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Journal des anthropologues

2013/3 (n° 134-135)


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Je me suis retrouvée, à la fin d’un long itinéraire, à faire le bilan d’une longue recherche (d’une durée de plus de vingt ans), imposée par le terrain, une ethnographie rétrospective, autobiogra­phique, rapportant certains événements familiaux qui se sont passés sur la terre où je suis née et où je vis toujours. Deux décennies dépensées dans un double engagement : comprendre/analyser et activer/participer à un conflit environnemental sur la terre où j’habite. Le terrain n’a donc pas été seulement celui de la « recherche », mais aussi une complète expérience existentielle.

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Le terrain s’est construit autour de mon intérêt précoce et précis pour l’anthropologie de la nature (Descola & Pálsson, 1996 ; Albert-Llorca, 1991 ; Ellen & Fukuj, 1996) appliquée aux zones humides, où je voulais étudier le rapport nature/culture. Les zones humides localement appelées palù étaient le milieu où je suis née et j’ai vécu, dans une famille paysanne qui cultivait ces zones.

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L’amorce du conflit (qui a été en même temps un trauma­tisme) fut la conception et réalisation d’une autoroute (A28 Conegliano–Pordenone) sur ces zones humides. Un cas d’appropriation capitaliste d’un territoire écologiquement straté­gique (une zone humide du nord-est italien, zone des eaux, des résurgences et des palù, entre les fleuves Livenza et Monticano, entre les régions du Veneto et Friuli-Venezia Giulia) et de remplacement par une autoroute. Pour accomplir cette appropriation matérielle et symbolique de « substitution » il a été nécessaire d’activer de multiples rhétoriques et des « technologies du soi » et du territoire (Foucault, 1992, 2005), dont je vais essayer de retracer quelques aspects. En effet depuis la fin des années 60 « l’exercice du biopouvoir tend à se répandre à l’ensemble de l’écosystème et à la totalité de la vie » (Marzocca, 2006 : 25).

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De grands discours rhétoriques et une multitude de documents naissent simultanément lors de la mise en route d’un projet et d’un chantier de travaux publics. Une très grande quantité d’évaluations, de descriptions, d’analyses, de commentaires médiatiques traitent d’un grand nombre de sujets. Un nouveau secteur de recherche est en train de voir le jour pour étudier les grands ouvrages du point de vue urbanistique, culturel et social. On peut entrevoir une littérature spécifique qui raconte les grands ouvrages et qui en analyse les documents (Melchiorre, 2011 ; Pepino, 2012 ; Della Porta & Piazza, 2008).

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Dans le cas de mon terrain, étudier l’histoire de ce système hu­mide remplacé par une autoroute signifie étudier les mécanismes complexes grâce auxquels les eaux ont été l’élément non pas sacrifi­ciel mais plutôt massacré (Todorov, 1984 : 175-176). Alors qu’un territoire humide, qui aurait pu avoir un rôle fondamental pour la prévention de l’assèchement et des changements climatiques, disparaissait, des stratégies rhétoriques et métaphoriques complexes, grâce auxquelles on construisait l’assujettissement du territoire et de ses parties les plus faibles, étaient mises en œuvre. L’accord social sur toute proposition de construction se consolidait et l’acquiescement aux politiques d’abus du territoire (Mazza & Minozzi, 2011) se confirmait. Le pourquoi de « l’assujettissement de la vie », qui a pu s’imposer grâce à une attitude du « laissez?faire » libéral, devient un objet d’enquête anthropologique.

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Au stade initial du conflit, au milieu des années 80, on comprit tout de suite que le débat aurait lieu sur un aspect particulièrement « critique » de ce territoire : la difficulté à reconnaître ce système des eaux et des paysages des palù comme importants. Des recensements sur le phénomène des résurgences et des prairies manquaient, les utilisations économiques étaient marginales. La transformation des prairies en champs labourés avait commencé à partir des années 70 en incorporant des terrains, en détruisant des haies, en bonifiant les sources ; l’assèchement du territoire était la cause du tarissement de nombreuses sources et faisait ainsi reculer la ligne de la résurgence. La désertification cartographique avait effacé les symboles se référant aux prairies, aux zones humides et aux haies. Tout cela faisait partie d’un système d’« industrialisation répandue » dans le nord-est italien mis en œuvre par de petites et moyennes entreprises, selon le modèle postfordiste (Vallerani & Varotto, 2005) qui considère la campagne comme un territoire à remplir et à construire afin de lui faire perdre sa condition paysanne vécue comme une honte (Breda, 2007, 2009, 2010, 2011, 2012).

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La marginalité économique et symbolique du paysage des palù et des sources d’eaux était bien évidente. Il n’y avait ni con­traintes ni tutelles à respecter. Au contraire, le classement de ce territoire en zone agricole transformait cette campagne en terrain immédiatement constructible, d’après l’idée coloniale de la conquête du territoire. Donc, au début du conflit, seuls les environnementalistes du wwf s’intéressèrent au système des marais entre les fleuves Monticano et Livenza. Ils étaient entraînés à reconnaître l’intérêt des dernières parcelles des zones humides du territoire (wwf, 1996) et ils demandèrent qu’elles soient sauvegardées.

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À partir de ce moment-là, le lieu de ma vie est devenu aussi le lieu de mes études anthropologiques, pour comprendre les mécanismes sociaux et culturels qui permettent la transformation d’un territoire, un paysage riche d’éléments vivants, en un paysage édifié sans mitigation des impacts, fragmenté, banalisé, stérilisé. J’étudiais et j’étais à la fois militante du wwf (qui environnemental a dépensé beaucoup d’énergie sur ce conflit), celle qui raconte les événements, celle qui en préserve la mémoire.

