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Journal des anthropologues

2014/1 (n° 136-137)


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Du 8 au 10 septembre 2013 a eu lieu, à Essaouira (Maroc), le colloque « Anthropologie du Maroc et du Maghreb », troisième du genre après ceux de Tanger en 2003 et de Fès en 2007, organisé par le Centre Jacques Berque (CGB) sous l’impulsion de Baudouin Dupret, son directeur, et de Cédric Baylocq, alors postdoctorant et depuis enseignant à l’université Mundiapolis de Casablanca. L’ambition, derrière un tel intitulé, fut de convier une part représentative des travaux contemporains sur le Maroc et le Maghreb autour, notamment, d’une nouvelle génération de chercheurs et de chercheuses (pour beaucoup doctorants). L’éditorial du CJB pour annoncer l’événement est sans ambages : « Il existe au Maroc une génération d’anthropologues dont les travaux dépassent, en précision, en collecte de données de première main et en qualité « interprétative » (c’est-à-dire sur le propre « terrain » de Geertz), les travaux des illustres anciens, qui continuent à être enseignés de l’autre cô té de la Méditerranée comme si la recherche sur le Maroc avait cessé après eux (ou au mieux après leurs disciples) [1][1]  http://cjb.ma/123-edito/le-maroc-terre-d-election....

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Il est vrai que l’anthropologie du Maroc, passées les références coloniales, est encore très pétrie de ses figures tutélaires. Jacques Berque, Clifford Geertz, Ernest Gellner et, différemment, Paul Pascon, ont balisé les parcours de recherche entre lesquels élèves, disciples et continuateurs ont navigué depuis. D’où la pertinence de faire état des forces en présence et du renouvellement des terrains et des approches. Le choix d’Essaouira, ville qui accueille chaque année le festival de musique gnawa, a permis d’ajouter au pro­gramme un hommage à Georges Lapassade, sociologue éclectique qui y mena ses recherches sur la transe et où il forma de nombreux élèves, dont l’anthropologue le mieux informé des Regraga et des travaux sur la région, Abdelkader Mana.

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L’entrée en matière fut originale, elle débuta le dimanche soir par une conférence en nocturne mêlant les propos introductifs des organisateurs, un hommage à Georges Lapassade et une soirée mu­sicale gnawa. Il y a quelque chose d’espiègle à entamer par une lilat[2][2]   Ces lilat (nuits) sont des pratiques confrériques... un colloque d’anthropologie au Maghreb. Mais elle s’articula surtout autour des quatre premières interventions. Hassan Rachik, Zakarya Rhani, Jilali el Adnani et Dionigi Albera exposèrent leur conception des enjeux et des conditions actuelles de la pratique anthropologique au Maroc, offrant à travers des échanges parfois cinglants, un tableau assez instructif. Pour H. Rachik, l’anthropologie du Maroc doit cesser de considérer l’anthropologie produite sous le protectorat comme seulement coloniale et nourrir avec elle désormais un rapport rationnel et dépassionné, de même qu’il s’inscrit en faux contre toute indigénisation de l’anthropologie « non occidentale », ces catégories n’ayant ni vertu ni fondement épistémologique, accusant un certain effacement de la discipline au profit d’une approche historienne, seulement mêlée d’éléments ethnographiques. Ceci l’opposa à l’historien J. El Adnani, lequel rappela que l’anthropologie, peu enseignée au Maroc, se véhiculait, sinon survivait grâce aux historiens. Z. Rhani, ancien biologiste et anthro­pologue du religieux fit appel à d’autres réservoirs sémantiques, invitant à renouveler les approches et les corpus, selon une concep­tion de l’anthropologie très ouverte à des reformulations fécondes, proche des termes du Manifeste de Lausanne[3][3]   Initiative lancée par Francine Saillant, qui propose.... D. Albera poursuivit cette veine et revint à la désignation même du périmètre analytique de la discipline appelée, dans la nomenclature officielle italienne par exemple, démo-ethno-anthropologie.

