, les manières de vivre, le style de réunion publique et de palabre, la cuisine et l’art. C’était une tâche très difficile car les Maharashtriens étaient intensément fractionnés selon leur lieu d’origine et selon les castes. La Shiv Sena a eu l’une des actions les plus déterminées en ville contre l’esprit de caste, bien qu’elle n’ait nullement hésité à mettre en place des combinaisons de caste en politique, comme tous les partis politiques. C’est parfaitement isolé (y compris de son allié le bjp) que Bal Thakré a pris position contre les quotas d’embauche [4][4]  Quotas à destination d’un bloc de 3 743 castes dites... dans la fonction publique en 1992, position qui a provoqué une scission. S’il y a eu beaucoup de Marathas –la première caste dans l’ouest– dans la Shiv Sena, on a trouvé aussi des membres de tous les milieux et l’idéologie de la primauté de la nation, indienne ou maharashtrienne, sur l’appartenance sectorielle a souffert peu d’exceptions. L’antagonisme avec les Mahars, la caste qui anime les partis dalits, est lié à une rivalité politique et non à l’esprit de caste (Heuzé,2012). La Shiv Sena a quelque peu réussi à faire émerger des cadres maharashtriens. Elle a aussi impulsé ou accompagné intimement l’émergence de nouveaux secteurs sociaux aisés ou au moins stabilisés. Une couche d’employés est née de son contrôle à long terme de la municipalité. Des cadres de l’industrie, notamment de l’industrie publique, lui doivent emploi et position sociale. Enfin une véritable bourgeoisie, parfois délinquante ou mafieuse, est née des rangs de la Shiv Sena dans les années 1990 à partir de cadres qui ont usé de leurs relations politiques pour se lancer dans la promotion immobilière, l’hôtellerie de luxe, les travaux publics et enfin la finance. Le rêve d’une haute bourgeoisie maharashtrienne à Mumbai est devenu une réalité et ce n’est pas le moindre paradoxe de l’action d’une organisation plébéienne qui prétendait agir pour le bien de «l’homme commun ».


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Notes

Note de l'auteur

La Shiv Sena est l’une des branches du nationalisme hindou, un mouvement puissant et proche du pouvoir en Inde. Alors que le RSS (Organisation des volontaires) et ses alliés forment une composante petite bourgeoise et relativement apaisée (quoique très hétéro­phobe), que l’on pourrait comparer aux Frères musulmans, la Shiv Sena, née à Bombay en 1966 s’est avérée plébéienne et violente. Elle s’est implantée dans tout le pays après 1984, afin de mener la confrontation contre ses nombreux ennemis.

[1]

Son but était de créer l’actuelle province, alors englobée dans un ensemble plus vaste.

[2]

20% de la population de la ville parle le gujarati. Beaucoup de riches viennent de cette communauté.

[3]

Maharashtra Navnirman Sena de Raja Thakré, fondée en 2006.

[4]

Quotas à destination d’un bloc de 3 743 castes dites arriérées (27% de la population). La loi est passée.

Résumé

Français

Le propos prend son origine dans la mort du chef de la Shiv Sena, en novembre 2012. Cet événement induit une réflexion sur ce mouvement qui s’est voulu représentant du petit peuple maharashtrien et a surtout permis l’émergence d’une nouvelle bourgeoisie. La question de la violence en politique est évoquée à propos du déclin de la gauche et de l’émergence de personnalités autoritaires. Ce qui peut constituer un peuple dans les provinces indiennes, notamment celles qui ont connu des mouvements de fils du sol est interrogé. La politique de la ville, une obsession de la Shiv Sena, est aussi mise en scène. À presque tous les niveaux ce mouvement protestataire a échoué à faire surgir une alternative (son but avoué) mais réussi à promouvoir de nouvelles élites.

Mots-clés (fr)

  • culture
  • violence
  • mouvement Shiv Sena
  • hétérophobie
  • solidarités

English

Hindu Extremism in India. Death of a Leader This contribution is rooted in a recent event, the death of the leader of the Shiv Sena in November 2012. This event leads to an examination of a movement which purported to represent the Maharashtrian lower classes but which above all allowed the emergence of a new bourgeoisie. The problem of political violence is evoked with respect to the decline of the left in Mumbai and the emergence of authoritarian personalities. What could constitute a « people » in an Indian province concerned by a « Sons of the soil » movement is also discussed. In addition, urban policy is considered, because it was an obsession of the Shiv Sena. At almost every level this protest movement failed to introduce alternatives (its avowed aim), yet it succeeded in promoting new elites.

Mots-clés (en)

  • culture
  • violence
  • movement Shiv Sena
  • parochialism
  • solidarities

Plan de l'article

  1. Quels bilans?
    1. Le déclin de la gauche et la violence politique
    2. Le peuple maharashtrien

Pour citer cet article

Heuzé Djallal Gérard, « Extrémisme hindouiste en Inde. La mort d’un chef », Journal des anthropologues, 3/2013 (n° 134-135), p. 357-372.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-des-anthropologues-2013-3-page-357.htm


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