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Je reviendrai à la fin du texte sur les questions méthodolo­giques et sur le problème de la coïncidence extrême entre le terrain et le lieu de vie, entre recherche et militantisme, mais je soulignerai d’abord les étapes qui ont présidé au remplacement des eaux des résurgences par l’autoroute.

Prémisse à la substitution. Sur le corps du territoire

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L’analyse des documents relatifs au conflit explique à quel point le modèle corporel utilisé est transversal et constant. Les discours prédominants en faveur de l’autoroute ont abondamment utilisé le schéma corporel, alors même qu’ils façonnaient le corps du territoire. On sait que chaque discipline est exercée sur les corps, sur des corps concrets, comme l’enseignait Foucault. Les techniques dominatrices s’entraînaient à aller bien au-delà des corps humains, pour se répandre sur le corps de la Terre.

11

L’autoroute a été appelée « la colonne vertébrale pour l’est européen », le « réseau artériel » du territoire qui, s’il avait été bloqué, aurait provoqué un « infarctus économique ». Alors que pour les paysans les veines de la Terre étaient les eaux dont la terre regorgeait. Dans les documents, c’était l’autoroute elle-même qui en était l’artère, en changeant ainsi complètement la perception des choses. On a souvent utilisé la métaphore [1][1]  D'après l'interprétation de Lakoff & Johnson (199... de la « consommation » pour parler de la rétractation des autorités sur les arrêtés, les permis ou même les pièces archéologiques découvertes.

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?Madame Giovanna Melandri (ministre de la Culture) s’est « man­gée » le décret et s’est prononcée en faveur du prolongement de l’autoroute Conegliano-Sacile (Il Gazzettino, quotidien d’information locale, 6 juillet 2000).?

13

?A28, le chantier « mange » ses pièces archéologiques (La Tribuna, quotidien d’information locale, 29 juin 2002).?

14

« Métaboliser et digérer » la construction de la route dans le territoire a été la métaphore utilisée pour expliquer l’impact de l’ouvrage sur le territoire :

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?Le lot 29 de l’autoroute A28, de 4 km environ de long, représente le tronçon qui complète le réseau autoroutier déjà bien délimité et désormais métabolisé par la programmation et planification territo­riale (décret interministériel, 4 novembre 2004).?

16

?La route a, pour ainsi dire, été digérée par les communautés locales (Il Gazzettino, quotidien d’information locale, 15 décembre 1998).?

17

Les figures du sommeil et des rêves reviennent souvent pour expliquer la sensation de satisfaction envers la réalisation d’un grand ouvrage.

18

?Il s’agit de quelque chose dont Zaia a rêvé toutes les nuits ; le président du département a une vraie passion pour « ses » routes (Il Gazzettino, quotidien d’information locale, 12 septembre 2003).?

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Il est surtout intéressant de retrouver, côté projet, une discussion sur le mécanisme de la mémoire des habitants du territoire et du rôle qu’elle peut jouer pour contester le projet ; une mémoire qui, dix ans après la construction, n’existera plus, interrompant ainsi toute contestation de la part des autochtones.

20

J’étais touchée d’une façon particulière par ce détail programmatique, parce que je comprenais que les partisans de l’autoroute étaient en train de décrire ma future réaction à sa construction, banalisant le tragique de l’événement :

21

?Donc, la modification du territoire, au-delà du problème agricole, est liée au paysage (landscape) que seuls les habitants du territoire et les utilisateurs habituels gardent dans leur mémoire (SIA de Autovie Venete, décembre 1996).?

22

?Environ dix ans après la réalisation de l’autoroute (après ce laps de temps la mémoire ne réussit pas à comparer la situation précédente avec la situation actuelle) les coûts et les bénéfices de la construction pourront être comparés du point de vue de l’aménagement du territoire (SIA de Autovie Venete, décembre 1996).?

23

Aux yeux du capitalisme qui « bétonne », le territoire est bien un « corps ». Il doit donc être asservi pour que les investisseurs en tirent un maximum de profits (Bevilacqua, 2006, 2011). Les techniques pour assujettir un corps ne doivent pas être apprises ex novo : en effet le capitalisme peut s’appuyer sur de nombreux exemples et un échantillonnage historique de technologies de soumission. Elles furent particulièrement mises en œuvre pour gérer les colonies : considérer le territoire comme terrae nullius, l’espace d’autrui comme hic sunt leones, les autochtones comme des arriérés (ils sont considérés de nos jours comme des porteurs de nimby[2][2]  ?NIMBY? ? ou « Not in my backyard ». ? . Cf. Spina, 2009 ; Mannarini & Roccato, 2012), organiser le consensus et l’assujettissement, se présenter comme vecteurs du progrès et du développement, sont des processus que le capitalisme exerce et affine depuis l’époque du colonialisme.

24

La Terre, comme la femme, subit un assujettissement particulier : elle devient une chose, mesurée, commercialisée, mon­nayée, violée (Loomba, 2000 : 153-154 ; Appaduray, 2001). Les mouvements écoféministes et écosocialistes illustrent, depuis tou­jours, la relation étroite entre le traitement de la femme et celui réservé à la Terre (Lanternari, 2003).

La substitution, acte 1. La minimisation

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Le premier signe d’assujettissement du système humide s’est vérifié par la minimisation et la dévalorisation du milieu concerné par le tracé de l’autoroute.

