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Journal des anthropologues

2013/3 (n° 134-135)


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Les « 4èmes rencontres de socio-anthropologie de Grenoble », organisées par le laboratoire emc 2-lsg – Université Pierre Mendès?France sous la direction de Florent Gaudez, avaient cette année pour invité d’honneur Edgar Morin, fondateur de la « pensée complexe », dont il expose les principes dans son œuvre majeure qu’est La méthode (2008). Une vaste pensée qui, sous l’œil attentif et vif de son auteur, a été approchée au travers de quatre thématiques de séance, évoquant certaines préoccupations essentielles de son invité d’honneur.

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Ces « 4èmes rencontres de socio-anthropologie de Grenoble » ont de nouveau donné l’opportunité aux jeunes doctorants de côtoyer et d’échanger avec des chercheurs confirmés, comme de participer à l’exploration des larges étendues de la posture socio?anthropologique.

Anthropos et émotion

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Dans son ouvrage La voie (2011), Edgar Morin diagnostique une « mégacrise » qui conjugue « trois crises indépendantes et inter­férentes » que sont celles de la globalisation, de l’occidentalisation et du développement, touchant tous les domaines de la vie sociale. La séance sur Anthropos et émotion, présidée par Jean-Olivier Majastre, a posé des jalons supplémentaires dans la recherche de cette voie, au travers de la posture socio?anthropologique qui interroge sans cesse le lien entre soi et l’autre.

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Selon Jean-Claude Besson-Girard, résoudre « la crise de l’humanité qui n’arrive pas à accéder à l’humanité » demande de changer notre conscience du monde, en s’imprégnant du pouvoir poétique, celui-là même qui nous permet d’explorer notre monde intérieur en accédant à une forme d’universalité. Le langage poétique nous invite à la délicate complexité des relations avec nous-mêmes, les autres et la nature, dans la même dynamique interactive, relationnelle et communicative que celle décrite par Sergio Manghi dans son ébauche d’une théorie « bio-psycho-anthropo-sociale » des émotions.

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S’il est une notion complexe qui peut se nicher au cœur de cette problématique des processus émotionnels, ce pourrait être celle d’empathie, d’après Florent Gaudez, comprise comme faculté à se représenter les émotions d’autrui, ou comment élargir son champ d’expérience aux dimensions d’un monde. Martine Lani?Bayle a pour sa part rappelé que le domaine de la science, sclérosé et figé, reste encore trop fermé à ces considérations de rencontres avec autrui.

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Acceptons d’apprendre de l’autre ; invitons-le à la danse relationnelle et interactive des émotions ; pensons en poètes afin d’éclairer le monde. Telles sont les perspectives issues des échanges qui ont fait de cette séance un marqueur pertinent de la perspective socio-anthropologique appliquée à l’œuvre d’Edgar Morin.

Le vivant et la mort

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Présidée par Bernard Paillard, la seconde séance du colloque de socio-anthropologie consacré à Edgar Morin était frappée d’un titre, « Le vivant et la mort », qui n’était pas sans rappeler celui de L’Homme et la mort, paru pour la première fois en 1951. Visant un spectre sensiblement différent – en commuant « l’Homme » en « vivant » – l’intitulé de cette séance reprenait à son compte le prin­cipe de la dialogique. Un principe que l’on retrouve d’une certaine manière dans « l’unidualité », une entrée à la fois stimulante et « complexe », qui vise à embrasser au-delà des opposés : en effet, le « mort-vivant » n’est-il pas un cadavre exquis ?

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Les interventions de Valérie Souffron et de Jean-Olivier Majastre se sont toutes deux appropriées L’Homme et la mort, en un point de départ à partir duquel ils ont interrogé l’actualité de l’approche et de la réflexion posées par ce « livre matrice », pour citer la première, « pionnier », pour le second. Si ce dernier fait dialoguer Edgar Morin et Georges Bataille en invitant à voir la mort comme une promesse, Valérie Souffron en a souligné la portée heuristique, inspiration de ses recherches sur la thanatologie.

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Avec pour terrain d’enquête l’expérimentation sur les primates « non-humains » – une précision lourde de sens –, l’intervention de Sophie Gallino-Visman engageait la réflexion dans un triangle mettant en jeu homme, animal et mort. L’homme et l’animal, deux variations du vivant, que l’on peut également envisager comme un autre oxymore. L’expérimentation sur les animaux, dans la violence qu’elle fait subir à la dialogique humain/animal – comme si elle tentait de la déchirer, de faire faire son dialogue – semble également en être le rappel.

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Daniel Bougnoux s’est intéressé au vivant par l’entremise de la communication, en définissant cette dernière comme une mise en commun, qui suppose conjointement un individu conscient de lui?même et de son milieu, et conscient de lui-même par la cons­cience de son milieu, de ce qui n’est pas lui. La relation de l’être vivant à son milieu, empreint de dépendance mêlée d’autonomie ? ce qu’Edgar Morin nomme l’« auto-éco-organisation » – nourrit l’être vivant non seulement d’énergie, mais aussi de conscience de lui-même, par l’entremise de la communication.

Méthode de la complexité, complexité de la méthode

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Cette table ronde rassemble des auteurs traitant d’objets spécifiques, sous la présidence de Martine Lani-Bayle qui en dégage une ligne directrice, celle de la « pensée complexe » et de sa « méthode », telle qu’elle est préconisée par Edgar Morin. En tirant avantage de la porosité des sciences, cette dernière vise à faire communiquer plusieurs dimensions du savoir entre elles.

