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Journal des anthropologues

2014/1 (n° 136-137)


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Mes propres questionnements concernant la dimension éthique du travail de terrain sont nés d’un étonnement. Pourquoi ai-je été une « cible » sexuelle à l’occasion d’une recherche sur l’homosexualité masculine au Japon, alors qu’en France, par exemple, où j’ai effectué un terrain sur le même sujet, les entretiens n’ont engendré qu’une seule fois ce type de comportement, et alors aussi qu’une recherche précédente au Japon, non centrée sur la sexualité, n’en avait provoqué aucune ? Cette question m’a amené à réfléchir, de manière plus générale, d’une part, sur les relations sexuelles d’un ethnologue en situation de terrain (l’aspect éthique), c’est-à-dire à la « participation sexuelle », en particulier dans un contexte culturel japonais et en milieu gay, ainsi que, d’autre part, à l’influence de cette participation sexuelle sur l’acquisition des con­naissances (l’aspect heuristique).

Terrain anthropologique et sexualité

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Peu de disciplines du savoir présentent une absence de formation regardant des aspects méthodologiques fondamentaux, aussi flagrante que l’anthropologie vis-à-vis du travail de terrain (voir par exemple Agar, 1996). Certes, un ensemble de règles tacites existent, souvent non écrites, transmises de bouche à oreille, de professeur à étudiant, issues d’expériences accumulées, un ensemble de tabous, de non-dits que l’on peut lire en filigrane, entre les lignes des meilleurs ouvrages d’ethnologie. Que dire alors de questions jugées délicates ou taboues, telle la sexualité de l’ethnologue en cours de terrain ?

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Des interrogations relatives à ce domaine ont pu être formulées, de manière assez informelle, dans les années 1970, mais ce n’est que depuis la fin des années 1980 qu’un corpus d’articles et d’ouvrages de plus en plus volumineux traite de la dimension sexuelle des relations sur le terrain, centrée sur l’ethnologue [1][1]    Voir : Mendes-Leite (1992) ; Kulick & Willson, 1995 ;..., alors que rien ou presque n’apparaît dans les manuels d’anthropologie ni dans les ouvrages consacrés au travail de terrain. La première session de l’AAA sur la question date d’ailleurs de 1994. Il n’est sans doute pas le lieu de se demander pourquoi les anthropologues se sont si peu intéressés aux modalités de leur propre sexualité en cours de terrain, alors qu’ils s’intéressent, au moins depuis Malinowski, à la sexualité des autres. S’agit-il d’une impossible quête d’objectivité scientifique, d’un mépris pour les narrations trop personnelles ou d’un désir inconscient de maintien de l’ordre hiérarchique (fût-il hétéro-, viro-, ou caucasoïdo-centré) ? Le silence est-il, comme le suggère Blackwood (1995), un subtil moyen pour l’ethnologue d’éviter un positionnement personnel, de se confronter aux thématiques brûlantes du racisme, de l’exploitation ou des hiérarchies ? Mettre ainsi l’accent sur une altérité (objectivée) constitue-t-il une tentative de fuir la pression morale de l’intime (Crapanzano, 2010) ?

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On rencontre (encore) chez la plupart des ethnologues une « culture de terrain » qui semble impliquer une auto-répression tacite concernant leurs pulsions sexuelles, d’ordre religieux (judéo?chrétienne) et/ou théorético-éthique (reliquat de l’anthropo-logie victorienne ?), et qui, en l’occurrence, impose des limites à l’acquisition des connaissances. Seuls certains chercheurs semblent prendre conscience de l’importance de parler des pulsions, besoins et relations sexuels aussi bien des informateurs que des ethnologues en terrain. Pourtant il s’agit bien d’une dimension dont il faut tenir compte au même titre que d’autres aspects des relations humaines sur le terrain, ne fut-ce que parce qu’elle peut influencer la façon de percevoir, d’être perçu, et donc aussi la production de résultats. Le dogme de l’anthropologue asexué est encore vivant, au même titre que celui de l’anthropologue apolitique ou tout au moins politiquement correct, ou de celui qui ne prend pas de position morale. La sexualité de l’ethnologue en terrain serait-elle le dernier tabou ?

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En ce qui concerne les recherches sur l’homosexualité (masculine, essentiellement), durant les années 1960 et 1970 [2][2]    Pour un panorama historique de ces recherches, voir..., les chercheurs restreignent leur implication à un rôle d’observation (même si le compte-rendu méthodologique de certains ouvrages et articles s’avère parfois flou). En ce sens, Styles (1979) se démarque, spécifiant explicitement avoir pratiqué, lors d’une étude sur les saunas gays, la participation sexuelle, après avoir constaté les limites (épistémologiques et heuristiques) de la simple observation.

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L’avènement du sida aura comme conséquence une diminution des recherches ethnographiques qualitatives auprès des populations LGBTQ jusque dans les années 1990 [3][3]    Voir par exemple Bolton (op. cit.). . À cette époque, ethnologues et sociologues engagés dans une recherche sur l’homosexualité se trouvaient par ailleurs davantage préoccupés de savoir comment gérer l’aspect secret du monde gay ; comment contrecarrer les nombreuses recherches négatives qui décrivaient les gays comme déviants, malades, etc. ; et enfin comment lutter contre la stigmatisation académique, voire sociale, dont ils étaient presque tous victimes.

