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Journal des anthropologues

2014/3 (n° 138-139)


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Si le halal s’opposant au haram désigne de façon générale ce qui est licite selon la loi divine, ce qui en est retenu dans nos socié­tés industrielles et sécularisées est souvent le licite concernant la seule consommation alimentaire, notamment carnée destinée à une population définie par son appartenance religieuse : « les musul­mans ». Ainsi, selon le dictionnaire Larousse, le terme halal est un adjectif invariable qualifiant « la viande d’un animal tué selon les rites, et qui peut être consommée par les musulmans ». Or on ob­serve depuis quelques années, notamment dans les pays à minorités musulmanes, un élargissement sémantique de ce terme accolé à d’autres produits et services commercialisés (banques et assurances islamiques offrant des crédits halal, hôtels offrant des prestations garanties halal, mais aussi à des comportements ou des institutions (le mariage, la sexualité, etc.) au point que halal de qualificatif de­vient un substantif : « le halal » . C’est pour analyser les nouvelles questions que pose le halal aux musulmans dans le monde, qu’ils soient population majoritaire ou minoritaire, que s’est tenu au Collège de France le 7 et 8 novembre 2013 un colloque pluridisciplinaire intitulé « Vous avez dit halal ? Normativités isla­miques, mondialisation, sécularisation », associant sociologues, anthropologues, politologues, juristes. Lors de la première journée, quatre sessions se sont succédées s’interrogeant sur la fabrique du halal, ses acteurs (session 2 : « La production des normes »), les évolutions de sa définition dans le temps (session 1 : « Diachronie des normes » et la façon dont il pouvait entrer ou non en conflit avec les autres normes juridiques et de comportement des sociétés dans lequel il était produit (session 3 : « Polarisation des normes » et session 4 : « Conflits des normes »). Lors de la seconde journée, les échanges se sont concentrés sur le nouvel élargissement que la notion du halal connaît, au-delà de la consommation alimentaire (sessions 3 et 4 : « Élargissement du halal ») et sur le halal way of life qui en naît (session 1). La session 2, « Controverse et médiatisa­tion autour du halal », a été consacrée au traitement politique et médiatique du halal dans les pays à majorité non?musulmane.

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Que ce soit dans les pays musulmans ou dans les pays non?musulmans qui connaissent une visibilité accrue du « fait mu­sulman », le halal a connu une extension allant au-delà du domaine de l’alimentation dans lequel l’opinion commune l’avait le plus souvent cantonné. Le terme halal est désormais utilisé pour désigner des comportements jugés conformes à la normativité islamique ou plus exactement à certaines de ses interprétations dessinant une halal attitude (Stéphane Papi) [1][1]  Stéphane Papi, « La halâl attitude et l’ordre juridique... ou encore un halal way of life (Samir Amghar) [2][2]  Samir Amghar, « Le halal way of life : une nouvelle.... La réflexion sur la définition du halal traverse ainsi le champ de la médecine où les développements de cette dernière amè­nent à poser dans les pays musulmans les bases d’une bioéthique propre permettant aux autorités religieuses de se positionner par rapport à des questions comme la transplantation cardiaque à partir de porc génétiquement modifié, le don de gamètes pour avoir un enfant, le maintien artificiel de la vie d’un patient (Omar Fassatoui) [3][3]  Omar Fassatoui, « For a halal science: a Sunni/Shii.... Les rapports à la sexualité et matrimoniaux sont également très im­prégnés de cette notion (Leyla Arslan [4][4]  Leyla Arslan, « Halal, sexualité et mariage : les..., Vulca Fidolini [5][5]  Vulca Fidolini, « Faire de son corps le lieu du halal....). Amel Boubakeur [6][6]  Amel Boubekeur, « "Pour une oumma productive !" :..., à travers la figure des coachs islamiques, examine comment l’introduction de la norme halal dans le monde sécularisé de l’entreprise en Europe et en Amérique du Nord, permet aux mi­litants islamiques de se réinscrire dans un espace culturellement mixte longtemps considérée comme haram.

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Cette extension de la notion de halal est à la croisée de dyna­miques religieuses, politiques, économiques, sociales et identitaires. Les interprétations qui en sont faites sont multiples. Pour certains, cette explosion du halal est due à la recherche de profits écono­miques instrumentalisant les convictions et les pratiques des fidèles. D’autres voient plutôt dans cet élargissement une volonté de réap­propriation religieuse d’un concept galvaudé : le halal en s’élargissant à l’éthique de l’action reviendrait à ses sources théolo­giques premières. Enfin pour nombre de sociologues, l’extension du domaine du halal serait surtout significatif de la structuration sur un mode communautaire, voire communautariste des musulmans européens.

