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Journal du droit des jeunes

2001/3 (N° 203)


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Le village d’enfants de Soissons est le neuvième village, après ceux implantés dans l’Essonne, l’Indre-et-Loire, la Seine-et-Marne et la Seine-Maritime, à avoir été inauguré en France par le « Mouvement pour les villages d’enfants » (MVE). Ce mouvement créé depuis plus de quarante ans a pour but de « réunir et élever sous le même toit des frères et sœurs séparés de leurs parents pour des raisons familiales graves ». Ces enfants non adoptables, sont confiés au Village d’enfants par décision d’un juge pour enfants, pour grandir ensemble auprès d’une mère éducatrice ou d’une éducatrice familiale chargée de leur prodiguer soins, repères et affection de façon permanente et durable jusqu’à leur autonomie. Elle est assistée dans cette tâche par des éducateurs spécialisés et un directeur.

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Le Village d’enfants de Soissons peut accueillir 45 enfants dans neuf pavillons et une maison commune (un vieux moulin rénové à l’ancienne) qui abrite les services administratifs, les salles de réunion, de jeux et de soutien scolaire ainsi qu’une salle de réception. Chaque pavillon a un agencement et une décoration qui lui est propre pour que chaque enfant se sente chez lui et investisse rapidement son nouveau lieu de vie.

Le MVE en quelques chiffres

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  • 550 enfants vivent en permanence dans les villages et les foyers ;

  • neuf villages d’enfants ;

  • 80 pavillons accueillent entre cinq et six enfants ;

  • trois centres de vacances ;

  • 300 salariés dont 255 dans des fonctions éducatives ;

  • près de 1.500 enfants accueillis depuis 1958 ;

  • un enfant reste en moyenne sept ans au MVE.

La question que chacun se pose devant ces chiffres est bien entendu celle de la provenance des ressources du MVE. L’organisation se veut transparente à ce niveau.

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En 1997, elle était financée à hauteur de 63 % par des fonds publics provenant des prix de journée négociés annuellement avec les Conseils généraux (environ 800 francs par jour et par enfant).

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La générosité des donateurs représente près de 30 % du budget ; le reste étant des produits financiers et annexes.

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Il est à remarquer que le MVE est, depuis de nombreuses années, à la pointe du marketing social consacré à la récolte de fonds auprès du grand public mais aussi auprès d’associations, de sociétés ou d’entreprises de toutes tailles et de tous horizons.

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Et depuis novembre 2000, le MVE offre à ses donateurs la possibilité de faire des dons en ligne sur un site sécurisé ! On n’arrête pas le progrès.

Les objectifs poursuivis

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La mission de l’association est de : « Permettre à des frères et sœurs orphelins délaissés ou en situation familiale grave de grandir ensemble dans un vrai foyer ».

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Les objectifs sont :

  • favoriser l’épanouissement de chaque enfant dans un contexte familial recréé ;

  • recréer les repères de l’enfant dans la continuité et la stabilité, il est pris en charge dans une perspective de longue durée jusqu’à son autonomie avec, si possible, la même mère éducatrice ;

  • aider l’enfant à grandir à son rythme, promouvoir son autonomie en tenant compte de son histoire personnelle ;

  • faciliter l’insertion sociale, culturelle et professionnelle des aînés.

Le MVE qui depuis 1958 prend en charge des fratries, a vu son action confortée par l’adoption le 30 décembre 1996 de l’article 371-5 du Code civil :

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« l’enfant ne doit pas être séparé de ses frères et sœurs, sauf si cela n’est pas possible ou si son intérêt commande une autre solution. S’il y a lieu, le juge statue sur les relations personnelles entre les frères et sœurs ».

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Certains professionnels, comme Monsieur Henri Mialocq, (voir l’article de Pierre Verdier in JDJ 164 d’avril 1997) considère : « que la loi paraît pernicieuse à deux points de vue : elle s’appuie sur une certaine façon d’entendre la parole des enfants (en la créditant) et elle sollicite les enfants dans une responsabilité outrancière. Si elle part d’un élan généreux, cette idée oublie combien la solidarité fraternelle est complexe et combien elle contient une charge agressive, parfois sadique ».

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Pour ma part, je rejoins Pierre Verdier dans son analyse pour considérer que cette loi est « très équilibrée » ; de plus, elle est extrêmement importante pour les enfants placés car : « il est désormais illégal de créer ou d’habiliter ou de laisser fonctionner un établissement qui ne recevrait que des garçons ou que des filles ou qui contiendrait une limite d’âge. L’enfant ne peut être séparé de ses frères et sœurs que pour des motifs qui tiennent à son intérêt et non à notre organisation » (in JDJ 164).

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Rappelons que cette loi est issue des réflexions des enfants participants au premier Parlement des enfants et qui disaient : « C’est tellement dur quand on perd ses parents, qu’au moins on reste ensemble ! ».

Le travail éducatif

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Le projet pédagogique est sous tendu par deux présupposés : d’une part, la prise en charge de fratries et d’autre part, un travail à long terme. Ces deux critères d’admission sont incontournables.