Une recherche sur les homosexualités masculines au Japon

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Au début des années 2000, j’ai entamé au Japon une recherche concernant les gays vivant en milieu rural et dans des petites villes. J’ai cherché à savoir comment ils y vivaient en tant qu’homosexuels, et comment ils vivaient leur homosexualité au quotidien, dans une société et une culture a priori dépourvue d’objection religieuse vis?à?vis des minorités sexuelles, sans réelle homophobie déclarée ni « chasse au pédé » ; une société réputée facile à vivre pour les gays, alors que très peu d’entre eux sont sortis du placard et alors qu’il existe bien peu de modèles médiatiquement visibles (Laurent, 2011).

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Dans ce but, j’ai effectué un ensemble de micro-terrains extensifs au Japon, dont l’observation participante s’est déroulée au sein des différentes scènes et événements de la vie gay : festival de films, Gay Parade, bars et autres lieux de rencontres comme parcs ou saunas, dans différentes villes du nord au sud de l’archipel. Dans ces villes, où j’ai résidé de 2 à 3 semaines, des entretiens (de 45 minutes à 2 heures), de type « histoire de vie » et « histoire sexuelle » [4][4]    Dans le sens que lui donnent Herdt et Stoller (... ont été réalisés auprès de 40 homosexuels. L’observation participante fut également nourrie de nombreuses conversations informelles et de rencontres plus furtives.

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Même si l’appareillage méthodologique ne s’est certainement pas limité à la recherche d’informateurs [5][5]    Certes, le terme « informateur » ne rend pas justice... et aux relations avec eux (principalement interviews, mais aussi relations sexuelles et activités ludiques, telles soirées, pratiques sportives ou fêtes), je voudrais concentrer le propos essentiellement sur ces points, afin de saisir la dimension éthique de la participation sexuelle.

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La recherche d’informateurs s’est effectuée dans trois directions : à travers des réseaux personnels, par la méthode du bouche à oreille et selon l’effet boule de neige ; à travers les rencontres de bars, clubs et parcs (avec le problème de l’existence possible d’un échantillon biaisé qui en découle) ; à travers les petites annonces dans les réseaux gays sur Internet ou dans les magazines spécialisés.

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La situation d’entretien, on le sait, n’est jamais neutre, mais se construit à partir des particularités des deux pôles en présence. Il s’est avéré parfois difficile en l’occurrence d’établir le contact, surtout dans les bars fréquentés par les plus jeunes : dès qu’il est question d’entretiens, la plupart des gens se referment. Nous nous trouvons nettement dans une culture du secret. Une fois la première barrière franchie cependant, les langues se délient facilement, comme si les homosexuels n’avaient pas beaucoup l’occasion de parler de leurs expériences. Le fait que je sois moi-même homosexuel, et que je me présente toujours comme tel dès le départ, a permis de lever les barrières et d’atteindre à une certaine profondeur dans l’échange. D’abord parler et répondre aux questions pour mettre en confiance ; faire sentir une solidarité, une « communauté de destin », même si elle reste artificielle et souvent superficielle. Dans ce sens, la gêne personnelle que j’avais éprouvée a priori face à l’aspect « auto-ethnologique » de cette recherche s’est vite dissipée, quand j’ai réalisé qu’elle n’aurait jamais pu être effectuée, dans des conditions similaires de terrain, par un homme hétérosexuel ou une femme, essentiellement pour une question de confiance, sans mentionner même les problèmes d’accès.

Typologie des réactions aux demandes d’entretien

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Lors de cette recherche, je me suis trouvé face à diverses réponses-réactions à ma demande d’interview [6][6]    Il me paraît important de spécifier que je n’ai..., que l’on pourrait, en prenant en compte la façon dont j’ai géré ces réponses, organiser en quatre catégories par ordre croissant d’affect personnel impliqué (voir le tableau 1 en fin d’article).

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Dans un premier cas, la situation paraît « neutre », aucune ambiguïté apparente n’est décelée. Chacun joue son rôle, aucune demande n’est formulée. On peut se poser la question, dans ce cas, des motivations de l’interviewé (besoin de parler de lui, de son homosexualité, curiosité, recherche de renseignements divers, etc.).

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Parfois, c’est le deuxième cas, une demande est formulée après l’interview, soit verbalisée (souvent indirectement : « Je ne te plais pas ? »), soit exprimée au moyen de signes non verbaux. Par exemple, un informateur m’ouvre les bras en souriant dès la fin de l’interview. Dans un autre cas, bien que l’entretien soit terminé, l’interviewé, ne faisant guère mine de partir, me fait comprendre, par un jeu de regards appuyés, qu’il désire prolonger la rencontre, sous d’autres formes, plus érotiques. Il peut y avoir préméditation, mais alors conditionnelle, c’est-à-dire soumise à la condition que le chercheur représente une motivation sexuelle suffisante pour l’informateur. Ma réaction se répartit en deux cas de figure : acceptation ou refus. Il est clair que, par principe, j’ai envie de répondre positivement dans la mesure où on ne refuse pas une invitation à caractère « culturel » ou même personnel d’un informateur [7][7]    Voir Lunsing (op. cit. : 182) : « Je suis allé aussi..., qui reste une promesse potentielle d’ouvertures insoupçonnées. Une aventure sexuelle en situation de terrain est toujours une aventure culturelle. Comme l’informateur guide, il s’agit également d’une situation idéale pour échapper au spectre de l’ethnocentrisme. L’ethnologue en terrain restant un être humain, je me suis personnellement refusé toutefois à une participation sexuelle quand la motivation de ma part n’était pas suffisante. Cela n’aurait, tout simplement, pas fonctionné de manière adéquate. La personna de terrain a alors fait place à l’humain de base, avec ses attentes, ses limites et sa libido particulières. Cependant, les critères utilisés ne l’ont pas été au même degré que dans la vie quotidienne. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il y a eu « sacrifice pour la cause académique », mais j’ai eu des relations sexuelles avec des personnes avec lesquelles je n’en aurais jamais eues en situation plus habituelle.

