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Journal des anthropologues

2015/1 (n° 140-141)


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Construite autour des interventions de chercheurs, collègues, compagnons de route de Gérard Althabe, cette journée avait pour objectif de questionner l’actualité de la perspective analytique de l’anthropologie du présent pour comprendre les évolutions des so­ciétés mondialisées. Organisé autour de quatre tables rondes : « L’intersubjectivité et les interactions sur le terrain », « Anthropo­logie des espaces résidentiels », « Anthropologie politique », « An­thropologie et psychanalyse », cet espace d’échanges et de débats en interaction avec l’œuvre de Gérard Althabe a été particulièrement stimulant.

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Les participant-e-s ont exposé en quoi la rencontre avec Althabe a autorisé des parcours intellectuels, permis de comprendre la logique interne des mécanismes sociaux et politiques à l’œuvre sur leurs terrains, et de construire l’intelligibilité des événements qu’ils étudiaient.

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Rencontrer Althabe, c’est découvrir les apports de son œuvre, c’est assister aux séminaires et espaces de discussion qu’il co‑organisait, c’est construire et expérimenter des situations empi­riques, toujours inédites. Rencontrer Althabe (Monsieur Althabe, Gérard…), c’est rencontrer un homme, présenté comme pudique mais un soutien bienveillant et constant, un interlocuteur réservé, intelligent, chaleureux aussi et un compagnon de discussion stimu­lant, aux remarques pertinentes et toujours constructives, une sorte de « maître sans commandement », qui avait horreur de la hiérarchie et de la domination.

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La cohérence de l’approche de Gérard Althabe depuis ses premiers travaux dans les années 1960 jusqu’à sa conceptualisation de l’enquête anthropologique (du présent) fut au cœur de cette jour­née. La résonance profonde entre ses travaux et ceux des interve­nant-e-s, venu-e-s restituer en quoi la rencontre avec ce chercheur eut souvent le statut de rupture, a permis de réaffirmer l’importance d’adopter les principes épistémologiques d’une anthropologie poli­tique « au présent et du présent ». Malgré la diversité de ses terrains, menés dans le contexte de la décolonisation, de la crise argentine, dans un cadre de « post-dictature », du post-communisme roumain, de désindustrialisation et crise urbaine en France, etc., l’actualité de la démarche de Gérard Althabe s’est confirmée.

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Suzanne Chazan, témoin des innovations méthodologiques et théoriques de cet étudiant de Georges Balandier (Althabe fut le seul à être allé en Afrique avec lui) interviendra à plusieurs reprises pour insister sur l’importance de l’« approche althabienne » comme émi­nemment utile à la production de catégories nouvelles de savoir en des lieux d’enquête aussi différents que ceux du Congo, de Mada­gascar, de la Roumanie, de l’Argentine, du Laos, du Vietnam, de l’île Maurice, de la France. Elle soulignera également l’importance de la pensée dialectique de ce chercheur pour qui la construction et la compréhension de l’altérité constitue le cœur du projet intellectuel.

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« L’investigation de toutes les altérités » et le jeu autour de sa propre altérité pourrait constituer un premier axe de réflexion trans­versal, abordé lors des quatre tables rondes. Françoise Bourdarias, soulignera l’apport de Gérard Althabe qui insistait sur l’importance de ne pas se contenter d’enquêter seulement auprès des labellisés pour saisir les processus de fabrique de l’altérité mais aussi auprès des installés, autochtones. Repartant de ses recherches au Mali, elle reviendra sur la nécessité de travailler aussi sur la « fabrique du même » et d’analyser ce que ses interlocuteurs de terrain mobilisent pour « penser le semblable ».

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La dynamique de questionnements incessants de « l’étrangeté » ne semble pouvoir être séparée de la personnalité de Gérard Althabe et de son besoin d’être étranger ou du moins de créer les circons­tances d’être « accusé d’étranger », se mettant lui-même en position d’être toujours d’autre part, ici, proche mais aussi déplacé, et distant, à la manière de l’étranger de Simmel.

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Sophie Fisher restituera en quoi la construction, dans le milieu des années 1980, d’un travail de terrain pour étudier l’interface entre le politique et les discours sociaux afin de mener une anthropologie de l’économie en Argentine, a constitué une expérience déconcer­tante et novatrice. Ne connaissant ni le pays ni la langue, Althabe, de par ce statut d’étranger, a rendu possible une forme de distanciation bénéfique à la recherche et à la situation d’interface disciplinaire qu’il encourageait.

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Le concept « d’acteur idéologique » est également apparu comme une sorte de matrice pour comprendre les procès à l’œuvre dans les situations empiriques des intervenants à la journée.

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Antoine Heemeryck, expliquera comment les travaux d’Althabe lui ont permis d’interroger les ruptures à l’œuvre dans le contexte roumain et de penser les transformations d’une ethnologie qui devient nationaliste et participe d’une production d’altérité radi­cale, ou plutôt d’acteurs idéologiques, un positif qui est l’Européen, un négatif le paysan, et l’étranger, l’altérité maximale, incarnés par le Tsigane. Claudia Girola analysera également la construction de l’altérité radicale des sans-abri, qui ne bénéficient même pas de la figure de l’étranger, car enfermés dans l’image d’une altérité néga­tive dans la ville, en expliquant l’importance de la figure de l’acteur idéologique symbolique ou placé au pôle négatif pour comprendre la particularité des rapports avec les sans-abri. Elle soulignera toutefois l’intérêt de ne pas seulement regarder le versant négatif mais de laisser la place à la question de la ressemblance, de la réciprocité et de l’équivalence possible dans le « choc » de la rencontre avec les sans-abri.