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?Tout le long du tracé du lot 28 […], on ne dénombre pas de sites naturels avec des composantes biotiques et abiotiques. Le tracé […] serpente dans le réseau des terrains assainis, il dépasse les collecteurs d’eau naturelle et artificielle dans les parcelles les plus étroites et ne comprend aucun « bocage » agraire […]. En d’autres termes, le tracé ne s’oppose pas physiquement à des composantes naturelles de valeur et d’importance (SIA d’Autovie Venete, décembre 1996).?

27

L’une après l’autre les composantes du paysage ont été listées dans les projets et dans les déclarations politiques et leur présence et/ou leur importance écologique ont été niées ou minimisées. Le milieu concerné est compromis et marginal, la réalité historique du paysage est dépassée, les fossiles végétaux de l’époque glaciaire sont insignifiants. Le paysage est banal. Les toponymies locales sont uniquement une référence mnémo-culturelle. Le mot marais évoque un décor pâle et appauvri. La végétation a perdu ses caractéristiques originales. Le bien-fondé du projet autoroutier qui s’est abattu sur une telle pauvreté environnementale peut être prouvé logiquement : « Globalement l’ensemble des points négatifs au moment de la construction est treize fois inférieur au bilan positif attendu à long terme » (Breda, 2010 : 46-48).

28

Le projet d’autoroute lisait la réalité environnementale dans laquelle je vivais, de façon complètement opposée à la mienne. Ma monographie (2010) explicite de façon accentuée mon amour-passion-appréciation pour ce territoire (une sorte de loving nature selon la discussion de Milton, 2002), dont les études du wwf (herpétologues, historiens, naturalistes, etc.) prouvaient la valence et la singularité écologique.

29

L’évaluation d’incidence environnementale déclare que le projet ne génère pas d’incidences significatives. Le maire d’un de ces villages concernés déclare que les marais n’existent pas.

30

?« Les palù à Godega de Sant’Urbano n’existent pas ». C’est le maire Andreino Peruch qui a prononcé ces mots après que le Comité de Levada et le WWF les aient utilisés pour organiser une fête dans la commune et pour réaliser un site internet contre l’achèvement de l’autoroute A28 (Il Gazzettino, quotidien d’information locale, 17 octobre 2000).?

31

En particulier, en se référant au système des eaux de résurgences, on affirme qu’il en reste encore et que l’ouvrage n’est pas dangereux pour l’environnement.

32

?La « bande des risorgive (terme italien pour "résurgences") », qui caractérise d’ailleurs l’ensemble des bordures aux pieds de la colline de la plaine de Padoue, a été altérée de manière significative par les travaux d’assainissement réalisés pour récupérer le territoire afin qu’il soit destiné à l’agriculture. Il perd ainsi ses principaux éléments qui sont une caractéristique des surfaces humides naturelles (décret interministériel, 4 novembre 2003).?

33

?L’insertion de la nouvelle artère autoroutière n’altère pas l’équilibre du système hydrique existant (SIA d’Autovie Venete, décembre 1996).?

34

R. Mazza. et S. Minozzi écrivent qu’on utilise les mêmes mécanismes pour abuser du territoire que pour abuser d’un mineur et le maltraiter. C’est-à-dire utiliser des attitudes de dissimulation et de minimisation des dégâts provoqués, ne pas vouloir reconnaître les droits, les ressources et la valeur du territoire et/ou du mineur, nier les responsabilités, les faits et l’impact, déformer la réalité (Mazza & Minozzi, 2011 : 40-42). D’après ces deux scientifiques qui étudient les difficultés psychologiques créées par la dégradation environnementale, ces attitudes « sont parfaitement reconnaissables même chez les administrateurs responsables d’avoir autorisé, ou d’avoir programmé directement, la construction d’ouvrages sur des zones vierges du territoire, sur des lieux protégés » (idem : 41).

35

N. Scheper-Hughes aussi avait eu affaire à cette pratique de minimisation lors de sa recherche sur le terrain dans les favelas brésiliennes, où minimiser les dégâts et créer l’indifférence à l’égard de la mort des enfants, représentait un mécanisme très répandu : « Le fait de nier engendre des conditions préalables et incite à la violence collective et au génocide. Dans Death Without Weeping, j’ai analysé l’indifférence sociale à l’égard des taux déconcertants de mortalité des nouveaux-nés et des enfants dans les favelas du nord-est du Brésil. Les leaders politiques locaux, les prêtres et les sœurs catholiques, les fabricants de cercueils et les mères elles?mêmes dans les bidonvilles envoient chaque année dans l’au?delà, avec une certaine indifférence, une grande quantité de "petits anges" affamés en témoignant à leur égard de l’indifférence, en disant : "C’est eux qui voulaient mourir". Les enfants sont décrits comme n’ayant pas de "goût", n’étant pas "capables" de vivre » (Scheper-Hughes, 2005 : 247-302).

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Successivement, ceux qui dévalorisent le site prennent à leur compte le message des pro-environnementaux en y ajoutant un procédé d’euphémisation à une minimisation, à une méconnaissance et à une dévalorisation orchestrée au préalable. Certains documents définissent le projet routier comme une forme de « néophilosophie, une autoécologie renaissante, une hygiène des conditions de vie différente » ; l’autoroute elle-même aurait incité les personnes à être davantage écologistes, à être plus attentives au message environne­mentaliste. Le monde de l’industrie et ses représentants au gouvernement vénitien, qui s’étaient impliqués pleinement pour obtenir la construction de l’autoroute sur les eaux de résurgences et les marais, se sont nourris du message du wwf, une fois obtenue l’approbation du projet. Ils se sont présentés comme les défenseurs du territoire, en déclarant qu’il fallait arrêter d’exploiter le territoire, et qu’une phase était terminée.