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Le travail éducatif est concentré essentiellement sur la prise en charge quotidienne des enfants.

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Ce travail sur le quotidien privilégie la stabilisation affective, le respect du rythme des enfants, une grande importance est accordée aux règles de vie en communauté, à l’hygiène, à la scolarité et aux activités extra-scolaires sportives ou culturelles. Le but avoué est l’accession par étapes vers l’autonomie.

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Les enfants étant tous scolarisés, la plus grande partie du temps des éducatrices familiales est consacrée à la gestion des demandes concomitantes mais très diverses venant de chacun des enfants entre le retour de l’école et l’heure du coucher. Le plus difficile selon elles, est de s’occuper de chacun des enfants d’une façon équilibrée.

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Au début du placement, la dépendance à l’adulte est très marquée et il est important d’en tenir compte et surtout de permettre à l’enfant de se poser pendant quelques mois.

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Par la suite c’est la cohérence dans le suivi qui prendra le relais ; celle-ci sera concrétisée par la rédaction d’un projet éducatif individuel qui pointera les objectifs et les moyens pour les atteindre comme le soutien scolaire, l’aide d’un orthophoniste, d’un psychologue, etc.

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Selon Monsieur Roussel, directeur du village de Soissons, les résultats obtenus par exemple au village d’Amboise qu’il dirigeait précédemment sont excellents. En effet, la plupart des enfants qui sont pris en charge à long terme parviennent à leur sortie du village à s’insérer de façon satisfaisante dans la société. Ils réussissent également, dans leur grande majorité, à trouver leurs marques tant au niveau personnel que professionnel.

Adulte de référence et suppléance familiale

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Les préoccupations actuelles de Monsieur Roussel pour la mise en pratique du projet sont de deux ordres : d’une part, la stabilité des équipes pour un travail sur le long terme et d’autre part, les difficultés rencontrées dans le recrutement tant des mères éducatrices et des éducatrices familiales que des éducateurs spécialisés. Difficultés encore renforcées par l’introduction des 35 heures qui amènent les responsables à jongler avec la réglementation.

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Ces difficultés rencontrées également dans les autres villages, motivent les directions à redéfinir le profil des postes. Ainsi, l’orientation actuelle serait d’engager des mères éducatrices âgées d’une quarantaine d’années avec une expérience de mère de famille plutôt que des femmes plus jeunes et formées dans le domaine de l’éducation.

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L’objectif poursuivi par cette orientation est de répondre aux deux types de difficulté, avec l’espoir que des femmes d’âge mûr seraient plus faciles à recruter et qu’une fois engagées et formées par le MVE, elles finiraient leur carrière dans l’établissement.

Un peu d’histoire

Le MVE a été créé en 1958 par Suzanne Masson, assistante sociale qui depuis 1943 accueillait des orphelins de guerre et leur dispensait soutien matériel, éducatif et psychologique avec l’aide de Bernard Descamps, prêtre et gestionnaire qui dès les premiers jours sera son plus fidèle compagnon.

Le premier village d’enfants est inauguré à Cesson en Seine et Marne en 1960 et six autres villages sont créés dans les vingt années qui suivent.

Ces villages étaient tous conçus sur le même modèle, à savoir, un village comptant cinq ou six pavillons gérés chacun par une mère éducatrice qui s’occupait d’une fratrie de six enfants maximum. Chaque village était dirigé par un chef de village masculin (représentant l’autorité paternelle) qui était un homme marié avec enfants qui vivait dans le village.

En 1981, Suzanne Masson confie la direction générale du MVE à Bernard Descamps et elle crée la fondation Salve, un organisme d’aide internationale pour les enfants victimes de la guerre et d’octroi de bourses aux étudiants orphelins en France.

Devant les difficultés rencontrées pour recruter des mères éducatrices, le MVE se voit contraint d’engager deux éducatrices familiales par pavillon. Celles-ci se relayant une semaine sur deux. Actuellement, ce système est majoritaire dans l’ensemble des villages.

Le chef de village devient responsable puis directeur et à partir de 1989, des éducateurs masculins sont recrutés pour renforcer l’éducatrice familiale.

Depuis quelques années, un animateur prend plus particulièrement en charge les activités culturelles et sportives collectives des enfants.

Madame Masson décède en 1991 et depuis 1994, c’est Bruno de Vulpian qui est président du MVE.

Actuellement, au village de Soissons, seul un pavillon est géré par une mère éducatrice ; tous les autres par deux éducatrices familiales.

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Un aspect préoccupant du projet est le « flou artistique » qui entoure la définition de fonction de la « mère éducatrice » et de l’« éducatrice familiale ».

