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Journal du droit des jeunes

2001/2 (N° 202)


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Parmi les facteurs qui expliquent la présence en milieu pénitentiaire d’un nombre élevé et croissant de malades mentaux, nous relevons l’extrême diffusion, dans l’esprit des magistrats et surtout des experts-psychiatres, du postulat de l’effet thérapeutique de la sanction pénale en toutes circonstances : ce qui contribue à expliquer, notamment, la chute impressionnante, parmi les personnes mises en examen, du pourcentage et du nombre de malades mentaux reconnus irresponsables pour abolition du discernement et perte du contrôle des actes.

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Ce postulat, qui se manifeste aussi à l’égard des mineurs, se double, en ce qui les concerne, d’un deuxième, qui doit tout aussi être réexaminé : celui de la valeur pédagogique de la sanction pénale en tant que telle. Ce double postulat semble définitivement s’imposer dans une vision défectologique et excessivement individuelle du comportement délictueux, qu’il s’agisse de délinquance initiatique dans une contre-culture ou d’une délinquance transgressive, qu’il s’agisse de délinquants « primaires », de délinquants « récidivistes » ou de « délinquants d’habitude ».

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La responsabilité des « psys » et des éducateurs dans cette double diffusion est telle qu’il leur incombe, désormais me semble-t-il, de dénoncer le statut d’axiomes qu’affiche l’affirmation des effets thérapeutiques de l’application de la loi pénale. Ils doivent surtout contribuer à requestionner les conséquences et les dérives et à nuancer le propos, surtout lorsque cette application prend le hideux visage des quartiers-mineurs de nos prisons.

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Il importe donc, d’une part, de distinguer la loi symbolique et la loi juridique et, d’autre part, de rappeler dans quelles conditions et dans quel cadre le recours à la seconde peut contribuer à la constitution de la première.

La loi juridique

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Les textes juridiques et la pratique des tribunaux n’ont pas une vocation naturelle, allant de soi, à provoquer ou à renforcer le processus d’intériorisation de la loi. Le caractère subsidiaire de la sanction pénale appliquée aux mineurs, réaffirmé par l’article 122-8 du code pénal, n’autorise pas à tirer une telle conclusion. Au contraire, si la réponse à un acte de délinquance commis par un mineur est par principe une mesure éducative et par exception une sanction pénale, rien n’interdit par exemple que le même magistrat, sans prétendre à la valeur nécessairement thérapeutique ou pédagogique de la peine prononcée d’une part, sans confusion, ni excès, des sanctions pénales répressives et préventives d’autre part, prenne des mesures éducatives, puisque la distinction entre « mineurs ayant commis des actes de délinquance » et « mineurs en danger » au sens de l’article 375 du code civil s’avère dans la plupart des cas artificielle et inopérante. Mais les mesures éducatives peuvent bien ne pas être exclusivement punitives et les peines n’ont pas à se déclarer ni thérapeutiques, ni mêmes pédagogiques.

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Les décisions judiciaires, malgré tout le soin consacré à leur mise en forme juridique n’indiquent pas, par elles-mêmes, aux justiciables, ni les finalités du droit, ni même la norme juridique dans ses tenants et ses aboutissants. Elles traduisent en discours performatifs, c’est-à-dire en actes, des valeurs exigeantes, fondées sur les références collectives.

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Or, d’une part, elles visent, en l’occurrence, des personnes pour qui, bien souvent, la référence collective et le lien social sont peu prégnants, voire très pauvres en significations. D’autre part, ces valeurs ont beaucoup perdu de leur universalité et de leur transcendance. Et l’accélération de leur évolution, la multiplication des exceptions aux principes qu’elles inspirent, la crise des autorités et la dévalorisation des institutions risquent de faire apparaître la norme juridique comme l’expression assez modeste des transactions indispensables, mais nécessairement transitoires, visant à régler au mieux le rapport à autrui, ici et maintenant.

La loi symbolique

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La loi symbolique, c’est l’intégration du fondement même de la norme juridique, le socle à l’intérieur de l’individu de toutes les normes juridiques possibles, c’est-à-dire la capacité de reconnaître autrui, d’établir un lien social adapté, de quitter le fantasme archaïque de la toute puissance.

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Face à des sujets dont l’accès à la loi symbolique est inexistant du fait notamment d’un environnement inadéquat, de carences graves et de défaillance de la structure psychique, le rappel à l’ordre peut être une étape inévitable pour favoriser l’intégration des normes : la loi juridique, pas toujours nécessaire, mais jamais suffisante à elle seule, peut participer à la constitution chez l’individu de la loi symbolique à condition de veiller à l’adéquation non seulement de son énoncé, mais aussi de son énonciation.