37

?Stop à l’exploitation du territoire de Trévise. Une phase du développement s’est conclue. Stop aux hangars disséminés où l’on ne trouve souvent que des productions pauvres. Le rapport entre croissance économique et cohésion sociale, qui a été le secret du succès de la Marca, risque ainsi de se briser. Maurizio Sacconi, secrétaire d’État au Welfare (État Social, ndt), donne l’alarme après les résultats de l’enquête, que nous avons réalisée, sur la naissance de neuf zones industrielles : dix millions de mètres carrés dans 32 des 98 municipalités (La Tribuna, 30 janvier 2002).?

38

?Une phase est terminée, il faut un effort démesuré pour en réaliser une autre. C’est « le développement au-delà du développement », dont parle également Unindustria (La Tribuna, 30 janvier 2002).?

39

Auparavant, déjà, le poète Andrea Zanzotto avait dénoncé une forme concrète de « cannibalisme » du territoire, très utilisée lors de la construction massive en Vénétie et en Italie (Zanzotto, 2011).

La substitution, acte 2. Criminalisation de l’écologisme

40

Le mécanisme de la criminalisation de l’adversaire s’ajoute à la dévalorisation/minimisation et à la dépréciation de l’environnement traversé. En étudiant les mouvements notav[3][3]  C'est un mouvement qui lutte contre la construction... en Val di Susa (Piemonte), le magistrat Livio Pipino aussi parle de « construction de l’ennemi ». Dans le cadre de notre recherche, l’ennemi fut le wwf, le seul à s’opposer à la construction de l’autoroute. L’image de l’ennemi fut construite par étapes en cres­cendo. Ci-dessous, les premières déclarations :

41

?Maintenant, cela suffit. Les Pasdaran [4][4]  Il s’agit ici d’une référence dépréciative aux gardiens... de l’environnement ne nous arrêteront pas […]. Nous annonçons que nous lutterons durement pour éviter les pièges de ceux qui veulent empêcher l’achèvement de l’A28 d’après le tracé originel avec l’excuse des retards, de nouvelles propositions et d’autres trucs. (Guido Dussin, maire de San Vendemiano et parlementaire de la Ligue, La Tribuna, quotidien d’information locale, 4 mars1998).?

42

?« La question était : mais enfin qui ne veut pas de ces treize kilomètres d’autoroute entre Sacile Ouest et Conegliano ? Qu’il lève la main, s’il en a le courage, le nord–est lui fera sa fête ! (L’Azione, hebdomadaire d’information locale, 27 septembre 1998).?

43

En 1999 et en 2001, le wwf fait appel au tar (Tribunal administratif régional) et au Conseil d’État pour éviter la construc­tion de l’autoroute sur les palù. Il est accusé d’être « une association de particuliers » qui défend des intérêts privés. Il est menacé.

44

?C’est la première fois que les mairies, le département, la région et l’État sont solidaires contre une action judiciaire présentée par le WWF, une association privée qui ne représente pas les intérêts collectifs, contrairement aux organismes publics […]. J’ai demandé à nos avocats d’évaluer s’il était possible de poursuivre juridiquement le WWF pour les dommages causés à la collectivité suite au blocage des travaux. (Luca Zaia, president du departement, Il Gazzettino, quotidien d’information locale, 6 mars 2001) ?

45

Le WWF perd les deux recours et, pour la première fois, il est condamné à payer les frais, les droits et les honoraires, pour un total de 30 millions de lires.

46

Des affirmations, d’origines diverses, accusent à plusieurs reprises le wwf d’être en quelque sorte coresponsable des morts sur les routes (d’autres routes seraient « plus sûres » grâce à la construc­tion de l’autoroute A28 en cours).

47

?A28 Sacile-Conegliano : les voyous auront sur la conscience le sang versé pour une autoroute inachevée [...]. Ensuite, dulcis in fundo, le WWF, accepte et presque justifie les massacres pour sauver un arbre (une idée à laquelle il ne croit pas mais qui sert sa politique du néant) cela au nom des eaux et des fontaines qui sont certainement de formidables slogans mais truffés de cynisme et de faux moralisme (Antonio Merlo, Il Piave, journal d’information locale, an XXV, n. 9, septembre 1998).?

48

?Je suis étonné de la position du WWF qui probablement ne tient pas compte des morts sur la route Pontebbana (LaTribuna, 11 mai 1999).?

49

Enfin, en octobre 1998, le wwf de Villorba subira des actes de vandalisme et d’effractions de son siège local. Une inscription sur le mur rappelle l’A28 : « L’A28 se fera, le wwf mourra ». Les responsables resteront inconnus.

La substitution. Acte final

50

La criminalisation de l’écologisme a eu comme effet d’empêcher l’alliance entre les paysans et les écologistes. Le message négatif sur les écologistes les a isolés des alliances possibles avec les habitants du territoire.

51

Mais auparavant une autre substitution avait déjà eu lieu : celle qui avait éliminé du corps de la Terre ses « amants » et ses « amoureux », selon la métaphore que j’ai utilisée pour exprimer le rapport entre le paysan et sa terre (Breda, 2010), et les avait remplacés par des serviteurs fidèles du capitalisme : les entrepreneurs agricoles.

