Accueil Revues Revue Numéro Article

Journal des anthropologues

2014/1 (n° 136-137)


ALERTES EMAIL - REVUE Journal des anthropologues

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 419 - 428 Article suivant
1

Pierre Bonte vient de nous quitter en ce lundi 4 novembre 2013. Je voudrais, dans les lignes qui suivent, rappeler les éléments essentiels de l’itinéraire scientifique et de l’œuvre, immense, anthro­pologique et saharienne, de ce chercheur d’exception. Pour cela, je m’inspirerai de documents autobiographiques élaborés en diverses circonstances administratives par Pierre Bonte lui-même ? et aima­blement communiqués par sa compagne, Anne-Marie Brisebarre –, mais m’autoriserai aussi de la familiarité que m’ont procuré de longues années de compagnonnage et d’échanges, tant avec cet ami brutalement disparu qu’avec son œuvre.

2

Pierre Bonte est né le 25 août 1942 à Annoeullin, dans la région houillère du nord de la France. Le milieu de ses ascendants, fortement lié aux exploitations minières où travaillait bon nombre d’entre eux, était le siège d’une tradition syndicale et militante de gauche, illustrée par le grand-père de Pierre, Henri Bonte (1890-1971), maire SFIO d’Annoeullin et par son cousin, Florimond Bonte (1890-1977), longtemps chef de la Fédération du Nord du Parti communiste, rédacteur en chef de L’Humanité et député du PCF jusqu’en 1958. Fils de deux parents instituteurs, Pierre Bonte a grandi, avec ses trois sœurs, dans une famille à l’esprit républicain et laïc affirmé. Tout jeune homme, il baigne dans les récits et les luttes qui ont fait la puissance et le prestige du PCF jusqu’au début des années 1970. Il était de bien des manifestations, comme celle de Charonne (8 février 1962) contre l’OAS et la guerre d’Algérie qui fut durement réprimée par les services de police du préfet Papon (9 morts). Le marxisme, qui représentera longtemps une de ses sources essentielles d’inspiration dans le champ de l’anthropologie est donc présent dans son environnement, pour ainsi dire dès le berceau. Son intérêt pour le monde arabo-musulman où s’inscrira l’essentiel de ses enquêtes de terrain apparaît, lui aussi, assez tôt – dès le début des années 1960 – et il ne cessera de se renforcer ultérieurement, nourri par des liens familiaux, des relations d’échange et de collaboration avec des chercheurs de l’espace saharo-maghrébin, de nombreuses directions de thèses, etc.

3

Après un baccalauréat obtenu à Lille en 1960, Pierre Bonte vint s’inscrire en lettres à la Sorbonne où il obtiendra une licence de sociologie, suivant parallèlement divers enseignements de psy­chologie et réussissant des certificats de licence dans cette discipline (1963-1964). La partie anthropologique des enseignements de la sociologie se passait au musée de l’Homme où il suivra notamment les cours d’André Leroi-Gourhan, l’une des figures les plus renommées de l’ethnologie française à l’époque, qui s’est illustré également par ses travaux de préhistoire et de technologie comparée. C’est sous sa direction que Pierre s’inscrira en vue d’une thèse de troisième cycle sur les Touaregs Kel Gress. Il séjournera à cet effet au Niger d’octobre 1965 à mars 1967 et soutiendra, en 1969, son mémoire de troisième cycle (Production et échanges chez les Touaregs Kel Gress du Niger), sous la direction de Robert Cresswell, André Leroi-Gourhan ayant entre temps pris sa retraite.

4

À partir de cette date, Pierre Bonte enchaînera de nombreux séjours à l’étranger, dans le cadre de missions confiées par des organismes nationaux ou internationaux et/ou pour les besoins de ses propres recherches. Il séjournera ainsi en Algérie (mars-juin 1969), en mission pour la Direction française de l’aménagement du territoire (DATAR). Il revint à plusieurs reprises au Niger pour poursuivre ses propres recherches sur un financement du CNRS pour une période de douze mois étalés sur les années 1968-1972.

