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Journal des anthropologues

2014/1 (n° 136-137)


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En clinique, il semblerait que les enseignements qui venaient de la clinique du terrain, celle donnée par l’école de Dakar, aient été perdus ou réduits à de grands stéréotypes, comme par exemple cette catégorie fourre-tout d’« enfants-ancêtres ». On en aurait presque oublié que la clinique des Ortigues, entre autres, les amenait dans leur Œdipe africain, à parler d’abondance de ces sujets en décalage, en transition en désinstitutionnalisation, déjà, qu’étaient les adolescents. Je recommande la lecture des Ortigues à ceux qui douteraient encore que la catégorie « adolescent » soit importante pour un abord d’anthropologie clinique ; ils en sortiraient avec une pensée rafraîchie, rincée d’inutiles et absurdes préjugés.

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Aujourd’hui donc, une pensée clinique à propos de patients africains est peu renouvelée. De sorte, qu’à l’inverse de ce qui se passe ailleurs en Europe (Pays-Bas, Belgique par exemple) la clinique en France cherche encore à s’enivrer à une mystique du « bon sauvage » : cet être parachuté ici et rendu immédiatement compréhensible à ceux qui connaîtraient au point de savoir les manipuler les arcanes des coutumes et des mythes, voire des rites propres à ces peuples si étrangement divertissants à leurs yeux.

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Il reste vrai que depuis les travaux initiés à Dakar, nous n’avions pas grand-chose de satisfaisant sur la clinique des incidences de l’histoire et des exils sur les organisations subjectives individuelles et groupales. Je me montre peut-être là injuste avec Badji (mais quel réductionnisme aussi dans son La folie en Afrique) et désinvolte avec Ly (collègue estimée à qui nous devons de belles études sur les traitements et maltraitances des enfants africains en France). Je ne néglige pas non plus les travaux de M. Gerber ou de D. Bonnet, mais s’ils restent précieux par leur aisance à bien décrire, ils ne vont pas, ni ne le veulent, remonter à la dimension de la causalité psychique. L’apport de Pradelles de Latour concernant les familles africaines en immigration représente là, sans doute, avec plusieurs livres et articles de Barry une ouverture importante.

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En réponse à cette violence, le démontage savoureux, rigoureux, implacable que l’auteur fait de la catégorie d’« enfant?ancêtre » notion anthropologique floue étendue sans trop de précautions épistémiques à la clinique suffirait ici pour recommander à tous ce livre. Car c’est ainsi, le mutisme de certains enfants africains a fait l’objet d’une stéréotypie « savante » de compréhension à chaque fois qu’est plaqué sur ce mutisme la prétendue étiologie traditionnelle de l’enfant-ancêtre, au risque de méconnaître l’impact traumatique qu’a sur les familles l’injonction qui leur est faite de participer à la désignation de cette étiologie. J’ai pu remarquer, à quel point on fabriquait aisément de l’enfant-ancêtre dans des consultations de la banlieue parisienne !

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La charge toutefois peut sembler assez lourde, en effet, les consultations d’ethnopsychiatrie menées par T. Nathan sont loin, si on en lit des comptes rendus nombreux, d’être aussi mécanistes. Et il arrive plus d’une fois que des notions « ethniques » ou des interprétations ou encore des suggestions techniques soient l’objet de « négociations » et de discussions entre les cothérapeutes et les patients (et leurs familles).

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De fait, faut-il encore polémiquer avec la personne de Tobie Nathan ? Il est maintenant loin du Centre Georges Devereux qu’il a mis en place à Saint-Denis (passant sous silence la violence des différends qui l’ont opposé au vieux Maître dont il invoque le nom) et n’a plus grand chose à voir avec une ethnopsychanalyse ayant prêté son concours au Livre noir de la psychanalyse, brûlot plus que vain et de triste mémoire.

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Ce qui reste problématique est aujourd’hui le succès encore fort du culturalisme dans le soin psychique, succès que Tobie Nathan a initié certes, mais qui aujourd’hui le dépasse quelque peu. Par culturalisme on peut entendre le statut donné à la culture et au psychisme lorsque ce dernier est rabattu sur le culturel. C’est bien là un véritable « tour de force » qui ne permet en rien de situer la complexité de l’expérience culturelle d’un sujet souvent marqué par son appartenance à des filiations contrastées, souvent pris dans des ruptures d’histoires et des violences politiques massives. Il est alors tentant de ramener l’autre à un dispositif déjà connu de montages cognitifs et culturels sommaires et réifiés.

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La virulence du texte de Barry vaut ici pour une mise en garde : elle pourrait nous inciter à un triple travail critique. D’abord, pour situer la demande d’« ethnicisation » des interprétations des difficultés psychiques et sociales de sujets marqués par l’immigration, et évaluer, en conséquence si les solutions dites « ethnopsychiatriques » vont lever la méconnaissance des univers des sujets ou au contraire la renforcer réduisant l’expérience vécue et le syndrome à ses interprétations folkloriques. Ensuite, faire place au monde social réel dans lequel évoluent les sujets considérés, sans réduire l’exil à un trauma ou à une perte sèche. Enfin, ouvrir à une pensée plus large de la culture dont on voit mal, hors une mise en avant de postulats ségrégatifs, pourquoi elle serait une entité en soi au sein de laquelle on trouverait pour accompagner et soigner quelque sujet que ce soit, l’ensemble des questions et des réponses. Je terminerai en proposant que pour qui cherche, à tout prix, le cul­turel, c’est bien souvent le politique qu’il rencontre ; constat banal peut?être, mais souvent occulté.

Pour citer cet article

Douville Olivier, « Commentaires au texte d’Aboubacar Barry », Journal des anthropologues, 1/2014 (n° 136-137), p. 299-301.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-des-anthropologues-2014-1-page-299.htm


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