52

Remplacer les paysans par les entrepreneurs agricoles correspond exactement au procès décrit par Silvia Pérez-Vitoria dans ses études à propos des nouveaux paysans (2007, 2011). Le procès de substitution était explicité dans les intentions des dirigeants agraires depuis plusieurs années comme on peut lire dans ce témoignage de 1987 :

53

?Le défi de l’an 2000 est une agriculture qui va converger avec l’industrie dans les modèles de comportement aussi. Nous avons un atout sous la main et il s’appelle agriculture d’entreprise […] C’est une agriculture qui, en se régénérant dans l’entrepreneuriat, peut apporter des avantages même au système industriel, une agriculture d’entreprise qui, en s’associant avec l’industrie, peut faire avancer le développement (Stefano Wallner, president national de Confagricoltura, cité in Meccoli, 1987).?

54

Une fois les paysans éliminés, il sera facile de faire accepter aux nouveaux « propriétaires des terrains » la substitution de la terre par une indemnisation monétaire. Il leur sera proposé par l’intermédiaire des syndicats agricoles de remplacer la lutte contre l’autoroute par la concertation et l’accord débonnaire, en déléguant aux politiques (les mêmes qui soutenaient la construction de l’autoroute) les négociations avec la société constructrice.

55

?Les associations agricoles ont décidé de faire un pas en arrière et d’éviter la collision frontale avec Autovie, au moins pour le moment, en déléguant au département les négociations avec la société conces­sionnaire. Le département va traiter avec Autovie avec l’objectif de trouver un point de rencontre entre les parties, avec la conviction que, seulement avec une reconnaissance économique des gênes que les agriculteurs devront subir, le problème des expropriations sera résolu (Il Gazzettino, quotidien d’information locale, 20 juin 2001).?

56

Au moment du conflit, les « propriétaires des terrains » n’avaient plus la mentalité paysanne faite d’affection et d’intérêt à cultiver la terre ; ils étaient, eux-mêmes, le résultat anthropologique et social d’une substitution. Avec les paysans, chacun des éléments vitaux de la nature (arbres, terre, animaux, air, eau) a eu sa substitution par quelque chose de moins vivant ou de non vivant.

57

On lit dans le projet de l’autoroute que :

58
  • on va recenser les arbres plus grands, on va les enlever, on va les déplacer et on va les enraciner tout près ;

  • les oiseaux auront des silhouettes de rapaces sur les panneaux insonorisants ;

  • les crapauds et la petite faune pourront utiliser des tunnels pour aller copuler au-delà de la route ;

  • les eaux vont avoir un « système cognitif de contrôle » ;

  • l’air va être contrôlé par des postes de mesure atmosphé­rique ;

  • la terre riche en humus sera réemployée, pas jetée ;

  • dans les zones enclavées et/ou résiduelles seront créés des habitats de flore et de faune qui remplaceront « les habitats préexistants ».

59

Si on étend l’idée de racisme utilisée par Annamaria Rivera (qui comprend dans cette notion le sexisme et le spécisme), à la nature aussi (dans chaque élément tel les arbres, les eaux, les prés, les fossés d’écoulement, la terre, les champs, les bords des routes), on ne peut que noter un discours répandu et dominant de contrôle, d’infériorisation et de négation de l’Autre : l’Autre végétal ? aquatique, animal – dans le paysage terrestre. C’est « une moda­lité culturelle dans laquelle l’autre, pas seulement l’autre sexe, mais quiconque, est classifié comme hiérarchiquement inférieur » (Rivera, 2010 : 34). La possibilité de s’imposer en découle facile­ment. C’est un urbaniste aussi qui le dit : « pour l’inférieur, il ne faut pas prodiguer des soins parce que en diminuant l’autre de façon ontologique on crée les conditions nécessaires pour ne pas lui garantir tout ce à quoi il a droit » (Paba, 2009).

60

Parmi les documents qui concernent le conflit il y en a un, par­tiellement enlevé dans les versions suivantes des études d’impact environnemental, qui est exemplaire du procès de substitution ana­lysé, et qui mérite d’être rapporté. Dans ce texte est illustrée la pseudo-philosophie d’une nouvelle infrastructure routière « à dimension culturelle ». Il s’agit de la construction d’une « Zone » qui permet aux usagers de l’autoroute d’utiliser le territoire de façon robotique, contrôlée et qui n’a rien à voir avec la vitalité et les caractéristiques du système des résurgences et des palù.

61

Le projet a une connotation orwelienne et explicite ses buts de contrôle.

62

?La Zone à côté du fleuve Ghebo prévoit une zone de deux hectares environ dont la partie principale est destinée à la reconstruction d’un bois […]. Au début la taille du bois sera de 7-10 mètres et atteindra ensuite 20 mètres et plus avec, une majesté désormais insolite dans la zone trévisane et de la basse plaine du Frioul. Il sera donc possible de représenter un échantillon, même s’il est reconstruit, de celui qui a été conservé jusqu’à il y a 200-250 ans par la république de Venise […]. On pourra parcourir la zone destinée au bois par des sentiers obligés et le trajet sera soutenu par des documentations d’ordre didactique, général et spécifique. À l’intérieur de la zone personne ne pourra s’arrêter pour le pique-nique ou des jeux et on a même prévu une entrée et une sortie avec un compte-personnes pour empêcher une surcharge anthropique de la zone […] ; le périmètre extérieur est en filet métallique avec un avis électronique anti-effraction tandis que le côté vers le parking sera protégé d’une palissade en bois avec une entrée et une sortie à tourniquet compte-personnes électronique. Les bénéficiaires devront avoir un très grand sens civique afin de respecter à la fois les charges anthropiques autorisées, et le bois lui?même dans toutes ses expressions. Si les deux parkings prévoient en même temps la présence de 8 cars de 50 passagers chacun, 18 voitures, plus 8 caravanes avec en moyenne 3 passagers chacune, en tout seulement 478 personnes seront admises. Plus de la moitié ne pourra pas être acceptée en même temps dans le bois et une petite partie pourra s’adresser à la proposition récréative-culturelle qui va être organisée à l’est du bois dans l’attente à l’accès des sentiers obligés (étude de VIA de Autovie Venete, pas de date, § 6.2.2.4.1, « Reconstruction du bois » : 79-82).?