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Nous avons repris les différents textes explicitant celle-ci dans les écrits officiels du MVE :

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« une grande idée : permettre à des frères et sœurs orphelins, délaissés ou en situation familiale grave de grandir ensemble dans un vrai foyer (…) ces enfants non adoptables vivent ensemble dans un village conçu pour eux et retrouvent une stabilité affective et sociale auprès d’une mère éducatrice ou d’éducatrices familiales pour une longue durée, cela jusqu’à leur autonomie (…) elle (mère éducatrice) favorise l’épanouissement de chaque enfant dans un contexte familial recréé où les liens fraternels sont préservés (…) elle recrée une harmonie familiale structurante. Sa fonction auprès des enfants est permanente. En aucun cas, elle ne se substitue à la mère biologique de l’enfant (…) permettre à des frères et sœurs séparés par un drame familial de grandir ensemble sous le même toit dans un village conçu pour eux auprès d’une mère éducatrice ou d’une éducatrice familiale qui s’en occupe comme s’ils étaient ses propres enfants ».

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Étonnamment, les principales intéressées travaillant à Soissons ont une position claire sur le sujet : pour elles, il n’est pas question de remplacer la mère, d’être un « substitut parental » ; elles se considèrent comme « un adulte de référence ». Notion plus proche du concept de « suppléance familiale » qui fait prendre conscience aux professionnels que « suppléer n’est pas se substituer mais compléter, que la coopération avec les parents devient organisable ».

Garder l’essence du projet en s’adaptant à l’évolution de la société

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Cela permet d’espérer que dans un proche avenir les écrits du MVE soient revus et mis en concordance avec l’évolution de la société et avec les pratiques des praticiens de terrain.

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D’autant plus si cet aspect est abordé en lien avec la notion de suppléance familiale.

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Après avoir pris connaissance des différents textes présentant le village de Soissons et après avoir rencontré différents intervenants de terrain sur leur lieu de travail, on peut écrire que la mission et les objectifs définis par l’organisation sont rencontrés.

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La prise en charge quotidienne des enfants est le point fort du service ; tout est organisé pour offrir au personnel éducatif les moyens d’y répondre adéquatement.

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Tout d’abord, les locaux sont conçus de façon fonctionnelle et conviviale et chaque enfant bénéficie d’un coin où il peut s’isoler et d’espaces communautaires dans lesquels les interactions avec la fratrie ou les enfants des autres pavillons peuvent se développer.

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La taille des groupes d’enfants dans chaque pavillon (cinq à six enfants maximum) est optimale pour permettre un travail éducatif tant individuel que de groupe.

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Enfin, les conditions de travail des éducateurs spécialisés, qui renforcent en soirée et en fin de semaine, la mère éducatrice ou les éducatrices familiales, étant proches de l’idéal (pas de service de nuit, la plage de soirée se terminant à 21 heures, prestation d’un dimanche par mois et de deux samedis par mois) permettent à ceux-ci de décharger leurs collègues d’une série de tâches ou de difficultés inhérentes à la vie en communauté.

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En réalité, le challenge pour le village d’enfants de Soissons comme pour les autres villages d’ailleurs, sera de garder l’essence du projet tout en s’adaptant à l’évolution de la société.

Une problématique fondamentalement différente

Avec l’évolution de la société, les problématiques rencontrées par les enfants pris en charge ont fondamentalement changé depuis quelques années. Les enfants qui arrivent actuellement dans les villages d’enfants ne sont pour la plupart ni orphelins, ni abandonnés mais bien des enfants vivant une situation familiale difficile. Majoritairement, ils gardent des liens avec leurs parents : ils y passent un week-end sur deux, une partie des vacances scolaires, etc.

Si les problèmes rencontrés ont évolué, les décisions des juges pour enfants, elles, sont restées figées et on ne peut plus stéréotypées : placement à long terme avec visites encadrées ou retours en famille limités.

Pourtant, le rapport de l’Observatoire national de l’action sociale du 19 septembre 2000, préconise à la page 9 que : « en matière de protection de l’enfance, la prévention devra porter principalement sur le soutien et le développement des capacités parentales. C’est bien évidemment aussi le cas pour la mise en œuvre d’actions éducatives qui nécessitent un accompagnement individuel renforcé sur le plan éducatif, voire psychiatrique ».

Est-ce que le service (qui ne participe pas à la décision mais qui est chargé de l’appliquer) pourrait remettre en question la solution préconisée par le magistrat ?

Pourquoi pas si, après investigation et évaluation, d’autres types de prises en charge plus appropriées s’avéraient possibles.

La décision prise par le juge pour enfants est respectée à la lettre et la possibilité d’une évolution positive des familles qui permettrait un retour des enfants chez eux n’est pas envisagée. Et de toute façon, l’équipe n’est formée ni pour évaluer une possibilité de retour ni pour travailler les interactions parents-enfants.

Plan de l'article

  1. Le MVE en quelques chiffres
  2. Les objectifs poursuivis
  3. Le travail éducatif
  4. Adulte de référence et suppléance familiale
  5. Garder l’essence du projet en s’adaptant à l’évolution de la société

Pour citer cet article

Cocco Jean-Pierre, « Le village d'enfants de Soissons », Journal du droit des jeunes, 3/2001 (N° 203), p. 8-10.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2001-3-page-8.htm
DOI : 10.3917/jdj.203.0008


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