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Dans d’autres circonstances, une demande est formulée avant l’interview, généralement sous une forme conditionnelle, utilisant un langage poli, muni parfois d’expressions issues du registre de la gêne, de type : « Si tu veux bien, j’aimerais … », « Est-ce que c’est envisageable de… », « C’est juste une interview ? Il n’y a rien après ? », etc. Quant à ma réaction, trois cas peuvent être envisagés : soit un refus (quand le désir n’est pas réciproque), qui a vu l’interview être refusé, ou parfois accepté quand même. Soit j’accepte, mais l’interview s’en est trouvé malheureusement bâclé, quand le désir sexuel de l’interviewé l’empêche de se concentrer ou ne lui alloue pas la patience nécessaire pour répondre sereinement. Il me le fait comprendre grâce à une gestuelle précise : ouverture maximale de l’entrejambe, regards appuyés sur le mien, ouverture d’un ou deux boutons de chemise, sourires ou rires indépendants du contenu de l’entretien, etc. J’ai choisi d’ignorer ces signes autant que faire se pouvait jusqu’à la fin de l’entretien ; ce après quoi mes réactions se sont déclinées selon une gestuelle en adéquation avec celle de la demande. De toute façon, en l’occurrence, l’interview s’en trouve perturbé, sa longueur (et donc son contenu), sa qualité. Troisième choix, je formule une réponse mitigée (du type « p’têt ben qu’oui p’têt ben qu’non »), notamment quand il s’agit de communications par e-mail. La demande d’interview a alors été la plupart du temps honorée. Comme dans le premier cas, il fut décidé après l’interview, au cas par cas, s’il convenait d’aller plus avant.

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Dernière possibilité, une demande est formulée explicitement comme une condition sine qua non pour l’interview, une sorte de chantage : « Je réponds à ton interview si et seulement si on baise après/avant ». Si la transaction se passe par e-mail, l’interviewé potentiel donne très souvent son « profil » à trois (âge – taille – poids) ou quatre chiffres (y ajoutant la longueur du pénis), et quelques précisions sexo-comportementales. La réaction fut également adoptée en fonction de la personne.

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Donc, après avoir pesé les avantages et les inconvénients, et dans la lignée de Styles (op. cit.), Bolton (op. cit.) et Lunsing (op. cit.), j’ai décidé de pratiquer la participation sexuelle dans cette recherche de terrain. Concrètement, j’ai eu des relations sexuelles [8][8]    J’entends ici relation sexuelle dans sa plus large... avec douze des interviewés en situation d’entretiens formels (près d’1/3), ainsi qu’avec de nombreux informateurs secondaires en situation de stratégie non formelle (conversation de bar ou rencontres de parcs).

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Il convient, me semble-t-il, de distinguer entre deux aspects de l’anthropologue en terrain. D’une part, une personna de terrain se construit, partiellement, en réaction au milieu ambiant, et rend compte de l’expérience (notamment sexuelle) et, dans le meilleur des cas, d’une certaine authenticité. D’autre part, un chercheur récolte des données par divers moyens, ce qu’il convient de relier à la recherche et, en situation idéale, à une certaine objectivité. Se construit ainsi une entité bipolaire : expérience et authenticité de cette expérience, contre recherche et objectivité de cette recherche. On ne peut pas demander d’objectivité dans l’expérience, personnelle, de terrain, pas plus qu’on n’exige d’authenticité dans la recherche, ce qui serait incongru.

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À partir de cette expérience de participation sexuelle, je me suis posé la question suivante : pourquoi cette recherche, principa­lement à travers ses particularités méthodologiques, a-t-elle suscité une demande sexuelle de la part des interviewés (dans 30 % des cas), alors que ce ne fut pas le cas en France avec le même sujet, ni au Japon avec une recherche de terrain à thématique non sexuelle ? En l’absence de tout centre d’éthique au sein de mon université, les éléments de réponse ont été principalement puisés dans les particula­rités culturelles japonaises, mais aussi les spécificités des pratiques comportementales inhérentes aux milieux gays.