63

J’ai eu la perception d’être personnellement impliquée dans une dynamique de camps d’internement. On voyait pleinement, depuis le début du projet de l’autoroute, la violence qui aurait été rendue concrète et matérielle par la construction de l’œuvre ; cette violence quotidienne et politique dont Bourdieu parle. Le bétonnage d’un territoire d’une grande vitalité écologique en est une forme évidente. Il participe à une « terreur » plus étendue : la construction du désastre écologique planétaire.« Ici la théorie sur la violence de Pierre Bourdieu, restée partielle et inachevée, qui comprenait les formes normatives et quotidiennes de violence cachées dans les détails des pratiques sociales « normales », est très utile ; l’architecture des maisons, les rapports de genre, l’activité de la communauté, l’échange de cadeaux et ainsi de suite. Bourdieu nous oblige à reconsidérer le sens plus étendu et le statut de la violence, surtout les connexions entre la violence de la vie quotidienne et la terreur politique la plus explicite » (Schepers-Hughes, 2005).

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La perception claire de ce mécanisme de substitution (qui, il faut le souligner, n’était pas du tout caché à la population, au con­traire, il était illustré explicitement et en détail en ce qui concerne la programmation technique, politique et « culturelle » de l’autoroute) a marqué un tournant pour moi : c’est grâce à cette prise de cons­cience que mon terrain de recherche a coïncidé assez tôt avec mon engagement politique d’écologiste active et ma position partisane déclarée contre la construction autoroutière pour préserver ce pay­sage humide spécifique dont j’avais mis en évidence la richesse de savoirs naturalistes populaires (Breda, 2001). J’ai activé le désac­cord et j’ai construit le conflit comme agency en opposition à la « nostalgie impérialiste » (Rosaldo, 2001) des administrateurs se disant amateurs de la Terre en même temps qu’ils la détruisent. J’ai largement expérimenté la méthode de perduction sur le terrain de recherche, dont je vais maintenant discuter.

Au-delà de l’engaged anthropology : la perduction

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Leonardo Piasere a forgé un mot très significatif, perduction, pour désigner le style de recherche qui connote dans beaucoup de cas une recherche ethnographique (Piasere, 2002, 2010).

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Il s’agit d’une connaissance acquise à travers une fréquenta­tion empathique, assonances, imprégnation (Olivier de Sardan, 1995), lenteur, macération dans le terrain où tout le Moi?corps est impliqué. De cette façon, même les expériences rétrospectives deviennent de l’ethnographie, comme par exemple les expérimenta­tions de pensée appliquée à sa propre mémoire des événements vécus, où les comptes-rendus ethnographiques ont lieu sans une véritable recherche ethnographique, dans le sens que l’expérience de vie est « devenue » ethnographique seulement après que l’auteur ait eu une formation comme anthropologue (Piasere, 2010 : 61-69). Il s’agissait très vraisemblablement du cas de ma vie en même temps que le cas de mon étude qui m’emmenait au-delà de l’engaged anthropology et de la backyard anthropology[5][5]  « Backyard Anthropology » : c’est un travail qui concerne... et qu’on peut décrire en détail.

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Dans mon terrain de recherche je n’ai pas été adoptée ou reçue. Je n’ai pas été demandée par les natifs (locaux), ou appelée, ou invitée. Aucun gouvernement ne m’y a envoyée et je ne les ai pas représentés. Je ne suis pas arrivée après des voyages, des pèlerinages, des diasporas. Je ne suis pas arrivée de l’extérieur. Je ne suis pas arrivée sur le terrain comme un naufragé, ni la nuit. Je n’ai pas non plus dû acheter du bétail ou chasser ou pêcher pour que les locaux natifs m’acceptent.

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Je suis née et j’habite depuis toujours dans le lieu où j’ai fait mes recherches et dont je parle. C’est ma terre et mon terrain aussi. Là j’ai été : citoyenne, étudiante, écologiste, victime d’un tracé autoroutier, impliquée dans les politiques du territoire, résidente, locale, héritière des paysans, fille d’un paysan, femme, mère, cher­cheuse, écrivain.

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Ici dans le Nord-Est italien, l’abus du territoire c’est la condition qui rend possible et l’ethnographie et l’engagement de l’anthropologie sur le terrain.

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Ma perduction a trouvé des sources diverses : l’amour paysan, les larmes de mes interlocuteurs, l’angoisse de la perte, les compro­missions personnelles dans l’immersion dans les événements, chaque jour, pendant vingt ans, l’incorporation de l’affaire jusqu’aux rêves. Sources alternatives de connaissance [6][6]  On peut inclure dans ces sources alternatives de connaissance....

