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Journal des anthropologues

2014/1 (n° 136-137)


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Nous nous sommes rencontrés avec Jean Arlaud, autour de la rue Léon et au détour d’une causerie sur le renouvellement que les technologies numériques offraient à l’anthropologie. Une rencontre forgée par l’amitié et la curiosité.

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Jean Arlaud, c’était Nyangatom, les fusils jaunes, film qui m’avait profondément et durablement marquée par la temporalité qui était si majestueusement déployée et par le regard de Jean, per­sonnel et singulier. L’exercice de vouloir rendre compte d’une alté­rité est toujours extrêmement périlleux et, en 1977-1978, proposer un film construit autour de l’abolition de frontières entre documen­taire et fiction tout en questionnant tant notre imaginaire que notre démarche anthropologique relevait d’un goût du risque et d’une quête de véracité.

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Comme il s’est lui-même plu à l’expliquer, pour recueillir ces images et ces sons, il aura fallu que chaque membre de l’équipe perde son statut d’étranger pour gagner celui de membre d’une classe d’âge et s’inscrive dans des liens de confraternité.

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« Les trois membres de l’équipe, d’âges différents, apparte­naient à des générations différentes : l’opérateur appelé Cinémamwé relevait de la génération des éléphants – les pères du pays –, l’ingénieur du son Lopezurmwé et l’assistante Nabenen, qui étaient plus jeunes, relevaient de la génération des autruches – les fils des pères du pays [1][1]   Sur le site de Phanie, Centre de l’ethnologie et... ».

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Figure 0

Jean Arlaud lors du tournage de Topeng à Madura, 1984

© Joakim Arlaud
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De cette transposition et de cette installation dans l’ailleurs, le spectateur pouvait appréhender le mode de penser, les valeurs, l’organisation mentale des Nyangatom. 1977, c’était mes premières missions au Mozambique et les préparatifs de mon premier terrain en pays dogon. L’admiration était là et ce film resta comme un réel aboutissement de la démarche cinématographique. Robert Jaulin et Jean Rouch témoigneront de leur admiration en ces termes : « Le prodige est que Jean Arlaud… ait tout à la fois réalisé une œuvre d’art, donc un "objet" lourd de son regard et de sa subjectivité, et donné seule place à Nyang Atom, à une consonance, un peuple, celui nommé Nyang Atom [2][2]   Cet extrait de la lettre de Robert Jaulin est issu... ».

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Jean Rouch quant à lui s’exprima ainsi : « Il a fallu tout l'art, toute la patience, toute la tendresse de Jean Arlaud et de Philippe Sénéchal pour partager, avec une caméra, la vie quotidienne de Kamaringo, le maître éleveur, faire avec lui le thé fusant, en écoutant ses merveilleuses histoires : alors, la brousse s’anime des combats anciens ou des luttes futures ; alors, le détail du maquillage d’une femme ou le sourire d’un enfant sont des morceaux précieux du bonheur d’un instant ; alors, les robes des troupeaux revenant dans la poussière de la fin de l’après-midi font rêver à la "poussière d’or dans la chevelure ailée" des bergers d’un temps perdu... Et puis, le sang du taureau sacrifié éclabousse de violence la brousse sèche … Du cinéma libre, exigeant, superbe [3][3]   Cet extrait de la lettre de Jean Rouch intitulée... ».

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Paris, dans les années 80, accueillait de nombreuses équipes universitaires mobilisées autour de l’anthropologie visuelle. D’une manière assez intéressante, on peut souligner l’absence d’échanges entre ces groupes qui se déployaient autour de cours, de projections, de festivals et de mobilisation. Certes, on se croisait et cela révèle assez bien les clivages qui pouvaient exister au sein de cette disci­pline en train de s’écrire et de se définir. Il y avait Jussieu, Nanterre, le musée de l’Homme, l’EHESS, l’EPHE et si les étudiants pouvaient voguer entre une ou plusieurs écoles, chaque appartenance était assez exclusive. L’histoire de la discipline en France, serait intéres­sante à plus d’un titre et révélatrice de la fabrication épistémolo­gique du pouvoir.

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Tout à fait conscient de ces enjeux, Jean avait toujours su maintenir un regard et une position distante et avec habileté en rester éloigné, ce qui bien évidemment lui avait valu critique et opposition.

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Je le percevais comme un personnage discret, qui imposait sa modestie par un comportement tout à fait singulier parmi les collègues qui rivalisaient par la prétention et l’arrogance de leur propos. Il suscitait le respect, en replaçant les enjeux là où ils auraient dû être : un partage de valeurs, d’idées et une transmission.

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De fait, c’est bien plus tard que j’ai appris que Jean était autodidacte et qu’il avait initié sa carrière d’universitaire dans les années 70. Cette formation et ses engagements transparaissaient dans sa manière, si particulière, d’être en distance face à l’institutionnalisation de la discipline tout en étant complètement investi dans le questionnement induit par la démarche ethnogra­phique.

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Il commença avec un certificat d’études qui lui permit de travailler comme saisonnier dans des exploitations agricoles, puis une fois arrivé à Paris, il présenta son baccalauréat en candidat libre tout en travaillant comme OS aux usines Astra d'Asnières. Il s’inscrit à la Sorbonne en littérature et obtint une licence en lettres modernes. Avec l’Algérie indépendante, il décida de se porter volontaire pour être enseignant dans un collège en Kabylie. De cette expérience naîtra son intérêt pour l’ethnologie et il suivit les cours d’André Leroi-Gourhan et de Roger Bastide au musée de l’Homme. Licencié en sociologie et avec une maîtrise en ethnologie, il croise le chemin de Jean Rouch avec qui il soutiendra sa thèse en 1978. En 1992, il créé le Laboratoire d’anthropologie visuelle et sonore du monde contemporain, dont il devient le directeur de 1996 à 2004.