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Quoi qu’il en soit, cette extension pose des questions tant aux pouvoirs publics qu’aux différentes sociétés à travers le monde, que les musulmans y soient majoritaires ou non. Dans des sociétés majo­ritairement non musulmanes et sécularisées, la visibilité du fait religieux et, ce faisant, la manifestation du halal sont le plus souvent posées comme un problème. Ainsi, dans leur enquête ethnogra­phique sur la religion en prison, Claire de Galembert et Corinne Rostaing [7][7]  Claire de Galembert et Corinne Rostaing, « L’islamisation... montrent que si l’alimentation n’y est pas un objet de revendication majeur, elle tend aujourd’hui à se constituer en pro­blème croissant au sein de l’institution pénitentiaire. La législation nationale et européenne impose à l’administration de fournir aux détenus une alimentation prenant en compte leurs convictions philo­sophiques ou religieuses. Cependant, ce sont des repas « sans porc » (souvent qualifiés de régimes « musulmans » ou « confessionnels ») qui sont fournis parallèlement aux repas ordinaires et qualifiés loca­lement de « musulmans » ou de « confessionnels » sans offrir pour autant de viande halal.

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Souvent le rapport entre la halal attitude et plus largement les normes islamiques qui les sous-tendent avec les droits nationaux et européens est présenté sous l’angle d’antagonismes difficilement réconciliables, pourtant les rapports entre normativités islamiques et droit français oscillent entre trois autres variantes : l’acceptation, comme dans le cas de la finance islamique, où la compatibilité entre finance islamique et droit français a été encouragée par les autorités publiques (Isabelle Chapellière [8][8]  Isabelle Chapellière, « La licéité des produits financiers...) ; la recherche de compromis ; la retraduction dans la norme juridique française : les fondations d’utilité publique, les fonds de dotation, tout comme les fiducies constituent des dispositifs juridiques permettant aux musulmans de mettre en œuvre des actions similaires à celles permises par les waqf ou habous et de satisfaire ainsi à la halal attitude précédemment évoquée (Stéphane Papi). De la même façon, François Hochereau et Adel Selmi [9][9]  François Hochereau et Adel Selmi, « L’application... examinent comment, face à la nouvelle réglementation européenne « Bien-être animal » [10][10]  Règlement CE n°1099/2009, entré en vigueur le 1er... sur l’abattage des animaux sans douleur, l’abattage rituel se trouve en situation de devoir repenser ses normes, en conjuguant éthique religieuse et éthique du bien-être animal.

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Au-delà des normes juridiques nationales ou internationales, les musulmans mêmes se saisissent de cet enjeu de souffrance ani­male, pour redéfinir le halal en dehors de toute contrainte juridique extérieure par exemple avec l’association éco-musulmane Green Halal en Belgique, qui recherche une nouvelle éthique préconisant de diminuer la consommation de viande, de respecter l’animal dans son élevage et son abattage, et de manger et vivre sainement (Manon Istasse [11][11]  Manon Istasse, « Green Halal. À la recherche du halal...).

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Ce qui ressort des différentes communications est la grande plasticité de la notion de halal qui se définit en permanence et en résonnance avec des enjeux politiques et socio-économiques. Cette plasticité n’est pas nouvelle, plusieurs interventions retracent les débats qui s’attachent à sa définition d’abord essentiellement dans le monde musulman comme l’illustrent les analyses de Brahim Jadla [12][12]  Brahim Jadla, « Les fatwas d’un Tunisien vivant à... portant sur les fatwas de Soliman al Haraïri, savant tunisien vivant à Paris au milieu du XIXe siècle questionnant le halal tant dans le domaine des pratiques alimentaires, que des relations amicales avec des non-musulmans. Dans la jeune république turque, c’est l’interdit de consommation de porc qui est questionné par les autorités vétérinaires au prétexte que celle-ci avait été prohibée en raison des risques sanitaires que sa consommation pouvait entraîner (Burak Onaran) [13][13]  Burak Onaran, « The Helâl Pork Debate in Early Republican.... Cette plasticité n’est pas spécifique au monde sunnite : dans l’Iran khomeiniste, la consommation d’esturgeon soulève les mêmes types d’interrogations (Christian Bromberger) [14][14]  Christian Bromberger, « Et l’esturgeon devint halal.... Le rôle des élites dans la définition du halal est également évoqué dans les communications de Johan Fischer [15][15]  Johan Fischer, « The Political Economy of Islamic..., de John Lever et Glenn Hardaker sur l’émergence de Singapour, pour le premier, et de la Malaisie, pour les seconds, comme acteurs importants dans l’industrie mondialisée du halal[16][16]  John Lever et Glenn Hardaker, « Re-imagining Malaysia:... .

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Cette reformulation n’est pas le seul fait d’acteurs dominants (intellectuels, autorités religieuses, hommes politiques), elle peut se forger au quotidien par exemple dans la préparation des plats dans les familles (Katharina Graf) [17][17]  Katharina Graf, « Domestic Cooking in Marrakech’s... ou encore la création de halal-bio (Jean-Noël Férié) [18][18]  Jean-Noël Férié, « Le halal et le bio : approche grammaticale....