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D’abord, tout en le sachant, et bien qu’un peu naïf quant à l’ampleur des conséquences, je suis entré de plain-pied, avec une telle recherche d’informateurs, dans le jeu complexe de la recherche de partenaires sexuels. Homosexuel déclaré, j’étais de facto un être sexué avant même la rencontre physique avec les informateurs. On rejoint là le sens de l’« engagement sexuel » (Broqua, op. cit. : 129?130), au champ sémantique plus large que la participation sexuelle, qui est plus active et consciente. Le fait de, non seulement ne rien proposer de sexuel sur un territoire habituellement réservé à la drague, mais de formuler en plus une demande aussi incongrue qu’un entretien à valeur scientifique, a complètement perverti les règles de ce jeu. Personne n’a cru en ma sincérité, à commencer par les informateurs potentiels (qui proposaient un échange ou attendaient une gratification sexuelle), mais aussi mes collègues (qui s’imaginent que je cherche du sexe facile sous couvert de recherche), jusqu’à mes amis (qui envieux, qui irrités, qui amusés par cette participation sexuelle dans un cadre de travail, qu’ils ne cernent guère).

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Ensuite, j’entre, sans le vouloir mais obligatoirement, dans une typologie assez rigide reliée aux désirs sexuels [9][9]    Voir Laurent (op. cit. : 99-112)., qui facilite les rencontres en les canalisant. Chaque personne est censée être attirée sexuellement par un « type » marqué (-sen), que l’on peut traduire par « branché » en français. Ainsi, un gay japonais peut être « branché jeune » (wakasen), « branché ours » (kumasen) ou « branché étranger » (gaisen), etc. Au travers de cette recherche, je me suis aperçu que la présence de « types » canalisait non seulement les rencontres, mais qu’elle sexualisait aussi les agents, leurs corps, par son côté obligatoire, sa présence permanente et prégnante dans les lieux de rencontre. Le fait pour moi d’appartenir à deux catégories précises a attiré des personnes caractérisées comme « branchées ours » et « branchées étrangers ». En réalité, environ 80 % de mon échantillon (aussi bien dans les bars, les parcs que sur Internet) se révéla appartenir à ces groupes précis. La méthode du bouche à oreille en effet dessine des « tribus » qui ne se côtoient pas forcément entre elles, fréquentant des bars et des lieux de rencontre différents, et l’effet boule de neige reste cantonné à peu près dans la même tribu.

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La troisième raison, enfin, me semble liée à la précédente : les rencontres sont facilitées par des canaux qui les guident de manière assez efficace, en termes de temps et de taux de réussite. Plus fondamentalement, les aventures sexuelles sans lendemain sont faciles au Japon. Il suffit par exemple de penser au nombre de love hotel dans l’archipel. Je voudrais faire appel à trois phénomènes pour débrouiller l’écheveau de ces raisons. D’abord, il n’existe guère de tabou moral ou religieux liés aux phénomènes sexuels, comme en Occident. Ensuite, la honte de la nudité ne participe pas d’une vision du corps ou des choses reliées au corps, comme on peut le constater dans les bains publics et les nombreuses stations thermales. On peut très bien avoir une relation sexuelle, puis passer à l’entretien, nus sur le bord du lit, une demi-heure plus tard, sans que cela pose vraiment problème. Les concepts de fidélité conjugale et de sexualité extra-maritale, enfin, n’ont pas le même poids moral qu’en Occident, ne dégageant pas les mêmes sentiments de culpabilité, surtout peut-être en milieux gays.

Significations et dimension heuristique

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« L’observation participante peut paraître subversive quand il s’agit de sexualité. Pourtant, il s’agit moins d’un comportement déviant et peu scientifique que d’un outil indispensable (le seul possible ?) pour faire corps avec un objet délicat à appréhender et essayer de comprendre ses motivations. Il paraît difficile d’observer sans participer, à moins de passer pour un élément perturbateur et même un voyeur. De même, la relation d’intimité éphémère instaurée avec les enquêtés permet plus facilement de libérer leur parole et d’ainsi obtenir des informations inaccessibles par d’autres méthodes. […] Elle apparaît comme la meilleure solution méthodologique pour accéder aux pratiques […] même si on peut discuter de sa totale objectivité » (Leroy, 2012 : § 5).

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Posée simplement, la participation sexuelle dans le travail de terrain peut favoriser voire permettre l’accès à divers loci culturels inconnus ou insoupçonnés, et augmenter la quantité et surtout la qualité du matériel recueilli. Kulick (1995 : 5) le pose ainsi : « […] la subjectivité érotique en terrain est une source potentielle de découvertes-éclair [insights] ». Ces avantages concrets ont déjà été établis par des anthropologues pour d’autres aires culturelles [10][10]    Voir : Sonenschein (1966) ; Warren (1977) ; Styles,.... Comme on le souligne dans la plupart des recherches d’ethnographie de terrain, la présence d’un étranger sera forcément regardée au départ avec quelque méfiance. Grâce à la participation sexuelle, une relation de confiance peut s’installer qui peut déboucher sur certaines confidences ponctuelles, une relation plus ou moins durable qui implique des activités communes, éventuellement une observation participante dans un sens plus classique du terme, et un élargissement du réseau des informateurs. Cela paraît d’autant plus important dans le Japon rural que les rencontres y sont difficiles. Dans les milieux gays de certaines petites ou moyennes villes, on se jette littéralement sur les rares personnes de passage, brandissant très souvent dans les bars des albums de photos sous le nez des nouveaux arrivants, ventant les mérites de la population locale. Il s’agit alors, pour l’ethnologue de passage, de « profiter » de cette demande tout en gardant la tête froide. D’un point de vue heuristique, elle représente une mine d’or potentielle qu’il serait dommage(able) de laisser inexplorée.