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Ce principe est discuté par Ali Aït Abdelmalek qui décrit la richesse du dépassement des oppositions épistémologiques. En pensant une humanité enrichie de toutes ses contradictions, il s’agit de franchir les ruptures épistémologiques entre qualitatif/quantitatif et objectivisme/subjectivisme.

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Christoph Wulf poursuit et affirme que lorsque deux entités complémentaires et concurrentes s’opposent, elles se nourrissent. Il réarticule alors la proposition d’Edgar Morin sur « Homo sapiens demens » en nous proposant le concept d’« Homo Adsconditus » qui meten avant un sens caché chez l’homme et la pertinence de la « pensée complexe » pour l’expliquer. En pensant ces notions comme des termes à la fois concurrents et complémentaires, les auteurs nous proposent de considérer les visions du monde comme interdépendantes. Pascal Roggero et Leonardo Rodriguez Zoya présentent cette complexité comme une refonte épistémologique, une nouvelle manière de penser la connaissance, qu’ils appliquent dans les modèles de simulation en sciences sociales. Dominique Bouchet a illustré le concept d’« unitas multiplex » sous l’angle des échanges interculturels. Le lien entre une dimension unitaire et la multiplicité des êtres lui a permis de décrire l’ambiguïté de ces échanges sous de nouveaux aspects en déployant le concept de « reliance ».

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Ces communications révèlent la richesse de la méthode de la « pensée complexe » et sa proximité avec la posture socio?anthropologique discutée au cours de ce cycle de colloques. Ces approches qui visent toutes deux à embrasser plusieurs dimensions du savoir sont certes différentes dans la forme, mais proches par leurs contenus.

Le rapport théorie/terrain au présent

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Cette séance présidée par Jean-Pierre Saez a porté sur les présupposés philosophiques de la socio-anthropologie morinienne, les limites de la sociologie traditionnelle, la « sociologie du présent » et l’expérience de vie de Morin en tant que chercheur inclassable et penseur critique. D’après Serge Dufoulon, Morin a une correspondance entre parcours de vie et parcours intellectuel : juif, résistant, homme d’action politique et intellectuelle, philosophe, sociologue, anthropologue et indigné, il essaie d’appréhender l’immensité de l’univers de l’être.

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Selon Auguste Nsonsissa, l’épistémologie de la complexité devient une reconnaissance paradoxale des limites de la connaissance. Au-delà des dualités, Morin relie la philosophie, l’anthropologie et la sociologie et annonce une négation du positivisme pour penser la nature humaine dans le naturel et le culturel. Individu, société et cosmos forment une triple alliance et « tissent ensemble » la multiplicité de l’humain. Pour Barbara Michel, cela se traduit dans un aller-retour entre le général, le particulier et le singulier. Quant à Bernard Paillard, il a rappelé les postulats de la « sociologie du présent » ainsi que « l’affaire Plozévet » dans les années 60. Il a présenté Retour à Plozévet, une nouvelle démarche qui consiste à publier en ligne les journaux de l’enquête initiale, relire avec les habitants la richesse documentaire du premier projet et élaborer des matériaux audiovisuels.

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Pour Alain Touraine, Morin a eu la volonté de dépasser les déterminismes sociaux en vogue au xx e siècle et il est allé au-delà du lien entre le système et l’acteur instauré par la sociologie classique. Il a porté un regard critique sur la discipline mais en revenant toujours à elle avec un regard de plus en plus ouvert. La tâche n’est pas simple car on transite toujours par le piège de l’idéologie. Rien de plus éloigné de la « pensée complexe » qui avertit qu’il n’y a pas de loi générale de déterminisme sur l’individu.

Conclusion

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L’œuvre d’Edgar Morin dépasse les visions réductionnistes pour nous amener vers la question de la liberté de l’individu et de sa singularité. Le défi de la complexité exige la communication entre les connaissances séparées, un savoir qui reste ouvert sur une conscience universelle qui va au-delà de la sociologie et qui prend en compte les droits universels. Ce colloque est à l’image des concepts qu’il discute. À la fois rétroactif et récursif, il fait interagir des concepts et des objets dans différents champs de la connaissance, il est à la fois produit et producteur de complexité. C’est en cela la force de la pensée d’Edgar Morin : tirer avantage de la porosité des sciences par une démarche interdisciplinaire. Démarche qui nous rapproche de la posture socio-anthropologique telle qu’elle est discutée au cours de ce cycle de colloques. Deux approches dont les connexions sont nombreuses et pertinentes dans l’appréhension d’un objet social.


Bibliographie

    • MORIN E., 1951. L’homme et la mort dans l’histoire. Paris, Correa.
    • MORIN E., 1976. L’Homme et la mort (éd. rev. et augm.). Paris, Seuil.
    • MORIN E., 2008. La méthode : Coffret en 2 volumes. Paris, Seuil.
    • MORIN E., 2011. La voie, Pour l’avenir de l’humanité. Paris, Fayard.
    • PROJET PLOZÉVET, 2012.
    • Plozcorpus : http://plozcorpus.in2p3.fr/ (date de consultation 12/11/2012).

Titres recensés

  1. Anthropos et émotion
  2. Le vivant et la mort
  3. Méthode de la complexité, complexité de la méthode
  4. Le rapport théorie/terrain au présent
  5. Conclusion

Pour citer cet article

Alvarez Stéphane, Brizard Cyril, Mendoza-Morteo Marlen, Rodrigo Nelson, « ‪Compte rendu du colloque international autour de Edgar Morin ‪. « Comment peut-on être socio-anthropologues aujourd’hui ? » Grenoble, 20-21 janvier 2012 », Journal des anthropologues, 3/2013 (n° 134-135), p. 421-426.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-des-anthropologues-2013-3-page-421.htm


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