5

À compter de 1969, cependant, c’est la Mauritanie qui devien­dra son principal terrain d’investigation et il ne la quittera pour ainsi dire plus. D’octobre 1969 à mars 1972, il y effectue, entre Zouérate et Nouadhibou, une longue enquête sur le personnel mauritanien de la société des Mines de fer de Mauritanie (MIFERMA) qui devien­dra, après sa nationalisation (1973), la Société nationale industrielle et minière (SNIM). Le personnel en question était, à l’époque, en bonne partie composé de ressortissants de tribus de l’Adrar (Awlâd Ghaylân, Idayshilli, etc.). Pierre Bonte en fera un recensement exhaustif en sept épais fascicules. Ce sera le point de départ d’un intérêt pour les populations de l’Adrar mauritanien qui ne cessera de s’étendre et de s’approfondir jusqu’à la fin de sa vie. Des popula­tions qu’il a fini par connaître lignage par lignage, famille par famille, arpentant avec sa prodigieuse mémoire, le dédale enchevêtré de leurs généalogies, traquant dans leurs moindres détails leurs al­liances et leurs conflits, retraçant avec minutie les tribulations de leurs chefferies. La monumentale thèse d’État (2 352 p., 4 vol. ) qu’il a consacrée en 1998 à cette région de la Mauritanie (L’émirat de l’Adrar. Histoire et anthropologie d’une société tribale du Sahara Occidental. Paris, EHESS) ainsi que les nombreuses publications qui l’ont précédé ou suivi témoignent de l’immense érudition non seulement adraroise, mais plus largement mauritanienne, de Pierre Bonte.

6

Ce travail de recherche entamé sur la Mauritanie, Pierre Bonte, recruté au CNRS comme chercheur en 1973, le poursuivra dans le cadre de cette institution, effectuant des enquêtes qui ont couvert près de deux ans de terrain sur la période 1975-1980. Des missions liées à divers projets de développement (étude RAMS : 1978-1980, projet « Élevage II » : 1982-1995, Banque mon­diale/FAO : 1994-1995, SNIM : 2001-2002, projet Patrimoine : 2002-2003, Mission française de coopération : 2009-2010, etc.), continueront à l’amener sur le terrain mauritanien. Au total, ce sont près de sept années d’enquêtes de terrain étalées sur plus de qua­rante ans que Pierre Bonte aura consacrées à la Mauritanie.

7

D’autres terrains circonvoisins (Mali, Maroc) ou plus lointains (la Tunisie) seront également visités par Pierre Bonte à l’occasion de missions de plus courte durée, même si son intérêt pour le Sahara occidental sous administration marocaine, historiquement et sociologiquement très lié à son terrain adrarois, l’a amené de plus en plus fréquemment au Maroc au cours des toutes dernières années de sa vie.

8

La carrière administrative de Pierre Bonte s’est toute entière déroulée au Laboratoire d’anthropologie sociale (CNRS/Collège de France), fondé par Claude Lévi-Strauss en 1960, où il entra en 1973. Devenu directeur de recherche au sein de cette institution en 1985, Pierre Bonte, dont la renommée mondiale en tant qu’anthropologue des espaces sahariens, des systèmes tribaux arabes et touaregs, et, plus largement, des sociétés pastorales, était désormais solidement établie, va consacrer toujours plus de temps à l’encadrement de la recherche, à la fois en tant qu’enseignant, directeur de thèses et animateur de groupes de recherche. De 1996 à 2006, il assurera régulièrement des cours et interviendra dans des séminaires de doctorat de plusieurs universités (Saint-Quentin-en-Yvelines, Paris I, EHESS, Paris VIII, ...). Il consacre surtout beaucoup de temps aux étudiants inscrits en thèse avec lui, étudiants auxquels il ne se contente pas d’apporter ses compétences et ses orientations, mais dont il appuie également toutes les démarches durant la préparation de leur thèse et une fois celle-ci soutenue, notamment en vue de leur insertion professionnelle. Il a dirigé plus d’une trentaine de thèses et participé à des dizaines de jurys tout au long de sa carrière. Nombre de jeunes chercheurs parmi ceux qu’il a encadrés occupent aujourd’hui, souvent grâce à sa réputation et à ses liens, en plus de son soutien actif, des postes à l’Université et dans le monde de la recherche.