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On peut également penser, tout aussi simplement, qu’il n’y a pas de raison de « se retenir ». Après tout, comme l’a écrit Georges Condominas, le travail de terrain est un mode de vie, la vie quotidienne, davantage qu’une méthode de recherche. De quoi est constitué un terrain sinon de relations et interactions personnelles ? On peut ainsi penser que la neutralité n’existe pas, l’objectivité scientifique est un leurre. Nous faisons presque tout avec les informateurs. Désirs aussi bien que pratiques sexuels font partie de la vie quotidienne de chaque individu adulte. Dès lors, le mutisme quant aux relations sexuelles de l’ethnographe en terrain me semble contre-productif pour le mieux, ou au pire une grande mystification, et apparaît en tout cas contraire aux buts premiers de l’ethnologie, rendre accessible l’altérité dans toute sa complexité. Il n’y a aucune raison d’ignorer les signes liés aux sphères de l’érotisme et de la sexualité qui sont envoyés de part et d’autre. Le secret est un manque de professionnalisme dans une recherche de terrain en anthropologie.

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Par ailleurs, être sexué, c’est-à-dire à la fois accepter d’être sexué par l’autre et se présenter comme un être sexué, revient à reconnaître ses données psycho-sexuelles propres, sans les cacher, sans pour autant non plus, certes, les afficher de manière ostentatoire. Se faisant, l’ethnologue, étranger, rentre en quelque sorte dans le répertoire classificatoire des informateurs, c’est-à-dire dans une sphère du connu, avec un rôle acceptable et gérable par les locaux. Il ou elle en devient dès lors (plus) humain, (plus) naturel, moins distant, toutes qualités habituellement recherchées afin de susciter des réactions de sympathie ou d’empathie, d’euphémiser les distances avec les informateurs, mais aussi afin de permettre une réciprocité, donner en quelque sorte une prise sur soi. En un mot, passer du statut d’étudiant ou professeur de telle université, avec une espèce d’aura glaciale, à celui de « simple » humain, muni de ses affects, ses défauts et ses problèmes. N’y aurait-il pas là, d’un point de vue purement stratégique, une efficacité directe à rechercher ? La participation sexuelle permet également, grâce au recouvrement d’une certaine spontanéité, de « dé-médiatiser » la relation au terrain et aux informateurs. Chaque rencontre de terrain est en effet singulière, mais cette singularité, cette immédiateté se trouve gommée par l’orientation fondamentale de la relation vers un but précis, académique. La relation à l’informateur est en effet déconstruite et recontextualisée dans un cadre académique, et la sexualisation de cette relation permet peut?être de revenir à la spontanéité première potentielle. Retrouver ainsi une manière de « naïveté relationnelle » ne permet-il pas d’ouvrir des portes ?

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Ensuite, n’est-on pas à même d’interpréter les données four­nies par l’expérience, en général et notamment sexuelle, au même titre que des données extérieures, issue de la recherche au sens strict ? Cette question difficile, qui implique de nombreux facteurs (personnel, culturel, thématique, etc.) s’influençant mutuellement, s’avère aussi être une question fondamentale. Les interactions entre observateur et observé ne sont-elles pas constitutives de notre com­préhension de tout phénomène lié à l’altérité ? Personne n’oppose d’objection (éthique ou épistémologique) à une recherche sur un rite religieux ou shamanique à travers laquelle on s’investit physique­ment et spirituellement, ou même une fête de village que l’on termine complètement saoul au petit matin. En l’occurrence, la diffé­rence n’est, d’après moi, que de degré et non de nature. L’investissement émotionnel et spirituel, en effet, peut être bien moindre dans une aventure sexuelle, surtout en milieu gay, que dans la participation à un rite religieux, par exemple. On peut ainsi se demander, avec Luhmann, ce qu’il convient de considérer comme « donnée » issue de la recherche de terrain : « Non seulement ce que nous voyons en tant qu’ethnographe, mais aussi ce que nous ressen­tons » (2010 : 213), et aussi reconnaître le flou de la limite entre catégorie culturelle et expérience corporelle.

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Sur un autre plan, la participation sexuelle a dégagé une signi­fication plus personnelle, mais que j’aime à considérer comme intimement liée à l’interprétation des faits culturels. À l’occasion de ce terrain, entre autre, je me suis en effet rendu compte que je ne m’étais pas débarrassé des scories de ma culture de naissance ou de celles de mon histoire personnelle, en ce qui concerne la sexualité. L’empreinte judéo-chrétienne, d’abord, reste très forte, notamment dans les sentiments, les pensées et les considérations inconscientes liés à la vision du corps, à la perception de la nudité, ainsi qu’aux aspects moraux liés au couple, à la fidélité, au sexe facile, à la défi­nition de la prostitution, etc. Malgré le discours, très libéral, que je tiens habituellement quant au fait de ne pas être monogame notamment, je ne m’étais pas rendu compte à quel point subsistait en moi, malgré tout, un ancrage moral, informulé, essentiellement inconscient. Ensuite, par ma formation scientifique (agrégation de sciences naturelles, doctorat japonais de zoologie) et malgré, là aussi, le discours empreint de scepticisme que je tiens habituelle­ment par rapport à la science, je restais très attaché à son image et aussi, indirectement, à l’objectivité de la recherche en général. Je n’ai jamais cru que l’anthropologie culturelle, l’ethnologie soient des disciplines uniquement scientifiques. Voir l’anthropologie cultu­relle comme une science au sens strict relève de l’idéologie, tout en nuisant à son propos.

