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Journal des anthropologues

2015/3 (n° 142-143)


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L’aventure de L’anthropologie pour tous a commencé le 18 novembre 2014. Ce jour-là, nous avions invité l’anthropologue et préhistorien Jean-Loïc Le Quellec au Lycée Le Corbusier d’Aubervilliers, dans le cadre du Projet Thélème, ouvert aux élèves volontaires désireux d’enrichir leur culture générale en plus des enseignements académiques. Interrogeant les élèves sur les mythes racontés dans leurs familles, Jean-Loïc Le Quellec leur a montré combien ces récits qu’ils croyaient anodins ou parfois farfelus, ces histoires qu’on leur racontait pour leur faire peur quand ils étaient petits, se ressemblaient souvent, et que leurs occurrences géographiques pouvaient même être cartographiées. Les élèves ont compris empiriquement la pertinence et l’intérêt du comparatisme en mythologie. Chacun a alors recueilli certains mythes de ses ancêtres : les élèves ont pris en note le récit de leurs parents et grands-parents, ont enregistré ou filmé ces derniers. Le site du Projet Thélème s’est enrichi peu à peu de ce répertoire des mythes.

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Un mois plus tard, nous avons été invités par le Conseil économique, social et environnemental à participer à la saisine « Pour une école de la réussite pour tous », coordonnée par Marie-Aleth Grard. Les élèves du Projet Thélème ont été auditionnés le 17 février 2015. Parmi les trois propositions qui organisaient leur intervention, l’une était intitulée « cultures de tous, culture pour tous ». Cette proposition n’est pas celle d’un relativisme culturel, encore moins le ferment multiculturaliste de la juxtaposition des ghettos. Mais au lieu de s’installer dans le dogmatisme scientiste d’une raison occidentale certaine de ses représentations, de ses croyances et de ses valeurs, mieux vaudrait accepter la position – seule intellectuellement conséquente – d’un comparatisme informé. On doit pouvoir admettre toutes les croyances en se réservant le droit de les combattre. On doit pouvoir continuer d’affirmer que la société française s’organise en fonction des valeurs auxquelles elle croit (celles que précisent la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et le Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946), sans pour autant traiter par un silence méprisant les autres systèmes de représentations.

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Au lycée Le Corbusier d’Aubervilliers, la diversité d’origine de nos élèves nous a conduits à l’évidence que nous ne pouvions pas nous cantonner à l’étude de quelques contrées. Si la République française « respecte toutes les croyances », comme l’indique l’article 1er de sa constitution, il est évident qu’elle ne peut pas réduire leur enseignement à celui des trois monothéismes. Contrairement à ce que l’on croit à force de myopie, les élèves de Seine-Saint-Denis ne sont pas tous musulmans. Les cultes chinois sont polythéistes, panthéistes ou non-théistes. Le taoïsme, le bouddhisme, le culte des ancêtres, le confucianisme sont autant de formes de croyance possibles pour nos élèves d’origine chinoise. Ajoutons à cela des athées, des agnostiques, des représentants de l’hindouisme, des coptes orthodoxes, des Éthiopiens orthodoxes, des protestants évangélistes, des pratiquants du Vaudou, des adeptes du kémitisme panafricain, etc. Nos élèves, qui croisent, en leurs représentations et leurs actions, des cultures et des identités différentes le savent ; tous gagneraient à l’apprendre : c’est depuis l’autre qu’on se connaît mieux soi-même. On comprend dès lors pourquoi la morale laïque est une contradiction dans les termes, et pourquoi la République gagnerait à lui préférer un enseignement des cultures. L’enseignement de l’anthropologie nous est apparu comme la réponse la plus complète et la plus apaisée aux inquiétudes politiques du moment.

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Depuis les attentats de janvier 2015, qui ont conduit à un nouveau procès de l’école, la peur a fait taire le débat : supériorité indiscutée des valeurs républicaines, génie indépassable de l’organisation démocratique et caractère sacré de la laïcité, qui, alors qu’elle est une méthode, devient une valeur, adjointe à la triade capitoline que révère les héritiers des hussards républicains. De même que la férule des instituteurs redressait les errements patoisants des bretonnants indociles, de même la sévérité vestimentaire des nouveaux pourfendeurs de l’obscurantisme traque le voile et la jupe, la barbe et le turban, en oubliant le temps ou le Flower Power voyait fleurir dans les cours de lycée des nymphes autrement déguisées, oubliant aussi que la jupe bleu marine, la nuque rasée et le bandeau en velours sont les marques d’appartenance parfois fort antipathiques et peu républicaines… On en arrive à la fin à ce genre de débats imbéciles où les éducateurs se transforment en couturières et en coiffeuses, pendant que les élèves signifient ce qu’ils sont, pensent être ou croient par le moyen de niais et dérisoires déguisements. Et la gente germanopratine, qui a parfois passé son adolescence déguisée en guérillero, oublie que ses aînés ont attendu, pour lui transmettre le pouvoir de censure, que jeunesse se passe…