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L’édification du lien social dans lequel l’anthropologue peut être placé forme un autre axe de discussions. Les réflexions enga­gées sur les implications épistémologiques du positionnement du chercheur au sein des logiques sociales à l’œuvre dans chaque ter­rain d’enquête ont en effet traversé la majorité des interventions.

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Barbara Morovich racontera comment la lecture d’Althabe a donné un sens au travail de chercheur se sentant piégé sur un terrain, et comment elle a pu le « convoquer » en soutien théorique, pour renégocier une position positive dans une périphérie strasbourgeoise où elle enquêtait, en contexte de révolte des banlieues françaises de 2005.

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Ferdinando Fava insistera sur les innovations d’un chercheur ayant eu la grande intuition de mettre en évidence les apports mé­thodologiques et épistémologiques de l’implication du chercheur sur le terrain. Il poursuivra la réflexion engagée par Althabe sur les effets de la confrontation ininterrompue avec l’expérience du terrain en proposant de penser les « liens émergents [1][1]  Voir à ce sujet : FAVA F., 2015. Qui suis-je pour... » qui permettent de déployer l’enquête et l’implication.

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Annie Benveniste exposera comment elle a pu remettre les analyses de Gérard Althabe en perspective avec ses propres dé­marches de recherche en rappelant les deux modalités de l’intersubjectivité présentes dans l’œuvre d’Althabe. D’une part, la construction des « communautés de dépassement » mettant en scène un médiateur, qu’elle réinvestira dans le cadre d’un terrain en Côte d’Ivoire, et les « espaces de communication », sorte de modalité de l’interlocution où une distance critique est placée au cœur même du dialogue, qu’elle reprendra dans son analyse des situations de vio­lence [2][2]  Voir à ce sujet : BENVENISTE A., 2013 (dir.). Se faire....

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Bernard Traimond reviendra également sur le « mode de communication », comme fil rouge de l’œuvre d’Althabe et mettra en avant la nécessité de croiser les médiations pour passer du discours des interlocuteurs à un discours scientifique.

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À l’opposé d’une « célébration de cendres », et bien loin d’une entreprise de divinisation d’un improbable « althabisme », cette journée a permis aux participant-e-s de souligner l’étroite corres­pondance des innovations anthropologiques de Gérard Althabe avec les axes d’analyse élaborés à partir de leurs investigations plus ré­centes, dans des contextes renouvelés.

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L’hommage rigoureux rendu à cet anthropologue n’a pas laissé de place à une quelconque complaisance. Il a été rappelé combien Gérard Althabe avait certes ouvert des horizons mais s’était également interdit de prendre certains chemins : il fut plutôt peu disposé à intégrer la psychanalyse dans ses postures [3][3]  Nous ne pouvons restituer ici la richesse des débats..., peu enclin à développer une réflexivité autour des affects et des émotions, plutôt avare quant aux pistes de réflexion sur le travail d’écriture. Il a par ailleurs été évoqué le caractère parfois rugueux voire abrupt de ses écrits, certes denses mais trop peu nombreux, même si le travail magistral que représente Oppression ou libération dans l’imaginaire puis Les fleurs du Congo en font des ouvrages anthropologiques majeurs.

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Une journée très riche, où « la confrontation franche des ré­flexions et des interprétations [a maintenu] symboliquement vivant celui qui continue à faire penser », pour reprendre les termes des coordinateurs du numéro du Journal des anthropologues consacré, en 2005, à celui qui s’inscrivait « dans la perspective d’une anthro­pologie critique et d’une critique de l’anthropologie ».

Notes

Note de l'auteur

Journée co-organisée par l’Association française des anthropo­logues (AFA), le Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (CESSMA) et le Labora­toire architecture et anthropologie (LAA).

[1]

Voir à ce sujet : FAVA F., 2015. Qui suis-je pour mes interlocuteurs ? L’anthropologue, le terrain et les liens émergents. Paris, L’Harmattan.

[2]

Voir à ce sujet : BENVENISTE A., 2013 (dir.). Se faire violence. Analyses des coulisses de la recherche. Paris, Téraèdre.

[3]

Nous ne pouvons restituer ici la richesse des débats engagés entre Laurent Bazin, Valeria Hernandez, Monique Selim, Judith Hayem, Bernard Hours, Christine Davoudian, Olivier Douville, Suzanne Chazan, notam­ment, au sujet du dialogue entre psychanalyse et anthropologie et des réflexions menées autour de la question du « tiers-exclu ».

Pour citer cet article

Rabaud Aude, « ‪Compte rendu de la journée " Althabe à l’épreuve du présent. Dix ans de dialogue avec l’œuvre de Gérard Althabe "‪. Université Paris-Diderot 16 décembre 2014 10h-18h », Journal des anthropologues, 1/2015 (n° 140-141), p. 357-362.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-des-anthropologues-2015-1-page-357.htm


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