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Sans le savoir pourtant, j’avais ainsi érigé en moi des barrières théoriques (parallèles aux barrières morales) qui m’empêchaient plus que tout de « passer à l’acte » (sexuel). Il a donc fallu dépasser ces deux types de barrière et, au travers de la participation sexuelle, ce travail de terrain a permis de me libérer, dans le geste et dans la conception (et non plus seulement dans le verbe), de ces deux empreintes, qui ne sont autres que des conditionnements culturels. Grâce à un tel déconditionnement, et indépendamment de l’image de non-scientificité qu’emporte la participation sexuelle dans le milieu académique, je suis persuadé d’être devenu un moins mauvais anthropologue, voire un meilleur ethnographe de terrain.

Aspects éthiques

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La participation sexuelle en situation de terrain semble poser un problème éthique, non pas vis-à-vis des acteurs de terrain, mais bien du monde académique. Historiquement, il fut reproché, par exemple, à Bolton (op. cit.), et à Lunsing (op. cit.) d’avoir eu des relations sexuelles avec les informateurs et de le revendiquer, essentiellement au regard de l’objectivité « scientifique » et de la distance qu’il convient de maintenir entre ethnologue et « ethnologisés » (voir également Bazin et alii, 2000 ; notamment les pages 13 & 16). J’ai personnellement aussi essuyé de vives critiques émanant de chercheurs (anthropologues et japonologues) étasuniens, notamment lors d’une présentation au colloque de l’association « Anthropologists on Japan in Japan » (AJJ). Ils reprochèrent l’aspect cauteleux et « non scientifique » de tels procédés méthodologiques et insistèrent sur la chance que j’avais d’avoir pu échapper à un comité d’éthique. Me prenant à part après le colloque, un anthropologue canadien m’a par contre félicité en sourdine pour « l’honnêteté intellectuelle » et « le courage » de ma démarche, ce qu’il n’aurait pu faire (sic) devant nos collègues. Il me semble très intéressant de noter qu’une présentation analogue n’a soulevé aucun problème devant un public d’anthropologues japonais, et a même suscité des réactions très positives de la part d’étudiants français en anthropologie.

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Broqua (op. cit.), quant à lui, soulève, dans le cadre de recherches sur la « sexualité publique entre hommes », trois aspects liés à l’éthique, mais qui ne me semblent pas, en l’occurrence, poser problème ici. En effet, d’un point de vue légal, d’abord, la partici­pation sexuelle n’a enfreint aucune loi japonaise dans la mesure où les relations se sont déroulées entre adultes consentants dans des lieux privés, chambres d’hôtel ou domiciles particuliers. Ensuite, je ne comprends pas les « risques d’agression », très brièvement men­tionnés, comme susceptibles de relever d’un problème d’ordre éthique. En ce qui concerne la confidentialité, enfin, elle a été res­pectée de manière absolue, et le « consentement éclairé » a toujours constitué ma norme de travail.

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Je voudrais plutôt développer l’argument concernant la dimension éthique selon quatre axes.

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D’abord, au sein du débat classique entre engagement et distanciation de l’anthropologue vis-à-vis du terrain, le mythe de la distance à garder en gage d’objectivité a été battu en brèche depuis les années 1960, notamment grâce aux travaux des féministes et la première vague des études de genre (un travail sur les femmes, par les femmes et pour les femmes), ensuite par les nombreux travaux d’auto-ethnologie. Pour le Japon, on peut citer par exemple Ohnuki?Tierney, qui considère que son statut lui donne accès non seulement au côté intellectuel, mais également à la sphère des émotions, ce qu’elle juge très positif. Narayan (1993), de père indien et effectuant elle-même des recherches sur l’Inde, a écrit un texte remarquable à ce sujet, dans lequel elle considère qu’il faut abandonner les distinctions, issues d’un autre âge, entre outsider et insider, observateur et observé, et considérer chaque anthropologue en terme d’identifications changeantes. Pour elle, le statut identitaire d’un insider ou d’un outsider est souvent écrasé par d’autres facteurs comme le genre, le sexe, la classe, l’éducation, etc. La participation sexuelle minimise les distances interindividuelles (interethniques, interclasses, interéducationnelles, etc.). S’il est vrai que l’on entre effectivement dans la sphère de l’intime, l’intime reste un concept culture-dépendant, et l’intimité ne revêt pas au Japon les mêmes colorations qu’ailleurs. Concrètement parlant, je n’ai absolument pas eu l’impression d’avoir manqué, avec la participation sexuelle, au critère d’objectivité, de scientificité, enfreignant la règle du maintien de la distance. Peut-être même est-ce le contraire qui se produit, dans la mesure où la participation a pu ouvrir de nouveaux horizons. Comme l’a écrit Bolton à propos d’un terrain concernant les gays à Bruxelles (1995 : 148-149) : « Les comportements sexuels ne sont pas observables facilement, et j’ai appris davantage au travers de la participation (sexuelle) que de la simple observation ou des entretiens directs. De plus, les informations obtenues de manière "post-coïtale" […] étaient toujours plus riches et probantes (revealing), venant davantage du cœur, que celles obtenues par des moyens plus objectifs (detached), […] (qui s’avéraient) superficielles au mieux, et au pire carrément fausses ».