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Les deux matinées furent consacrées aux « trajectoires anthropologiques d’après-guerre » par l’exposé des parcours biographiques et professionnels d’anthropologues accomplis, liés au Maghreb de différentes manières. Hassan Rachik, à nouveau mais sur un mode plus personnel rappela sa venue à la discipline sous l’égide de Paul Pascon au milieu d’autres figures importantes, dans une époque marquée par le durcissement du régime et un certain « air du temps », euphémiquement révolutionnaire, de même qu’il insista sur les procédés d’enquête et d’écriture qui ont construit sa pratique, à l’ombre, notamment, d’un Jack Goody. Mondher Kilani décrivit un parcours très dense qui l’a mené du Sud-tunisien en Papouasie Nouvelle Guinée puis dans le Valais suisse, illustrant la façon dont s’est construit son parcours et comment ses expériences précédentes rendaient possible celles qui allaient suivre, par un effet de cohérence révélé après-coup, du fait aussi d’une conception méthodologique nourrie des embruns de la richesse imaginative et de la radicalité de Mai 68. Hassan Jouad quant à lui, formé par Lionel Galand après sa rencontre avec Mouloud Mammeri, s’est illustré sur le versant linguistique des études anthropologiques au contact d’autres populations berbérophones (Kabyles) que celles dont il est issu (Haut Atlas). Il raconta comment, travaillant sur les joutes oratoires, le mélange d’improvisation et de versification l’a conduit à penser une troisième articulation, complémentaire à la double articulation formulée par André Martinet, et livra alors une leçon sur le lapsus et le lien entre pensée, rythme et parole.

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La seconde matinée, plus fournie et pensée autour de l’enseignement et de la pratique institutionnelle de l’anthropologie en contexte maghrébin au gré des expériences nationales a permis d’entendre Imed Melliti pour la Tunisie, Abdel Wedoud Ould Cheikh pour la Mauritanie, Abderrahmane Moussaoui et Mohamed Ramdane pour l’Algérie et Khalid Mouna pour le Maroc. Chacun rendit compte, à travers leur parcours de formation puis leur pratique professionnelle, des rapports nécessairement difficiles, bien que fluctuants, avec les États de tutelle, mais aussi des praxis institutionnelles, objets de combats lancinants. Comment pratiquer sa discipline dans un pays qui l’interdit et comment lui reconstruire un espace de recherche désormais, dans des institutions qui peinent à en saisir la finalité ? (Melliti). Comment rendre sensible aux étudiants et aux enseignants-chercheurs la différence entre sociologie et anthropologie, dans des départements où cette dernière est systématiquement minorisée, et comment faire valoir la nécessité du terrain quand on l’a désapprise ? (Mouna). Ou encore comment gérer les ambivalences d’un État qui sollicite une expertise ou expulse dans un même mouvement arbitraire, limitant toute possibilité de construire durablement une expérience nationale de la recherche ou de l’enseignement de la discipline ? (Abdel Wedoud Ould Cheikh). Longtemps muselés ou poussés à l’exil, le combat de ces anthropologues pour négocier un espace de recherche, résister à la censure ou valoriser leur discipline et ses exigences s’est exprimé de manière impliquée et soucieuse de faire vivre cette double urgence des conditions sociales du contexte de transmission et des moyens de cette exigence scientifique, aujourd’hui encore en butte avec un milieu traversé d’ambitions contradictoires et d’habitudes démobilisatrices au regard de ce qu’ils ont eux-mêmes reçu et élaboré.

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Les deux après-midi furent chacune partagées entre deux ateliers thématiques : « Anthropologie religieuse » et « Ethnomusi­cologie/patrimoine immatériel » le premier jour, « Anthropologie juridique/des normes » et « Anthropologie des mondes contempo­rains » le deuxième jour, accueillant entre huit et onze contributions par atelier. C’est dire la densité et peut-être aussi les limites de ces sessions dont la vocation était d’illustrer à la fois la variété des études existantes mais également la vitalité de la jeune recherche en anthropologie sur et/ou issue de ces pays.

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La question de l’anthropologie religieuse est inévitable, elle n’est pas pour autant aisée à traiter. La session fut introduite par les deux chercheurs emblématiques de cette nouvelle dynamique de l’anthropologie marocaine, Zakarya Rhani et Khalid Mouna. Partant du principe que « le champ religieux au Maroc a connu de nouvelles "reconfigurations" et "réajustements" liés surtout aux changements d’ordre sociopolitique et culturel » [4][4]   Extrait du programme de présentation par les deux..., les interventions se sont partagées entre des formes de constructions religieuses de l’ordre politique et l’étude de mutations ou de renouvellement des pèlerinages et formes de catharsis ritualisées. Onze interventions pour questionner la pertinence des classifications de l’anthropologie religieuse au Maroc (A. Planeix), revenir sur les usages phyto?religieux en restituant l’histoire et l’évolution de ces usages de manière exhaustive (J. Bammi), montrer comment les pratiques confrériques se diversifient et comment les pèlerinages se renouvellent dans un contexte de rapprochements entre territoires ou de prise d’influence croissante de certaines traditions, pour échapper au tourisme religieux ou pour l’exploiter (N. Lanza, M. Pénicaud, A. Seck), penser ce que ce printemps arabe fait aussi au religieux local (K. Boissevain) ou observer comment l’islam belge construit son espace autonome (N. Fadil).