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Le point de vue de Sirius est plus simple et moins oiseux, plus intéressant et moins vain : davantage de hauteur, moins de dogmatisme, et une présentation plus complète de la diversité des manières d’être humain. Encore faudrait-il que les programmes d’enseignement le permettent. Concernant ceux de philosophie, force est de constater la liquidation pure et simple, depuis la fin des années 1970, de la possibilité de présenter, voire d’enseigner, l’anthropologie. Les programmes de 1973, revus en 1983 puis en 1994, offraient, dans les séries générales, les notions suivantes : « Anthropologie, métaphysique, philosophie » / « Constitution d’une science de l’homme (un exemple) » / « La religion ». Rien de tout cela dans les séries technologiques. En 2001, réforme des programmes ; un item demeure : « Le mythe, la science et la philosophie ». L’ordre est évident : en avant pour le miracle grec et la victoire de la raison sur les délires archaïques des chevelus de l’âge de fer qui pensaient que le ciel risquait de leur tomber sur la tête. En 2003, le thème du mythe, qui permettait encore aux plus audacieux de suggérer que les représentations ethnocentriques de la modernité occidentale ne représentaient qu’une province dans la cartographie des idées et des valeurs, disparaît : plus rien ne vient souiller le système rationaliste qui affirme, du haut de son kantisme mal digéré, qu’une fois qu’on sait qui on est, il suffit de mesurer le monde et de trouver des raisons d’espérer…

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Nous en avons fait l’expérience au lycée Le Corbusier d’Aubervilliers, comme d’autres, ailleurs, ont pu le faire avant nous : l’anthropologie, loin d’être un terrain de dissensus et l’outil armant les séditieux, est au contraire le moyen d’un dialogue pacifique entre ceux qui s’y adonnent. Donner la parole aux élèves pour raconter comment on mange, comment on se marie, comment on se tient, ce qu’on raconte de la création du monde, des hommes et des femmes, de la mort et de l’amour, leur offre l’occasion de considérer comme audible ce que jusqu’alors ils considéraient comme tabou à l’école et même indicible entre pairs. L’anthropologie examine les écarts entre les représentations ; elle s’intéresse à la différence ; elle considère l’autre, en offrant intérêt et valeur à ses récits. Elle n’interdit pas qu’on discute de la meilleure manière de vivre ensemble ; elle n’impose pas une manière d’être plutôt qu’une autre, mais elle ne confond pas les genres ni le particulier avec l’universel. Elle ouvre à la politique, qui détermine les conditions de la vie commune, mais elle n’en est pas la servante. Elle libère les enseignants de la servilité idéologique et les élèves de la docilité feinte ou de la provocation pseudo-identitaire, également facteurs d’enfermement et vecteurs d’hostilité.

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Après la réception au CESE, et parce que l’effervescence souvent brouillonne voire irrationnelle des débats de l’après 11 janvier nous paraissait un facteur de pénible confusion, nous avons éprouvé la nécessité d’entendre les savants qui, chacun dans leur domaine, étudient et comparent les cultures. Nous avons donc décidé d’organiser un colloque avec nos amis de La Commune − CDN d’Aubervilliers – et nous avons intitulé ce colloque L’anthropologie pour tous. Nous avons travaillé pendant trois mois pour organiser la tenue de ce colloque. Les élèves ont préparé des saynètes ethnographiques présentant les analyses comparatistes nées de leurs observations, ainsi que les récits des mythes racontés dans leurs cultures d’origine. Avec leurs quatre professeurs (Isabelle Richer, Valérie Louys, Damien Boussard et Catherine Robert), ils ont étudié les textes des sociologues, mythologues et anthropologues invités au colloque et qui avaient tous accepté, avec un enthousiasme exaltant, de participer à cette aventure inédite. Les élèves se sont partagés les interventions et les présentations.

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Le 6 juin 2015, La Commune a accueilli 250 spectateurs. Les élèves du Projet Thélème avaient organisé la journée, préparé le repas autant que leurs interventions. Bernard Lahire, Maurice Godelier, Joël Candau, Bernard Sergent, Philippe Descola, Barbara Cassin, Stéphane François, Chantal Deltenre, Fabien Truong, Christian Baudelot et Jean-Loïc Le Quellec (dont les deux derniers avaient très activement participé à la préparation du colloque) ont répondu aux questions des élèves. Françoise Héritier, qui ne pouvait être des nôtres, nous avait accordé un long entretien qui avait également participé à alimenter nos analyses et à enrichir notre compréhension. Les interventions des invités de ce colloque ont dessiné les conditions d’un enseignement renouvelé et accru des sciences humaines et sociales à l’école, dès le primaire.

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À l’issue de cette journée d’étude et d’échanges, nous avons décidé de continuer l’aventure pour montrer que les sciences humaines et sociales offrent des outils efficaces d’intelligibilité culturelle et sociale. Notre projet a trouvé un soutien supplémentaire avec celui du GID et de l’ENS ; il s’enorgueillit de celui de savants qui comptent parmi les meilleurs de la recherche française (Florence Dupont et Nicolas Vatin nous rejoignent) ; il bénéficie également de la bienveillante attention de la DAAC de Créteil. Deux jours de formation suivis d’un deuxième colloque auront lieu du 12 au 14 novembre 2015, au lycée Le Corbusier et à La Commune, sur le thème suivant : « L’universel du respect ».

Pour citer cet article

Robert Catherine, « ‪Colloque l’Anthropologie pour tous ‪. Lycée Le Corbusier Aubervilliers, 6 juin 2015 », Journal des anthropologues, 3/2015 (n° 142-143), p. 335-340.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-des-anthropologues-2015-3-page-335.htm


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