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Ensuite, comme on le sait (voir par exemple Crapanzano, op. cit.), tout travail de terrain reste toujours, à un certain degré, une sorte de violation. L’intrusion d’un élément étranger non invité induit une violence qui reste inhérente au travail de terrain anthro­pologique. Dans le cas du Japon, si on n’a guère affaire à une domination à caractère économique, il peut cependant exister un sentiment d’oppression ou d’infériorité par rapport à des critères raciaux, socioprofessionnels ou de niveaux d’éducation, comme je l’ai très souvent constaté. Il est clair qu’au Japon, en milieu rural, un homme, caucasoïde, éduqué, représente une « catégorie » de per­sonne dont il sera plus facile d’accepter la présence dans le village ou la famille [11][11]    Dans un autre contexte de recherche de terrain au.... Le milieu gay, pas seulement au Japon, a tendance à gommer les différences, notamment à travers les relations sexuelles. Avec la participation sexuelle en l’occurrence, la domination peut être inversée, dans le sens où ce n’est jamais l’ethnologue qui a sollicité la relation. Cela peut même être précisément au travers de la participation sexuelle que l’ethnologue prend conscience qu’il n’est pas enserré dans un schéma de domination, et surtout qu’il n’est pas agent de domination, comme aurait tendance à nous le suggérer la perception de son statut par les locaux. Dans un certain sens donc, la participation sexuelle permet d’égaliser la relation, non seulement en donnant prise, mais aussi en inversant la domination qui aurait pu exister au départ. Cela rejoint le phénomène d’euphémisation des différences, afin de tenter de casser un statut rigide et glacial, comme cela a été mentionné plus haut.

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Par ailleurs, dans cette recherche, la sexualité était partie prenante des trois stratégies de recherche d’informateurs. Avec le bouche à oreille et son effet boule de neige on reste cantonné dans un groupe donné, un type, puisque le monde gay japonais est très compartimenté. Les relations de bars, de parcs ou sur Internet présentent le même biais. Il est rare de trouver quelqu’un sans arrière-pensée qui accepte de parler « gratuitement ». Comme le mentionne Styles (op. cit. : 139), concernant une recherche de terrain dans les saunas gays étasuniens, « ma seule présence dans le sauna faisait de moi un objet sexuel potentiel ».

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Qu’est la participation sexuelle sinon une proposition honnête d’échange et son acceptation (ou pas), sur le principe « toute peine mérite salaire » ? Elle ne me paraît pas, après tout, très éloignée du cadeau apporté par les ethnologues aux informateurs occasionnels, quasi obligatoire dans le Japon rural, ou encore de la rémunération des informateurs, pratique courante pour certaines cultures. À ce propos, les accusations de « prostitution » formulées à l’encontre de telles pratiques que l’on trouve dans la littérature (Broqua, op. cit.), ne me gênent pas outre mesure, à condition que l’on admette également que toute relation marchande en cours de terrain, pour obtenir des informations, relève, peu ou prou, d’une certaine forme de prostitution.

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Finalement, il faut aussi bien se rendre à l’évidence que, quoi que l’on fasse, la sexualité nous rattrape sur le terrain. On est toujours obligé de se situer « sexuellement » pour les informateurs (Kulick & Willson, op. cit). Par exemple, j’ai, personnellement, été « victime » d’un mariage arrangé et de deux demandes indirectes en mariage, par intermédiaires interposés. Je me suis ainsi trouvé intégré, bien malgré moi, dans un rôle précis au sein du système local de genre et de sexualité. D’autre part, mon éventuel mariage avec une Japonaise était un sujet de conversation très habituel dans la famille-hôte ou les divers cercles dans lesquels je me suis retrouvé. Parfois, la boisson aidant, c’était un aspect plus sexuel du mariage qui était évoqué. Tel restaurateur, pourtant sobre, demanda un jour devant moi au père de ma famille-hôte en me montrant des yeux « Il en a une grande ? », ce à quoi il répondit le plus naturellement du monde « Je ne sais pas je ne l’ai pas encore vue »... La dernière instance par laquelle les phénomènes liés à la sexualité m’ont rattrapé malgré moi s’est déroulée quand je faisais du stop entre « mon » village et la ville voisine. Un jour, un homme de 60 ans environ m’a chargé dans sa camionnette, et est parti dans les champs, puis m’a masturbé de manière unilatérale. J’ai eu l’impression qu’il n’aurait jamais osé avec un Japonais. Choses bien anodines et assez habituelles, certes, pour un(e) ethnologue en terrain. Il faut simplement savoir que la sexualité nous rattrape de toutes façons, en situation de terrain, même si on la restreint ou la cache, et même si la thématique de recherche n’a rien à voir avec des phénomènes sexuels.

Pour une conclusion

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Tout en essayant d’éviter les travers d’un égocentrisme stérile, on peut penser que la participation sexuelle permet de donner corps à une relation réflexive. Elle permet des ouvertures à la fois très concrètes, sous la forme de possibilité accrue de rencontres et d’insights inattendus, mais aussi dans un sens plus abstrait d’ouverture spirituelle à l’altérité culturelle. Elle revêt, me semble?t?il, une importance particulière en situation de mi­cro?terrains extensifs (de type entretien – histoire de vie – histoire sexuelle), dans le sens où l’ethnologue se donne ainsi une place dans la culture, répond sur un registre connu et voulu par l’interviewé et entre dans la relation de manière intime. Le terrain se trouve, de cette façon, « intimisé ». Sans cette relation, sans cette réponse de ma part, la méthodologie relèverait de psychologie ou de sociologie d’enquête, sans réelle dimension d’observation participante ni d’intimité.