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L’actuel « Malaise dans la Civilisation » met en écho la violence interne des remaniements de l’adolescence avec celle, externe, de l’anomie nouvelle, qui n’offre pas des étayages et des supports identificatoires solides. Schonfield avait remarqué, dès 1971, que les enfants et les adolescents se rendent vite compte des hésitations, des rejets dissimulés ou inconscients, et donc des faux attachements des adultes éducateurs aux valeurs sociales et culturelles du moment. Dominique Charvet nous invitait en 1987 à nous interroger « sur les valeurs auxquelles nous croyons suffisamment pour les imposer jusque dans la solitude et l’intimité de l’autre » (Justice, juin 1987, 115).

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Entre le risque de psychiatriser le socio-judiciaire et celui de rejeter les patients les moins valorisants, les moins gratifiants ou les plus dangereux dans le champ de la régulation sociale et de la répression, la justice des mineurs et la psychiatrie infanto-juvénile, en milieu libre, comme en milieu fermé, hésitent. Mais est-ce bien de pathologie qu’il s’agit ? On sait que l’adolescent tend à privilégier l’agir - y compris l’agression ou la mise en péril - en tant que forme d’expression de tout mal et de tout malaise. Ni pathologique, ni pathogène forcément, l’agir de l’adolescent vient, bien souvent, à la place de la mentalisation, assurer plusieurs fonctions : décharge d’une tension interne, expression d’un malaise non accessible à la représentation, évitement de la remémoration, maîtrise d’une situation traumatique grâce à la répétition active de l’agression passivement subie, injonction faite à l’entourage de communiquer, moyen de renforcer le sentiment d’identité et d’accroître la confiance en soi (P. Jeammet, La Revue du praticien, n° 15, 18 mai 1989). Le recours à l’acte devient pathologique « quand il s’enferme dans la répétition, quand il se fait au détriment de ses capacités d’élaboration mentale et de prise de conscience, quand il représente une violence faite aux autres » (Ibidem, p. 1.362).

L’énonciation de la loi symbolique

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Je n’aurai pas l’outrecuidance d’indiquer ici quelles pourraient être les caractéristiques des énoncés juridiques pour que soient remplies les fonctions thérapeutiques et pédagogiques que s’assigne parfois la loi pénale. Mais la pratique psychiatrique en milieu pénitentiaire, m’autorise, me semble-t-il, à dire deux mots sur les insuffisances de l’énonciation.

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Nul ne doute de l’intérêt thérapeutique, dans certaines circonstances et chez certains sujets, d’une rencontre avec la loi et du surgissement des limites. Mais « les chantres de la répression généralisée abusent des professions de foi psychiatriques et psychanalytiques sur les vertus thérapeutiques de la loi » (Archer, L’information psychiatrie, 1996). Pour être une butée symbolique structurante, la loi doit être dite sans bredouiller, ni bafouiller, ni surtout se contredire. Elle ne doit être ni inapplicable, ni impuissante, ni injuste.

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Les rédacteurs du rapport Trautman sur les conduites de consommation de substances illicites recommandaient déjà de ne pas conforter le jeune « dans l’idée que l’hypocrisie et les faux semblants gouvernent le monde ».

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Trop souvent, les mineurs incarcérés sollicitent auprès des surveillants pénitentiaires, mais surtout des soignants, des informations et des explications sur les décisions judiciaires les concernant, soit parce qu’ils ne les ont pas reçues, avec la solennité, le développement et la patience nécessaires de celui qui a pour mission de dire la loi et dont la parole compte tellement dans un registre qui est le sien propre exclusivement, soit parce qu’ils n’ont pas les moyens intellectuels et psychoaffectifs nécessaires à la compréhension, soit les deux.

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Plus graves encore, peut-être, certains malentendus sur le sens et la portée de la peine et des mesures, tels qu’ils se manifestent dans certains entretiens thérapeutiques ou éducatifs ou dans certaines conversations, peuvent avoir des conséquences anti-pédagogiques, voire anti-thérapeutiques.

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L’affirmation péremptoire de la valeur thérapeutique de la loi pénale néglige trop souvent le décalage entre les théories des professionnels et le vécu de l’usager : les décisions judiciaires peuvent ne pas avoir de sens pour celui qui les subis ou, pis encore, signifier le contraire de ce qu’elles veulent dire.

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Lorsqu’elle se traduit par l’incarcération, l’action structurante et les effets positifs de la peine sur les plans thérapeutique et pédagogique semblent vraiment assez limités.