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Après le décès de Jean Rouch en 2004, ce fut dans le cadre du nouveau bureau mis en place par le Comité du film ethnographique que j’ai eu l’occasion d’aborder mes recherches sur le numérique avec Christine Dole-Louveau de la Guigneraye. Le rire est là et on échange sur nos recherches respectives autour du langage de programmation, les mondes virtuels, le rêve et l’imaginaire… le redéploiement des terrains ethnographiques. En France en 2004?2005 les questionnements soulevés par cette révolution, hâti­vement perçue et classée du côté de la technologie, paraissaient encore bien lointains et peu de nos collègues entendaient l’intérêt soulevé par ce type de problématiques. Christine me proposa de venir en parler avec Jean rue Léon. C’est ainsi que j’ai découvert Phanie, l’association que Jean, Christine et Annie [4][4]   Annie Mercier, ethnologue et cinéaste membre associée... avaient créée afin d’offrir un espace de réflexion propice tant à la création qu’à l’exploration de nouveaux terrains.

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Jean m’accueillit avec une grande gentillesse et une attention bien particulière. Je commençais à lui expliquer le projet de création d’un laboratoire expérimental sous-marin dans Second life [5][5]   Second life est un programme informatique en 3D,..., afin de travailler sur les différentes modalités d’expression d’une gestuelle interculturelle, (à cette époque-là, il n’y avait pas d’interactions verbales possibles dans Second Life) sur le principe du détournement et de l’appropriation du code de programmation à nos fins personnelles… son enthousiasme me réconforta. A posteriori je reconnais combien ces projets révélaient un certain empressement et un manque de maturité mais Jean fut attentif et curieux, m’encouragea à poursuivre sur ces voies encore très peu empruntées. Il s’agissait pour lui de poursuivre ces recherches et d’apporter un regard neuf sur la notion de terrain et les outils empruntés par les cinéastes. Il s’agissait pour moi de poser la question de la création au sein d’une discipline construite autour de la représentation. Il évoqua la carte postale en vidéo que Ian Dunlop et Antonio Marazzi, lors de la projection de son film Nyangatom, les fusils jaunes à Bali, lui avaient adressée. En effet, le film avait été présenté par Annie Mercier lors d’un atelier en anthropologie visuelle organisé au 3rd International Symposium of the Journal Antropologi Indonesia: « Rebuilding Indonesia, a Nation of Unity in Diversity: Towards a Multicultural Society ». Gary Kildea, cinéaste à l’Ethnographic Film Unit à la Research School of Pacific and Asian Studies (RSPAS) à l’Australian National University de Canberra, a filmé cette lettre tournée à Bali, montée à Paris par Studio Vidéo et le Laboratoire d’anthropologie visuelle et sonore du monde contemporain de l’université Paris 7-Denis Diderot. Avec une belle attention et un regard tout particulièrement respectueux de part et d’autre de l’écran du moniteur, ces cinéastes conversaient autour du film. Jean développe précautionneusement le temps du tournage, le temps des Nyangatom et son choix de prise de vue. Alors que nous étions tous formés et encouragés à travailler caméra à l’épaule, Jean dans un souci de restitution et de transmission du temps comme construction sociale, production symbolique et matérielle, décide de travailler sur pied afin de respirer au rythme des Nyangatom. « … je pouvais épouser le temps de l’autre sans imprimer mon propre temps [6][6]   http://www.canal-u.tv/video/science_en_cours/rep... ».

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Il s’agissait de trouver un souffle indépendant de notre rythme biologique, afin d’aller à la rencontre de l’autre en toute indépen­dance physique. Ces explications, liées au passage de la caméra à l’épaule à la caméra sur pied, nous invitent à nous approprier nos outils et nos modes d’expression singuliers.

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Avec cette invitation à emprunter les chemins de traverse, Phanie est là comme un socle, bien ancré dans une réalité façonnée par les contraintes académiques, mais assez forte pour nous inviter à défricher et à braconner sur de nouveaux terrains.

Notes

[1]

 Sur le site de Phanie, Centre de l’ethnologie et de l’image, une page est consacrée à ce film : http://phanie.org/index.php/films-de-jean-arlaud/nyangatom-les-fusils-jaunes

[2]

 Cet extrait de la lettre de Robert Jaulin est issu d’une transcription de la lettre manuscrite reproduite sur le site de Phanie :
https://phanie.org/index.phb/films-de-jean-arlaud/nyangatom-les-fusils-jaunes/98-lettre-de-robert-jaulin

[3]

 Cet extrait de la lettre de Jean Rouch intitulée « Le ciné-liberté au bout des fusils jaunes » est issu d’une transcription de la lettre manuscrite reproduite sur le site de Phanie : https://phanie.org/index.phb/films-de-jean-arlaud/nyangatom-les-fusils-jaunes/97-lettre-de-jean-rouch

[4]

 Annie Mercier, ethnologue et cinéaste membre associée de Phanie.

[5]

 Second life est un programme informatique en 3D, mis en circulation par Linden Lab et accessible depuis 2003. C’est tout autant un jeu qu’un réseau social dans lequel les utilisateurs peuvent créer leurs avatars, mais aussi des animaux, des voitures, des objets et acquérir des parcelles sur lesquelles ils peuvent implanter des galeries, des campus et des lieux de rencontres de toute nature.

Pour citer cet article

Wanono Gauthier Nadine, « Hommage à Jean Arlaud (1938-2013) », Journal des anthropologues, 1/2014 (n° 136-137), p. 429-434.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-des-anthropologues-2014-1-page-429.htm


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