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Le deuxième atelier (que n’ayant pas suivi je ne saurais bien rapporter), porté par A. Mana sur le patrimoine immatériel permit de revenir sur toutes ces formes orales collectées en voies de fixation. Discutant ce statut, il a cependant été rappelé, en présentation, ce mot de Mauss selon lequel « est populaire tout ce qui n’est pas officiel ». Huit contributions, pour moitié françaises et pour l’autre part marocaine.

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Des deux derniers ateliers, j’assistais à celui sur l’« Anthropologie des mondes contemporains », encadré par Jean?Noël Ferrié et Saadia Radi. Offrant de sortir de cette facilité qui inscrit le Maroc dans ses différents passés pour en traduire la morphologie actuelle, dans ce continuel déni de modernité ou plutôt, de contemporanéité, il fut l’occasion de rappeler, dans le sillage de Marc Augé, combien toute anthropologie est cernée par le présent dans lequel elle s’inscrit, et combien l’anthropologie elle-même ne saurait s’éprouver qu’à l’aune de ses plus vieux objets d’étude. « Comprendre une société implique donc de comprendre […] les compositions auxquelles elle se livre en incorporant des pratiques récentes et globalisées », sans quoi « la plus large part de la société marocaine nous échappera » [5][5]   Extrait de la présentation de l’atelier par J.-N..... Ce que l’anthropologie apporte (ou retire) à la sociologie est patent à l’exposé de ces travaux sur l’intimité, dans une enquête sur la prostitution à Tanger, dans la gestion du quotidien par ces femmes en et hors des cercles sociaux officiels du Maroc (M. Cheikh), quand les quêtes identitaires se répondent à propos des populations noires en Tunisie (S. Pouëssel), à propos de l’improbable liberté amoureuse et professionnelle of­ferte par l’usage du téléphone portable chez les jeunes femmes de ménage des grandes villes marocaines (M. Montgomery), sur la façon dont les populations aux périphéries des villes s’émancipent des normes qui les affligent en recourant, depuis les mouvements insurrectionnels de 2011, à des formes d’autoconstruction délibérément soustraites aux autorités (S. el Kahlaoui), ou encore, parmi d’autres, comment l’efflorescence des graffitis en Tunisie traduit le réveil d’imaginaires auparavant contenus, mais déjà présents et désormais libres de s’afficher et de s’inventer de nouveaux usages (M. Pandolfi).

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Le quatrième atelier, dévolu à l’anthropologie juridique et des normes et animé par Yazid ben Hounet et Abderrahmane Moussaoui, s’attacha à illustrer l’articulation entre normes d’usage et fabrique du droit, les conceptions plus classiques quant à ses sources se trouvant désormais bousculées sous l’effet de transformations multiples au sein de la famille, au travers des questions foncières ou des réarticulations institutionnelles, saisies par des formes de globalisation. L’attention portée au terrain et aux faits ethnographiques témoigne, là aussi, de la vitalité de ces recherches dont il faut noter qu’elles furent, en l’occurrence, quasi exclusivement féminines (7 sur 8).

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Les deux soirées, enfin, furent consacrées à la projection des documentaires de Jacques Willemont, de Manoël Pénicaud et d’Abdelkader Mana, ainsi qu’à une présentation du Musée des civi­lisations de l’Europe et de la Méditerranée (MUCEM), récemment ouvert à Marseille.

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Pas une étude sur la segmentarité ou sur le développement, mais un fourmillement de recherches de pleine actualité, effectivement mues par une diversité d’approches et de terrains, sans vraiment de regard pour ces écoles passées de l’anthropologie du Maroc. Une autre anthropologie du Maroc et au Maghreb a cours, gageons qu’elle gagnera en visibilité.

Notes

[1]

http://cjb.ma/123-edito/le-maroc-terre-d-election-de-l-anthropologie-2371.html

[2]

 Ces lilat (nuits) sont des pratiques confrériques très ritualisées faites de musique, de récitation, de danse et de transe.

[3]

 Initiative lancée par Francine Saillant, qui propose d’user d’autres concepts pour renouveler l’approche anthropologique, dans le sillage des cultural studies ou d’une anthropologie philosophique lectrice de Foucault. Voir Saillant F. (dir.), 2011. Manifeste de Lausanne : pour une anthropologie non-hégémonique. Montréal, Liber.

[4]

 Extrait du programme de présentation par les deux animateurs de l’atelier, Z. Rhani et K. Mouna.

[5]

 Extrait de la présentation de l’atelier par J.-N. Ferrié.

Pour citer cet article

Planeix Ariel, « Compte rendu du colloque : " Anthropologie du Maroc et du Maghreb ". Essaouira, 8-10 septembre 2014 », Journal des anthropologues, 1/2014 (n° 136-137), p. 399-405.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-des-anthropologues-2014-1-page-399.htm


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