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Pour Khadiyatoulah Fall [19][19]  Khadiyatoulah Fall, « Le destin "formulaire" de l’expression... analysant la polémique sur le halal au Québec, elle est difficile à saisir, car dans les pays occidentaux l’expression halal est aujourd’hui une « formule », un signe qui, à un moment donné des rapports des forces sociales, surgit dans le langage avec une forte prégnance, de telle sorte que l’ensemble des locuteurs sont contraints d’en faire usage soit pour le définir, soit pour le citer, soit pour le combattre ou l’approuver, mais en tout état de cause de le faire circuler. C’est ce qu’illustre Isabelle Rigoni [20][20]  Isabelle Rigoni, « Controverses et médiatisation autour... revenant sur la question du halal comme émergence d’un problème public marqué par l’organisation de mobilisations individuelles et collectives sur internet. Chantal Crenn et Pascal Tozzi [21][21]  Chantal Crenn et Pascal Tozzi, « La mise à mort rituelle... s’intéressent quant à eux à la politisation forte du halal lors de l’élection présidentielle française de 2012 suite à la polémique lancée par la présidente du Front National.

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Les différentes communications de ce colloque permettent de mettre en avant que si à travers le halal, le référent est religieux, il n’en est pas moins travaillé par des logiques contextuelles, sociales, politiques (non religieuses) qui participent à le redéfinir de façon permanente. Comme le dit Gérard Groc [22][22]  Gérard Groc, « Le halal en Turquie, jeu d’ombres et... pour la Turquie, il « res­semble à un grand chantier en cours, plein de considérations argumentées, plein d’interlocuteurs compétents qui, sur des registres multiples développent des perspectives prometteuses et manient, pour ce faire, nombre de données, références et évaluations dans le but de convaincre. Les discours émanent de plusieurs catégories, des plus commerciales aux plus idéologiques, alignent des arguments différenciés, des plus triviaux aux plus spiritualistes voire histo­riques, dans un fourmillement qui ne peut cacher qu’on est dans un processus qui démarre, qui cherche ses repères et tente de poser les jalons d’une extension que l’on sent prévisibles » [23][23]  Extrait de la communication de Gérard Groc (ibid.....

Notes

[1]

Stéphane Papi, « La halâl attitude et l’ordre juridique français ».

[2]

Samir Amghar, « Le halal way of life : une nouvelle forme d’expression religieuse ? ».

[3]

Omar Fassatoui, « For a halal science: a Sunni/Shii approach to biomedicine ».

[4]

Leyla Arslan, « Halal, sexualité et mariage : les transformations du couple "musulman" dans les quartiers populaires ».

[5]

Vulca Fidolini, « Faire de son corps le lieu du halal. Discipline sexuelle et techniques de soi dans la transition vers l’âge adulte ».

[6]

Amel Boubekeur, « "Pour une oumma productive !" : coachs islamiques et management halal en Amérique du Nord et en Europe ».

[7]

Claire de Galembert et Corinne Rostaing, « L’islamisation de l’alimentation : un enjeu croissant en monde carcéral ».

[8]

Isabelle Chapellière, « La licéité des produits financiers islamiques en France : quels types de légitimité dans la construction et le contrôle de la norme ».

[9]

François Hochereau et Adel Selmi, « L’application d’une norme de bien?être animal en abattage rituel : vers une redéfinition du halal ? ».

[10]

Règlement CE n°1099/2009, entré en vigueur le 1er janvier 2013.

[11]

Manon Istasse, « Green Halal. À la recherche du halal éthique ».

[12]

Brahim Jadla, « Les fatwas d’un Tunisien vivant à Paris au milieu du 19e siècle ».

[13]

Burak Onaran, « The Helâl Pork Debate in Early Republican Turkey (1920-1950) ».

[14]

Christian Bromberger, « Et l’esturgeon devint halal en islam chiite ».

[15]

Johan Fischer, « The Political Economy of Islamic Markets: Halal Training in Singapore ».

[16]

John Lever et Glenn Hardaker, « Re-imagining Malaysia: Nationalism, Ethnocracy and the Postliberal Politics of Halal ».

[17]

Katharina Graf, « Domestic Cooking in Marrakech’s Medina: Negotiating Proper Food in Everyday Food Consumption and Preparation ».

[18]

Jean-Noël Férié, « Le halal et le bio : approche grammaticale de deux jeux de langages ».

[19]

Khadiyatoulah Fall, « Le destin "formulaire" de l’expression halal dans des débats polémiques au Québec.

[20]

Isabelle Rigoni, « Controverses et médiatisation autour du halal ».

[21]

Chantal Crenn et Pascal Tozzi, « La mise à mort rituelle dans l’arène politique française ».

[22]

Gérard Groc, « Le halal en Turquie, jeu d’ombres et réislamisation ».

[23]

Extrait de la communication de Gérard Groc (ibid.).

Pour citer cet article

Arslan Leyla, « Vous avez dit halal ? Normativités islamiques, mondialisation, sécularisation. Collège de France, 7-8 novembre 2013 », Journal des anthropologues, 3/2014 (n° 138-139), p. 265-271.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-des-anthropologues-2014-3-page-265.htm


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