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Dans cette recherche exceptionnelle sur le terrain je n’ai été ni pour ni contre la population locale. Je n’ai pas voulu être complice de la destruction du système des résurgences des eaux et des palù et j’ai revendiqué mon déplacement critique, ma diversité parmi mes concitoyens. Décentrée parmi mes gens. En effet, eux, ce sont mes concitoyens. « L’autre à moi » ce n’est pas un peuple lointain duquel l’anthropologie m’apprend à m’approcher. « Mes » Nuer, « mes » Achuar, « mes » Touaregs, c’étaient pour moi « mes concitoyens ». Sur ce terrain, nous, eux, et moi concordons. « Eux », ils me connaissent et ils me reconnaissent comme « celle qui est contre l’autoroute ». Ils sont venus chez moi pour m’apporter des nouvelles, me dire que les routiers sont passés faire des mesures, me dire ce qu’ils ont entendu à la télé, me raconter quelque chose à propos des palù, me montrer des herbes rares des haies. Les médias de masse ont commencé à parler des palù. De l’autoroute, tout le monde a parlé. Finalement un peu d’information sur ce paysage est passée, puisque dans le dernier décret interministériel, qui décide de la mort des résurgences des eaux et des marais, on parle des « ethnohistoires » et des paysages « riches en significations humaines » et qu’en 2004 les palù et les résurgences des eaux entre les fleuves Livenza et Monticano ont été déclarés sic (Site d’importance communautaire) [7][7]  ?Avec le nom : Ambito fluviale del Livenza e corso....

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J’ai été sur ce terrain juge et jugée, utilisée et expérimentale. Entièrement compromise. Il ne s’agit pas de la neutralité du chercheur mais des vérités partielles, des éclairages de fragments qui rendent conscientes la recherche et l’action. Je n’ai pas été neutre dans cette histoire, mais sciemment auteur d’une vérité partielle (Rosaldo, 2001). Sur ce terrain j’ai pratiqué mes choix éthiques. L’anthropologie a été mon instrument pour comprendre et choisir. Pendant toute cette affaire et par la suite, non plus, je ne m’en suis jamais allée, quand les choses prenaient un mauvais pli, et que j’aurais voulu fuir.

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Je ne veux pas regretter (par des nostalgies impérialistes) ce qui va être détruit : j’ai voulu travailler pour sauver physiquement et matériellement cette Terre que j’aime. J’ai voulu rester « à la maison », at home, pour m’opposer à l’exotisme, à la globalisation et au voyage aussi (Clifford, 2008). Rester at home (chez moi) pour résister, malgré la banalité du lieu, l’absence de gestes héroïques et d’expériences physiques extrêmes.

Ce qui reste c’est l’attention anthropologique

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Aujourd’hui les résurgences des eaux jouissent d’une attention renouvelée, mais il reste bien peu de traits écologiquement significatifs dans la Plaine du Pô. Cependant quelques expérimenta­tions de « recharge artificielle » des résurgences des eaux ont été engagées et les résultats sont étonnants (Mezzalira, 2007). Il existe une loi de la région de la Vénétie à propos de la tutelle des zones des résurgences des eaux [8][8]  Legge RegioneVeneto N. 23 del 25 settembre 2009, « Iniziative..., et dans certaines mairies on s’occupe d’elles (Possagno, Povegliano, Bressanvido, Codroipo, Fontanafredda).

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La conclusion de l’expérience sur le terrain a impliqué pour moi une réflexion aussi sur le militantisme et sur l’engagement de l’anthropologue en m’inspirant de l’anthropologie qui « attaque et défend », comme dit Herzfeld (op. cit.). L’engagement s’apparente à cette surveillance constante et nécessaire pour entrer en contraste avec l’abêtissement auquel nous sommes constamment exposés, et l’holocauste pressant et menaçant dont parle également N. Scheper?Hughes :« Il est fondamental que nous reconnaissions dans notre espèce (et en nous?mêmes) une capacité au génocide et que nous exercions une surveillance de défense, une hyper sensibilité envers des gestes peut-être moins évidents mais autorisés et quotidiens de violence dans d’autres conditions, qui rendent possible la participation à des génocides et ça peut-être plus facile que ce que nous croyons. Je vais inclure parmi ces actes toutes les formes d’exclusion sociale, de déshumanisation, de dépersonnalisa­tion, de réification qui normalisent le comportement brutal et la violence envers les autres. Un rappel constant à se tenir sur ses gardes, un état de constante surveillance est la réponse raisonnable à la vision de Benjamin d’une histoire de la modernité tardive comme "un état d’urgence" chronique (op. cit. : ibid.) ».

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Dans mon cas, il s’agissait de rester vigilante, attentive et sensible envers un mécanisme complexe de déshumanisation de l’environnement, des terres et des paysages, des animaux, des végétaux, des minéraux, sujets actifs qui habitent la Terre, citoyens d’un même « collectif » (Latour, 2000).

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Je soutiens la position de Scheper-Hughes, en l’étendant même à la vie des eaux et à la planète Terre dont la souffrance me semble digne de la plus grande attention (car c’est de son support matériel que nous dépendons). Scheper-Hughes dit que : « […] le devoir spécifique de l’anthropologie et de l’ethnographie est clair : prendre nous-mêmes et notre discipline les parties de l’humanité, du salut et de l’amélioration du monde, même si on n’est pas toujours sûrs de ce que cela signifie, de ce qu’on nous demande au moment où les vies de nos amis, sujets d’études et informateurs se trouvent en péril. Enfin nous pouvons seulement espérer que nos méthodes de témoignage empathique et engagé (être avec et être là) – aussi vieilles que soient ces idées – nous donnent les instruments afin que l’anthropologie puisse grandir et se développer comme une "petite pratique" de libération humaine » (ibid).