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De plus, la participation sexuelle s’avère, au Japon en milieu homosexuel, aisée, sollicitée et attendue, puisqu’elle n’entre guère, voire pas du tout, dans la sphère de l’incongru culturel, ni dans celle des tabous religieux, mais qu’elle peut au contraire être désirée par l’informateur car faisant partie du jeu complexe et prégnant d’une typologie des désirs sexuels.

Tableau 1 Figure 0

Implications heuristiques et épistémologiques


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Notes

[1]

  Voir : Mendes-Leite (1992) ; Kulick & Willson, 1995 ; Bolton, 1995, 1996 ; Murray, 1996 ; Lunsing, 1999 ; Markovitz, 1999 ; Broqua, 2000 ; Giami, 2000.

[2]

  Pour un panorama historique de ces recherches, voir Broqua (op. cit.).

[3]

  Voir par exemple Bolton (op. cit.).

[4]

  Dans le sens que lui donnent Herdt et Stoller (1990).

[5]

  Certes, le terme « informateur » ne rend pas justice au type ni à la profondeur des relations qui se sont établies et construites avec les « interviewés », les « ethnologisés ». Il s’agit cependant d’une convention de langage, amplement utilisée par la plupart des ethnologues en situation de terrain, et qui m’est apparue en l’occurrence comme la moins mauvaise option afin d’éviter toute détermination forcée ou restriction sémantique.

[6]

  Il me paraît important de spécifier que je n’ai jamais personnellement sollicité la relation sexuelle, ce que j’aurais considéré comme éthiquement problématique.

[7]

  Voir Lunsing (op. cit. : 182) : « Je suis allé aussi loin avec eux qu’ils le voulaient ».

[8]

  J’entends ici relation sexuelle dans sa plus large acception, depuis de simples attouchements sans éjaculation, jusqu’à un acte sexuel avec pénétration.

[9]

  Voir Laurent (op. cit. : 99-112).

[10]

  Voir : Sonenschein (1966) ; Warren (1977) ; Styles, Blackwood, Kulic, Bolton, Murray, Lunsing, Markovitz, Broqua (op. cit.).

[11]

  Dans un autre contexte de recherche de terrain au Japon dans les années 1990, mon informatrice principale chez qui je logeais m’a asséné de but en blanc, sans se rendre compte de l’aspect dérangeant de ses propos : « Comme tu es Blanc, ça ne nous a posé aucun problème de t’accueillir chez nous, mais si tu avais été Noir, on ne l’aurait jamais fait ! ». Quand, ébahi, je lui demandai quelques explications, elle répondit sur le ton de l’évidence : « Mais parce que les Noirs, c’est sale et ça sent mauvais, bien sûr ! ».

Résumé

Français

Cet article analyse les enjeux éthiques et les apports heuristiques de la « participation sexuelle » de l’ethnologue lors d’un travail de terrain au Japon concernant l’homosexualité. Une typologie des situations (demandes sexuelles de la part des informateurs et réactions de l’anthropologue) est établie. D’un point de vue heuristique, la « participation sexuelle » s’avère très efficace (favorisant l’accès à certains lieux, libérant la parole, facilitant une appréhension de l’ethnologue par les informateurs dans la sphère du connu) et revêt même un caractère quasi obligatoire. D’un point de vue éthique, même si elle apparaît problématique au sein du monde académique, la « participation sexuelle » ne s’avère pas de facto très différente d’une observation participante plus classique, notamment vis?à?vis de l’objectivité scientifique (la relation de terrain est une violation par essence ; la relation sexuelle est une relation d’échange comme d’autres, argent contre information par exemple ; la sexualité nous rattrape sur le terrain quoi que l’on fasse).

Mots-clés (fr)

  • terrain
  • Japon
  • éthique
  • homosexualité
  • sexualité
  • participation sexuelle

English

Ethics and « Sexual Participation » During a Fieldwork Research about Male Homosexuality in Japan This paper analyses the ethical dimension and heuristic consequence of the anthropologist’s « sexual participation » in a fieldwork research about homosexuality in Japan. A typology of the different situations is built. Heuristically, sexual participation appears very efficient and nearly inevitable, allowing access to hidden places, freeing speech, making the relation between informant and anthropologist easier, for it can be apprehended within the realm of the known. Ethically, even if it seems to appear as a problem for the academic world, sexual participation is not very different from the classic participant observation, notably regarding scientific objectivity. Fieldwork relationship is always a violation of some sort; sexual relation is a type of exchange relationship, like paying to get information; whatever we do, sexuality will always be present during fieldwork, assuming different forms.

Mots-clés (en)

  • fieldwork
  • Japan
  • ethics
  • homosexuality
  • sexuality
  • sexual participation

Plan de l'article

  1. Terrain anthropologique et sexualité
  2. Une recherche sur les homosexualités masculines au Japon
  3. Typologie des réactions aux demandes d’entretien
  4. Significations et dimension heuristique
  5. Aspects éthiques
  6. Pour une conclusion

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