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Non seulement la prison n’apporte pas une réponse éducative et d’intégration sociale, mais elle compromet l’insertion du mineur dans la société.

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Perte d’autonomie, voire infantilisation dans le pire sens du terme, promiscuité, manque d’hygiène, lieu d’exclusion peu propice aux soins - malgré la création en 1986 des secteurs de psychiatrie en milieu pénitentiaire, la réforme réussie de 1994-1995 de l’organisation des soins en milieu pénitentiaire (compte tenu du cadre mais aussi des besoins importants de santé de personnes ayant généralement des comportements à risque, présentant une morbidité bien plus importante que la population générale et ayant eu peu de contact avec les structures sanitaires) - difficulté de tout détenu, mais surtout du sujet jeune à gérer le temps présent et à investir le temps à venir (alors que la vie normale d’un jeune se nourrit de projets, la détention est une longue attente émaillée d’événements qui lui arrivent) - ; privation d’espace, d’expression motrice, donc d’exutoire, perte de la confidentialité et de la gestion autonome de l’espace le plus intime, le plus proche du corps. La relation du sujet à son propre corps est modifiée, témoignant des perturbations de l’investissement narcissique libidinal dans un milieu de misère affective où la parole est rare et dangereuse, où le sujet, surveillé, donne tout naturellement son corps à voir pour dire sa détresse : acnés, eczémas, psoriasis, alopécies précoces, conduites auto-vulnérantes, et auto-mutilantes témoignent de la médiation corporelle de la souffrance psychique.

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Les conduites sexuelles sont chargées d’ambiguïté, de non-dit et d’aberrations institutionnelles.

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La régression à des modes de relation libidinale primaire, préobjectale s’observe volontiers dans la vie institutionnelle, par exemple, par la valorisation de la cantine, par la place des revendications sur la qualité des aliments ou par les conflits qui peuvent surgir de la douche, ou du dérangement des affaires de l’un ou l’autre dans une cellule exiguë.

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Cette régression coïncide avec un renforcement de l’égocentrisme, une culture du sauve-qui-peut, un apprentissage des règles de la jungle.

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La violence des relations entre détenus, ou entre ceux-ci et l’institution carcérale, la généralisation de la méfiance, de la tromperie et du mensonge ne favorisent guère le développement de la loi symbolique, et de la capacité de sollicitude.

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Les limites qu’indique et qu’impose la loi ne doivent pas nécessairement être matérialisées par les murs et les barreaux d’une prison - que celle-ci accepte ou non de se reconnaître comme telle. (La multiplication des centres fermés, la création de nouvelles prisons, ni même de prisons nouvelles ne constitue pas nécessairement la solution la plus adaptée aux problèmes que nous posent les mineurs ayant commis des actes de délinquance, même si nul ne conteste la nécessité d’une palette très variée de lieux d’hébergements habilités).

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Christine Lazergues, en 1998, suggérait que la loi puisse « dire l’interdit sans peine », et que le système judiciaire préfère les mesures - qui sont des « précautions pour l’avenir » - aux peines « simples regards tournés par le juge vers le passé ».

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Lorsque la parole du juge qui dit la loi est comprise uniquement dans sa fonction performative, c’est-à-dire dans ce qu’elle change dans la vie quotidienne de l’adolescent, elle n’a qu’une valeur thérapeutique réduite. Le vrai travail thérapeutique doit s’attacher à comprendre pourquoi et comment sans que la loi soit pour lui une langue étrangère, l’adolescent n’en a pas perçu le sens, n’en a même pas intégré la grammaire. Peut-être parce qu’il n’a pas acquis ou a perdu l’évidence pourtant fondamentale de la nécessité même de ce langage.

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Plutôt que l’inciter à confondre les fonctions et les acteurs, il importe de lui rappeler - après s’en être soi-même convaincu - que la sanction pénale, déterminée par la nature des faits et la personnalité de l’auteur, n’est ni une thérapie, ni une leçon ; qu’elle ne s’inscrit ni dans une logique de l’exemplarité de la peine, ni dans la fiction que pour maintenir l’axe éducatif de la justice, il faut laisser croire que l’incarcération d’un mineur peut être, en soi, une mesure éducative.

Notes

[*]

Psychiatre en maison d’arrêt.

Plan de l'article

  1. La loi juridique
  2. La loi symbolique
  3. L’énonciation de la loi symbolique

Pour citer cet article

Archer Dr Evry, « La loi pénale n'est pas thérapeutique en soi », Journal du droit des jeunes, 2/2001 (N° 202), p. 39-41.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2001-2-page-39.htm
DOI : 10.3917/jdj.202.0039


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