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Pour être une « petite pratique de libération humaine », l’anthropologie peut porter attention aux cas de substitution, par exemple quand cette substitution concerne la vitalité de la Terre.


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Notes

[1]

D'après l'interprétation de Lakoff & Johnson (1998).

[2]

?NIMBY? ? ou « Not in my backyard ». ?

[3]

C'est un mouvement qui lutte contre la construction de la voie ferrée réservée aux TGV : NOTAV signifie NO trenialtavelocità/Pas de TGV).

[4]

Il s’agit ici d’une référence dépréciative aux gardiens de la Révolution iranienne.

[5]

« Backyard Anthropology » : c’est un travail qui concerne l’application des aptitudes et des connaissances anthropologiques aux problèmes et besoins dans les villes et communautés at home. Cette approche est le reflet de la croissance rapide de l’intérêt envers l’anthropologie qui étudie les problèmes et elle est intéressée et orientée au service public, où le terrain d’étude est justement le backyard, et la proximité entre l’engagement et ses conséquences permet un sens de responsabilité plus fort et une plus grande compréhension de l’impact social de l’anthropologie. En fait, notre vocation, notre objectif était d’élargir l’importance sociale de l’environmental anthropology, et de renforcer la présence et l’efficacité d’un travail anthropologique dans le marché du travail environnemental (Rose Johnston B., 2010 : 238).

[6]

On peut inclure dans ces sources alternatives de connaissance même le travail que j’ai conduit sur les rêves que j’ai recueillies dans mon journal de terrain pendant plusieurs années. Nous pourrions appeler ces sources, comme Silvia Lelli écrit « paradigmes chamanistes de connaissance » (Lelli, 2007). Ce sont des rêves pleins de l’élément eau et des figures politiques qui ont marqué ce conflit. Comme le dit Herzfeld (2006) la vie politique déboule dans la sphère privée dans les couches les plus intimes de la conscience et l’envahit, l’autobiographie est imprégnée d’institutions politiques jusque dans les rêves. Je partage l’interprétation des rêves de Adorno, ainsi qu’elle ressort du texte posthume (2007) qui recueille ses rêves notés à son réveil sans aucune interprétation, comme un continuum avec la réalité dont ils sont une image que la conscience a enregistrée.

[7]

?Avec le nom : Ambito fluviale del Livenza e corso inferiore del Monticano ? ?IT32400029? ?.?

[8]

Legge RegioneVeneto N. 23 del 25 settembre 2009, « Iniziative a tutela dei corsi d’acqua di risorgiva ».

Résumé

Français

Cet article décrit les « technologies du soi et du territoire » utilisées pour construire ? à travers un conflit environnemental – la « substitution » et le remplacement total d’une forme de vie (la zone humide des eaux résurgentes de la plaine du Pô, entre Vénétie et Frioul) par un paysage économique complètement différent : un réseau routier. Il s’agit d’un cas de biopolitique appliquée au paysage et à la nature : depuis la fin des années soixante « en effet, l'exercice du biopouvoir tend à se répandre à l'ensemble de l'écosystème et à la totalité de la vie » (Marzocca 2006 : 25). Le rôle de l’anthropologue, dans ce cas, a été multiple : observatrice intérieure et impliquée, cueilleuse d’informations, personne déclenchant le conflit pour devenir enfin porteuse de mémoire de ce dernier. L’anthropologue présente et discute sa méthode sur ce terrain où elle est née et a vécu et met en évidence les multiples valeurs de la perduction (L. Piasere).

Mots-clés (fr)

  • biopolitique
  • technologies du soi et du territoire
  • conflit environnemental
  • perduction
  • palù
  • expérimentation autobiographique

English

The Substitution. Appropriation of Nature, Fieldwork, Autobiographical Experimentation, Perduction ?This article describes the “technologies of the self and of the territories” adopted to replace, through an environmental conflict, a living form of life (the wetland with water-springs of the Po’ valley between Veneto and Friuli Venezia Giulia, Italy) with a completely new economic landscape: the motorway. This is a case study of biopolitics applied to landscape and nature: since the 1960s “the biopolitical power tends to invade the ecosystems and the entirety of life” (Marzocca, 2006: 25). The role of the anthropologist is multiple: from participant observer to collector of local information, from catalyst of the conflict to finally bearer of its memory. The anthropologist also explains and discusses the method of the research and her presence on the field where she was born and lived, evidencing the various values of the perduction (L. Piasere).?

Mots-clés (en)

  • technologies of the self and of the territories
  • environmental conflict
  • perduction
  • wetland palù
  • biopolitics
  • autobiographical experimentation

Plan de l'article

  1. Commençant à rebours
  2. Prémisse à la substitution. Sur le corps du territoire
  3. La substitution, acte 1. La minimisation
  4. La substitution, acte 2. Criminalisation de l’écologisme
  5. La substitution. Acte final
  6. Au-delà de l’engaged anthropology : la perduction
  7. Ce qui reste c’est l’attention anthropologique

Pour citer cet article

Breda Nadia, « ‪La substitution‪. Appropriation de la nature, recherche sur le terrain, expérimentation autobiographique, perduction », Journal des anthropologues, 3/2013 (n° 134-135), p. 395-417.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-des-anthropologues-2013-3-page-395.htm


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