9

Pierre Bonte a participé à de nombreuses instances scientifiques en France et dans le monde (unités de recherche ad hoc, conseils scientifiques, commissions de spécialistes, instances d’évaluation, comité de revues, etc.). Il a dirigé la collection « Anthropologies » de la maison d’édition Kimé (France) qui a publié plusieurs ouvrages significatifs du champ anthropologique. Il a organisé, ou contribué à organiser, une multitude de colloques et de séminaires, prononcé des dizaines de conférences un peu partout dans le monde et accordé des interviews à de nombreux organes de presse autour de ses sujets de prédilection territoriaux ou anthropologiques.

10

Il laisse une œuvre immense qui compte près de 400 titres : 26 ouvrages (écrits ou co-édités – seul ou en collaboration) et une multitude de chapitres d’ouvrages et d’articles de revues spéciali­sées, de comptes rendus, etc. Pour un anthropologue de sa généra­tion et de sa formation, le travail anthropologique était avant tout le fruit d’une expérience de terrain. Et rares sont sans doute les anthropologues qui ont creusé avec autant de persévérance et sur des durées aussi significatives les sentiers de leur terrain et tiré de cette expérience sans cesse renouvelée un matériau aussi riche et aussi méticuleusement collecté. Pour avoir parcouru en sa compagnie des milliers de kilomètres à travers la Mauritanie, pour avoir été témoin des centaines d’interviews qu’il a recueillies au cours d’un chemi­nement partagé de près de quarante ans, j’ai toujours été frappé par l’endurance, la patience et la persévérance dont il savait faire preuve pour obtenir, dans le plus grand respect de ses interlocuteurs, le détail généalogique ou événementiel qu’il recherchait – des interlo­cuteurs d’ailleurs souvent éblouis par l’étendue des connaissances que l’anthropologue avait déjà sur leurs ascendants, sur leurs dis­sensions internes et sur leurs conflits de voisinage, comme si cet « étranger » venu de loin, ce nisrâni, (nazaréen), avait grandi parmi eux.

11

Le recueil des données de terrain auquel Pierre Bonte attachait tant d’importance ne prenait bien sûr pleinement son sens qu’ordonné par une pensée et associé à une démarche consciente de ses choix méthodologiques et théoriques. Une double influence, marxienne et structuraliste, marque de son empreinte une bonne partie du cheminement théorique qui fut le sien. L’intérêt pour les armatures matérielles et technologiques des sociétés humaines, mais aussi la recherche de fondements structuraux universels à la simi­litude et à la diversité de leurs productions symboliques ont orienté les interrogations et les réflexions qu’il a commencé d’abord par appliquer aux sociétés nomades observées dans ses terrains les plus régulièrement et les plus longuement fréquentés : les Touaregs et les Maures. De sa thèse sur les Kel Gress à celle qu’il a consacrée, trente ans plus tard, à l’émirat de l’Adrar ; de l’ouvrage collectif Production pastorale et société (Paris et Cambridge, 1979) au beau livre, plus grand public, Les derniers des nomades (Ivry-sur-Seine, 2004), en passant, entre autres, par Herders, Warriors and Traders. Pastoralism in Africa (Boulder, 1991) co-dirigé avec John Galaty et par Élites du monde nomade touareg et maure (Aix-en-Provence, 2000) co-édité avec Hélène Claudot, Pierre Bonte n’a cessé de questionner les spécificités des communautés pastorales. Il s’interrogeait sur ce que la « simplicité » de leurs fondements maté­riels, associée à une certaine sophistication de leurs structures hiérarchiques et de leurs productions idéologico-juridiques, pouvait dire sur les rapports entre infrastructures et superstructures, à une époque où la thématique du reflet, chère à la vieille orthodoxie poststalinienne, commençait à être remise en cause par certains sec­teurs de la recherche anthropologique marxiste française dont il participait. La préface qu’il rédigea pour la réédition (Paris, 1983) de L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État de Fr. Engels, tout comme l’ambitieux Mythologies du travail qu’il publia en 2004 avec Daniel Becquemont – et dans lequel il analysa les notions de valeur et de travail à la lumière de ses connaissances des univers pastoraux – constituent des contributions théoriques de poids à la rénovation de l’anthropologie économique à partir d’un marxisme lui-même renouvelé.

12

Pierre Bonte était très attentif aux effets du devenir historique sur les récits fondateurs et à la fréquente (re)lecture opérée par les acteurs pour promouvoir la permanence et la légitimité des ordres sociaux que le mouvement de l’histoire ne cesse précisément de bousculer et de reconfigurer. Cet intérêt serait sans doute à rattacher, chez lui, à l’influence du matérialisme historique, même si sa ma­nière d’aborder l’histoire ne cède jamais aux simplifications évolutionnistes et étroitement économicistes popularisées par les versions dominantes du marxisme du temps de sa jeunesse. Cette attention aux effets du dynamisme historique s’exprime dans des ouvrages collectifs dont il fut la cheville ouvrière : al-Ansâb. La quête des origines. Anthropologie historique de la société tribale arabe (Paris, 1991, avec É. Conte, C. Hamès et A. W. Ould Cheikh) et Émirs et Présidents. Figures de la parenté et du politique dans le monde arabe (Paris, 2001, co-dirigé avec É. Conte et P. Dresch). Elle se donne également à voir dans des numéros de revues qu’il a coordonnés sur le devenir contemporain du phénomène tribal lorsqu’il est pris dans les filets de la mondialisation : « Tribus en Afrique du Nord et au Moyen-Orient », L’Homme XXVII/102, 1987 ; « Mauritanie. Un tournant démocratique ? », Politique africaine 55, 1994 (avec H. Guillaume) ; « La tribu à l’heure de la globalisation », Études rurales 184, 2010 (avec Y. Ben Hounet) ; « Special issue on Mauritania », The Maghreb Review 35/1-2 et 35/3, 2010 (avec S. Boulay).

13

Le rôle-clef de la parenté dans les formations tribales saha­riennes touarègues et maures, objet de ses investigations les plus étendues, a conduit également Pierre Bonte vers un autre chantier. Ses réflexions et les hypothèses qu’il a avancées ont contribué à renouveler le débat autour de questions aussi essentielles à l’histoire récente de l’anthropologie que celle – maussienne et lévi?straussienne – de l’universalité de l’échange (qu’il contesta), ou celle du mariage dans un degré généalogique rapproché (cas notamment du « mariage arabe »). Les considérations qu’il développa sur ce dernier thème ne furent pas sans incidence sur la (re)définition de l’inceste dont il contribua, après Françoise Héritier, à remanier profondément la conception issue des Structures élémentaires de Lévi-Strauss. Centrant une part de ses investi­gations dans ce champ de la parenté touareg et maure sur le rôle de l’alliance de mariage dans la dynamique des groupes parentaux, il a étendu cette démarche comparative à l’ensemble du monde méditerranéen dans ses contributions aux ouvrages collectifs qu’il a dirigés et qui ont fait date dans les débats autour de ces thématiques. Il s’agit en particulier des ouvrages suivants : Le Fils et le Neveu. Jeux et enjeux de la parenté touarègue (Paris/Cambridge, 1986, co-édité avec S. Bernus, L. Brock et H. Claudot) ; Épouser au plus proche : inceste, prohibitions et straté­gies matrimoniales autour de la Méditerranée (Paris, 1994, dir.) et L’argument de la filiation, aux fondements des sociétés européennes et méditerranéennes (Paris, 2011, avec E. Porqueres I Gené et J. Wilgaux).

14

Toujours à partir de son expérience des sociétés pastorales et des réflexions que lui a inspiré la domestication animale [1][1]   Thème du n° spécial de la revue Anthropozoologica..., Pierre Bonte a contribué au réexamen des rapports entre rite et technique en mettant en évidence la dimension essentiellement culturelle (et non pas seulement techno-économique) de cette domestication. La nouvelle approche qu’il a proposée s’est déployée autour de la question du statut du sacrifice dans le monde musulman où tout animal est abattu rituellement pour être consommé, et où le modèle sacrificiel du « sacrifice du premier né » (paradigmatique en islam à l’occasion de la commémoration du sacrifice demandé à Ibrahîm et du sacrifice de naissance caqîqa) permet d’associer les hypothèses avancées dans le champ de la parenté avec l’interprétation du rituel sacrificiel, comme il l’a montré dans l’ouvrage qu’il a co-dirigé avec A.-M. Brisebarre et A. Gokalp : Sacrifices en islam. Espaces et temps d’un rituel (Paris, 1999).

15

Esprit encyclopédique et travailleur infatigable dont les capa­cités rédactionnelles faisaient l’admiration de tous ceux qui le connaissaient, Pierre Bonte a codirigé avec Michel Izard l’une des sommes anthropologiques les plus exhaustives de la seconde moitié du XXe siècle, le Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie (Paris, 1991 et 2000), dont il a rédigé person­nellement quinze entrées majeures. Cet ouvrage de référence a été traduit en cinq langues dont l’arabe. Pierre Bonte a également largement contribué à d’autres entreprises encyclopédiques (The Encyclopædia of Islam, Dictonnaire des faits religieux, Diction­naire de la Méditerranée, etc.).

16

L’œuvre monographique proprement saharienne de Pierre Bonte est particulièrement fournie, même si chez lui présentation des données et élaboration théorique sont rarement séparables. Elle s’exprime dans quantité d’articles parus dans diverses revues spécialisées depuis 1969. Les deux thèses plus haut citées en offrent des synthèses d’étape, celle sur l’Adrar mauritanien en particulier s’affirmant comme la somme la plus ample et la plus méticuleuse qu’un chercheur ait jamais rassemblée sur une région saharienne. Pierre Bonte « en a tiré » le livre L’émirat de l’Adrar mauritanien. Harîm, compétition et protection dans une société tribale saharienne (Paris, 2008), que Mohamed Ould Bouleiba a traduit en arabe. Je me contenterai de mentionner encore deux ouvrages destinés à un public plus large : La montagne de fer. La SNIM. Une société minière du Sahara mauritanien à l’heure de la mondialisation (Paris, 2002) et La Saqiya al-Hamrâ, berceau de la culture ouest-africaine (Casablanca, 2012). Pierre comptait encore tirer de l’énorme chantier que représente sa thèse d’État sur l’Adrar d’autres ouvrages, dont l’un – consacré en particulier aux mythes d’origine de divers groupes sahariens de quelque influence – était déjà dans un état d’élaboration très avancé lorsque survint son décès.

17

Homme de terrain et théoricien aussi discret que fécond, Pierre Bonte a aussi été acteur d’une anthropologie appliquée aux ques­tions du développement. Il le fut à travers de très nombreuses études et interventions – qu’il fut sollicité pour ouvrir la voie à tel ou tel projet ou pour en accompagner ou évaluer d’autres. Il était sans illusions du reste sur la portée « développante » des interventions en question, comme il m’a souvent été donné de l’observer dans les travaux où j’eus le privilège de partager sa compagnie (Étude RAMS, projet « Élevage II », SNIM, etc.). Il avait assez de recul pour voir aussi dans ces exercices une opportunité appréciable pour en­tretenir et enrichir ses connaissances des espaces anciens et nou­veaux qu’il avait commencé à parcourir. Combien toutefois sa conduite sur le terrain, faite d’attention à ses interlocuteurs locaux, d’une volonté de proximité sans condescendance ni démagogie, tranchait sur l’arrogance fréquemment observée parmi les « ex­perts » de terrain à l’égard de leurs cobayes. Fermant volontiers les yeux sur les maladresses, les importunités et les sollicitations souvent excessives de ses partenaires et interlocuteurs locaux, Pierre Bonte ne leur mesurait jamais, avec la constante égalité d’humeur qui le caractérisait, ni son énergie, ni ses ressources, ni son temps. Sa disponibilité et sa gentillesse ne se limitaient du reste pas aux seules « phases terrain » de ses pérégrinations locales : il se laissait volontiers « poursuivre » une fois de retour dans ses lieux de rési­dence et de travail, accueillant chez lui toutes sortes de visiteurs et poursuivant avec générosité et stoïcisme la tâche parfois ardue de répondre à toutes leurs sollicitations. Il laisse dans les cœurs et les esprits de la plupart de ses hôtes sahariens un souvenir qui n’est sans doute pas près de s’effacer.

18

Paris, novembre 2013

Notes

[1]

 Thème du n° spécial de la revue Anthropozoologica 39/1,2004, réalisé avec A.-M. Brisebarre, D. Helmer et H. Sidi Maamar et reprenant les Actes du VIIe Colloque international de l’association « L’homme et l’animal », sous le titre : Domestications animales. Dimensions sociales et symboliques. Hommage à Jacques Cauvin.

Pour citer cet article

Ould Cheikh Abdel Wedoud, « Pierre Bonte (1942-2013) », Journal des anthropologues, 1/2014 (n° 136-137), p. 419-428.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-des-anthropologues-2014-1-page-419.htm


Article précédent Pages 419 - 428 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback