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Journal du droit des jeunes

2002/1 (N° 211)


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Il y a quelques années l’un de mes jeunes assistants se proposa de diriger une thèse sur l’agressivité chez les adolescents. J’ai la faiblesse de croire que l’adolescence est une étape importante dans la domestication de la violence, autrement plus répandue dans la chérubine enfance.

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Aussi lui suggérais-je d’étudier plutôt l’agressivité chez les professeurs de notre chère faculté, proposition qu’il rejeta catégoriquement, probablement parce que contrairement aux adolescents, les professeurs, eux, siègent dans les concours d’agrégation.

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J’ai fini par acquiescer en exigeant qu’on parle prudemment de comportement à risque. En réalité j’étais intéressé par observer l’observation elle-même, suivre ce processus fascinant de validation des préjugés par de la pseudo-science… phénomène hélas plus courant qu’on le croit.

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Voilà mon jeune directeur de thèse et sa victime, fiers d’exhiber le jour de la soutenance, des résultats indiscutables et chiffrés selon lesquels les garçons, et ce de façon statistiquement significative, sont plus agressifs que les filles. On apprend qu’au moins 30,7 % de l’échantillon s’est fait casser la gueule au moins une fois par les copains. Heureusement le taux de participation aux bagarres passe de 34,2 % entre 17-18 ans à 16,6 % à 21 ans, ce qui est plutôt rassurant.

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Mais les adolescents ne sont pas que des exo-agresseurs, s’en prenant à leurs copains, professeurs, parents et autres agents de l’autorité sociale.

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Ce sont d’affreux endo-agresseurs, qui ne trouvant personne à qui s’en prendre, s’attaquent à eux-mêmes.

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Là, c’est la spécialité des filles. Trop faibles et trop lâches pour cogner sur les garçons professeurs et policiers, elles cognent sur leur propre ego.

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C’est ainsi que 24,2 % ont pensé à éliminer le dit ego, 8,8 % sont passé à l’acte, et même plusieurs fois pour 1,5 %.

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Je vous épargne les pourcentages scandaleux des autres comportements autodestructeurs : usage des stupéfiants, de l’alcool, du tabac, des rapports sexuels non protégés.

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Le thésard résume sa vision dans ce qui est le credo social, enfin prouvé scientifiquement : « les problèmes psychosociaux des jeunes sont la résultante d’un style de vie caractérisé par une consommation abusive des drogues, une sexualité anarchique non responsable et une agressivité destructrice ».

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Il y a de vagues allusions dans la conclusion à notre pays jadis « culturellement protégé contre ces troubles de conduites ».

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On devine le non-dit à propos de nos chères valeurs arabo-musulmanes qui foutent le camp et de notre beau pays ouvert à tous ces touristes étrangers qui nous apportent si peu de devises, mais tellement de Sida et autres MST.

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Incommensurable et universelle bêtise de cet inusable discours que je ne qualifierai pas de droite de peur de blesser certains lecteurs mais que je qualifierais prudemment d’auto-satisfait et de rassurant à peu de frais ! ! !

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Voilà donc campé le portrait-robot de l’adolescent imaginaire. On peut maintenant travailler indéfiniment sur la maquette pour en préciser encore les contours et traiter le problème par le plus mauvais bout.

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Mon thésard se prend les pieds dans les « recommandations ». Il est dans une phase de « Yaquisme aigu ». Pour en finir avec l’agression contre soi et les autres si fréquentes à cet âge « y’à qu’à » former les parents, éduquer les éducateurs, mettre plein de policiers devant les lycées et plein de psychologues à l’intérieur etc.

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Pendant que les collègues du Jury discutent doctement des mesures à prendre, et que mon jeune assistant rêve en secret à une chaire d’adolescentologie clinique, je me mets à peaufiner mes propres solutions.

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Puisque tout le monde fonctionne en permanence à la lisière de l’imaginaire et que rien n’est plus réel chez les humains que le fantasme, je ne vois pas pourquoi je m’interdirais de fonctionner sur le même registre.

Une recette miracle : la congélation…

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Ayant eu à supporter, comme tout le monde, ma propre adolescence ainsi que celle de mes enfants, amateur de solutions radicales, définitives et peu coûteuses, j’ai cherché durant des années une méthode, à laquelle j’espère qu’on donnera mon nom, qui pourrait nous débarrasser à la fois du problème, donc de l’adolescence, mais aussi de ceux qui en sont la cause, à savoir les adolescents.

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Mes recherches convergent toutes vers une seule solution : l’Azote liquide.

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Je suis étonné que personne n’y ait pas pensé avant moi. Pourtant c’est simple comme bonjour. Il s’agit tout bêtement de congeler les enfants dès l’approche de la période critique et de les remettre en circulation quelques années plus tard.

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Qu’on ne vienne pas me dire qu’avec la taille qu’ils ont, il est matériellement impossible de les faire tenir dans le congélateur familial, et que si on en a deux sur les bras, la chose devient franchement infaisable. Je rejette cet argument d’un revers de main agacé.

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D’abord qui a parlé de congeler les adolescents dans le congélateur familial dont je sais qu’on en a besoin pour des fonctions plus importantes.

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Non bien sûr, c’est dans des grands congélateurs municipaux qu’il faut les entreposer le temps que disparaissent acné, angoisse, déprime, sale caractère, manque de respect pour les anciens et leurs voitures, envie de cannabis et désir de chahuter les agents de l’ordre et les professeurs de philosophie.

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Ainsi on irait, bien avant la concrétisation de la menace, déposer l’enfant au « congelado » municipal (contre reçu bien entendu) et on viendrait le récupérer frais et dispos dès l’atteinte de l’âge de raison (sic).

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Qu’on ne vienne pas me dire non plus qu’avec leur sale caractère opposition- niste, ils pourraient refuser de suivre gentiment leurs parents. Tout le monde sait que les adolescents sont dispersés dans les maisons, et donc qu’on peut les attraper un à un facilement. De plus il y a heureusement le plus souvent deux adultes contre un jeune freluquet. On peut soit se jeter sur lui à la descente du lit pour lui enfiler la camisole de force, soit lui mettre un somnifère dans son chocolat s’il s’agit d’une fille.

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Aux esprits chagrins qui m’objecteraient les coûts exorbitants des milliers de « congelado », je soumettrais mes premiers calculs de coût bénéfice montrant de façon irréfutable le côté hautement économique de mon projet.

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Il y a d’abord le coup de fouet au marché de l’emploi par la création de tout un secteur nouveau d’activité. Il y aussi les économies sur les arrêts de maladie des professeurs de philosophie, les antidépresseurs des parents, la baisse des vols à la tire et des destructions des voitures à Strasbourg, sans parler du coup fatal porté au marché de la drogue et de l’infâme cacophonie qu’ils appellent musique.

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Pour ceux qui trouvent inacceptables qu’un tel problème puisse être abordé avec la mentalité des boutiquiers (alors que je ne fais qu’essayer d’être un homme de mon temps soumis à la volonté et respectueux de la Déesse économie) ; pour ces détracteurs là, je dis que ma solution poursuit un objectif autrement plus noble que de faire ou d’économiser de l’argent.

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Non messieurs, ma méthode veut d’abord protéger notre société contre un ennemi autrement plus dangereux que le terrorisme, certes plus violent mais néanmoins ponctuel, alors que la menace des adolescents bien que diffuse et moins spectaculaire n’en est pas moins permanente et surtout, comme la mer, toujours recommencée.

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D’ailleurs quels meilleurs arguments pour faire financer les « congelado » publics que les résultats de mon thésard corroborés par toute la littérature ? On peut évidemment ricaner bêtement de ma solution arguant des nombreuses faiblesses théoriques qui la sous-tendent.

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Il y a d’abord l’objection de l’adolescent « normal » (quelqu’un va-t-il enfin me dire ce que veut dire ce mot). Personnellement, je n’en ai pas rencontré, mais cela doit exister en cherchant bien.

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J’avoue que l’idée de faire congeler des innocents est tout simplement insupportable au grand militant des droits de l’enfant que je suis.

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Mais il y a pire. Là je vais donner courageusement des armes à mes adversaires.

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En effet, le « congélado » en tant que solution finale de cet agaçant problème, n’a de sens que si l’adolescence voulait bien être conforme à son portrait imaginaire, à savoir une perturbation des attitudes et des comportements, trouvant son explication dans des chambardements physiologiques propres aux grandes phases de transition du devenir humain, donc obligatoire et passagère.

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Qui plus est, il faut qu’elle soit une étape plus ou moins difficile coincée entre ces deux périodes saines et tranquilles de la vie que sont la chérubine enfance et la conquérante jeunesse.

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Envisageons la terrible possibilité que cela puisse être totalement faux et que nous interposons en fait une adolescence imaginaire entre une enfance et une jeunesse qui ne le sont pas moins.

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Reprenons le sujet de notre thèse et considérons chez ces jeunes perturbés, si dangereux pour eux-mêmes et pour les autres, la plus grave des formes de leur agressivité : le suicide.

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On sait aujourd’hui que près d’un tiers de ces filles (qui au lieu de penser à fonder d’honnêtes familles et faire des enfants sains pour la patrie, préfèrent encombrer les services d’urgence) ont été victimes durant l’enfance de sévices sexuels graves.

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Il semblerait que ce problème, jamais réglé, est pour beaucoup dans le chaos existentiel dans lequel elles se débattent et qu’elles tentent de fuir dans la libération de la mort.

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Tiens ! Tiens ! Il n’y aurait donc pas que le vertige métaphysique et les ajustements hormonaux difficiles pour expliquer le suicide adolescent.

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Rappelons que l’adolescence à la fois comme signifiant (le mot dans la langue) et comme signifié (la réalité psychosociale qu’il désigne) n’existe que par rapport /comparaison /opposition aux autres étapes de la vie et en premier lieu l’enfance.

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Or ce que nous savons de plus en plus de cette dernière nous rendrait l’adolescence plutôt sympathique pour ne pas dire franchement rassurante.

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Deux hommes ont saccagé notre vision imaginaire de l’enfance : Sigmund Freud dès la fin du XIXème siècle et Henry Kemp au milieu des années soixante du défunt XXème.

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Le premier a montré que la sexualité et l’agressivité n’attendent pas l’adolescence pour exister. Elles sont omniprésentes durant l’enfance, simplement elles y ont des modes d’expression qui lui sont propres.

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Le second a montré les ravages que font l’agressivité et la sexualité de certains adultes sur ce même enfant travaillé par ses propres impulsions.

Ne pas naître pour ne jamais tomber malade

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Tous les deux ou trois ans, il y a un grand festival mondial de l’horreur, qui s’appelle le Congrès de l’International Society for Prevention of Child Abuse and Neglect (IPSCAN) fondé dans les années 60 par ce tristement célèbre Henry Kemp.

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Celui tenu en 2000, à Durban en Afrique du sud, n’a pas déçu les amateurs des grands déballages. On peut même dire que ce fut un grand crû.

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En général ces dégénérés d’occidentaux viennent avec leurs statistiques effroyables sur les dévastations psychologiques des crimes sexuels, violences et autres maltraitances plus subtiles.

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Mais nous autres gens du sud (protégés de telles turpitudes à la fois par nos nobles et grandes valeurs religieuses et familiales et surtout par nos solides dictatures qui nous empêchent de fouiller dans les coulisses politiques et les poubelles sociales sauf pour manger) nous n’avons à présenter que de plates études sur le servage de centaines de millions d’enfants ou sur ces peccadilles que sont quelques dizaines de millions d’enfants à la rue.

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Résumons : entre 10 à 20 % des enfants occidentaux et pas moins de 50 % des enfants du tiers monde ont eu tous la même mauvaise idée : naître.

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Comment s’étonner dès lors de trouver tellement d’êtres endommagés à l’adolescence ?

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Je m’étonne soit dit en passant que mes éminents collègues épidémiologistes n’aient pas repéré à ce jour que la naissance est le premier facteur de risque pour tous les problèmes de santé. Voilà une piste à creuser pour les enragés de la prévention : ne pas naître pour ne jamais tomber malade.

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On revient en général des congrès de l’IPSCAN avec la décision ferme et définitive de démissionner du genre humain et de nier tout lien de parenté avec une espèce de bipèdes carnivores pratiquant la torture, qui pullulent à la surface d’une planète appelée Terre comme des asticots sur de la viande faisandée.

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Il faut beaucoup de temps pour ramener l’aiguille de l’humeur à une position centrale en se consolant comme on peut. On commence par bougonner en se disant que 80 % des enfants occidentaux ne subissent que des traumatismes mineurs et ne s’en tirent pas trop mal, la preuve en est leur joie de vivre et leur remarquable résistance à l’hygiène, l’amour parental et l’éducation.

55

Puis vient le temps de la relativisation.

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Le viol des corps et des consciences ne constitue que l’extrémité du spectre des comportements humains. À l’autre extrémité il y a le don de soi, la compassion, l’affection la plus désintéressée. Entre les deux bouts, se succèdent toutes les nuances de la réussite comme de l’échec de la communication et de la collaboration entre les êtres.

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Déculpabilisons enfin car rien n’est plus inutile et contre productif en théorie comme en pratique que de culpabiliser l’homme.

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De toutes les façons c’est là la fonction des prêtres non des médecins.

59

Freud répondait aux parents anxieux lui demandant des recettes pour faire de leurs enfants des êtres heureux et équilibrés : « faites ce que vous voulez, vous ferez toujours mal ».

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À ce premier niveau de l’analyse on peut donc affirmer que l’adolescent est dangereux non parce qu’il est mais par ce qu’il révèle sur son entourage et sur son passé.

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Dans le procès que lui a intenté mon thésard, il ne devait pas être l’accusé mais le témoin à charge.

Un regard neuf sur la société

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Mais l’adolescent n’est pas qu’une histoire personnelle plus ou moins tragique qui serpente entre les nombreux écueils de l’existence.

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C’est un être social donc politique.

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Et c’est là le deuxième niveau du problème.

65

Si l’enfance est un regard neuf porté sur le monde, l’adolescence est un regard neuf porté sur la société.

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Il jette sur elle le regard de l’étonnement, de la perplexité de l’indignation mais surtout celui de la subversion.

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Il a vite fait de repérer toutes les anomalies d’une société hypocrite qui fonctionne en permanence à la lisière des lois et principes affichés. Il va vouloir changer le monde et devenir ipso facto une menace pour tous ceux qui ont trouvé des arrangements avec lui.

68

Il n’a aucune idée de la formidable résistance qui va être opposée à ses projets grandioses et pusillanimes de réforme sociale, planétaire et intergalactique.

69

Il ignore que le monde est plein de vieux adolescents qui ont essayé de changer ce monde à leur image, mais qu’au bout du compte c’est lui qui les a changés à la sienne.

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Il se laisse aller à la dénonciation facile, inconscient du fait que cette révolte si précieuse qui le caractérise, à toutes les chances de se perdre comme un torrent impétueux dans les méandres du désert. Il ne sait pas à quel point elle est guettée par le risque si fréquent de l’hédonisme de la jeunesse, de l’arrivisme de l’âge adulte ou l’amertume et la désillusion de la vieillesse.

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Fort heureusement, un certain contingent arrive à survivre à toutes les tentations d’accommodement avec la doucereuse horreur du monde.

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Et ce sont les adolescents jeunes, les adolescents d’âge mûr et les adolescents de 50 à 80 ans, qui vont s’acharner à domestiquer sa démence et ce faisant le rendre un tant soit peu vivable.

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L’entêtement des adolescents éternels n’a d’égal que la résistance du monde.

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Heureusement le processus est continuel, car les réserves sont inépuisables.

75

L’adolescent éternel menace donc un certain désordre des choses, mais pas seulement sur le long terme.

Adolescence : cauchemar du désordre établi ?

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Si l’on considère que 30 % des lycéens en Tunisie sont en échec scolaire, on comprend qu’ils soient déprimés, inquiets, susceptibles et puissent descendre dans la rue comme en février 1999 pour exiger des solutions à des problèmes qui n’ont rien à voir avec l’acné ou le vertige métaphysique.

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D’une certaine façon, le désordre établi, a pris de gros risques en concentrant tous ces dangereux écervelés dans des espaces clos appelés lycées, où ils peuvent développer une conscience de groupe pour ne pas dire de classe.

78

Si l’on considère qu’ils sont soumis à une double autorité, celle de la famille et du système éducatif et qu’ils n’ont en contrepartie que des droits politiques forts limités, on mesure tout le potentiel explosif de cette population.

79

Là aussi la dangerosité des adolescents ne fait que renvoyer à celle de l’autre, dans le cas échéant à celui du désordre établi.

80

Celui-ci, est maintenu par une force omniprésente qui va de la manipulation la plus sophistiquée par les media et l’éducation, à la virile brutalité des escadrons de police anti-émeute.

81

Pour se maintenir, il doit se faire menaçant.

82

Dans le domaine psychique comme dans le domaine physique, toute force dans un sens suscite une force de même nature et de sens contraire. On ne peut se faire menaçant sans rendre l’autre dangereux et donc se sentir menacé.

83

L’adolescent n’est que l’un des spectres qui hante les cauchemars du désordre établi.

84

En réalité ce dernier peut-être comparé, toute proportion gardée, au paria de la société indienne ou japonaise.

85

La menace y est gérée de la même façon. Le paria est une réalité objective. Il est là et maintenant. Mais les principales caractéristiques qui font sa spécificité de paria sont des données fantasmatiques qui renvoient plus à la dangerosité du « créateur » du concept qu’à celle de la « créature » désignée par lui.

86

L’agressivité de l’adolescent, comme celle du paria, n’est rien d’autre que le passage à l’acte d’une souffrance qui n’en peut plus.

87

Le couple indissociable souffrance-agressivité est donc une défense contre un environnement menaçant et dangereux.

88

C’est une réaction normale à une situation qui l’est beaucoup moins.

89

Qu’il s’agisse du niveau personnel ou politique, on peut espérer trouver des solutions de replâtrage au problème : essentiellement la panoplie des thérapies durant les phases aiguës et l’intégration aussi rapide que possible dans le désordre établi.

90

En réalité, je ne connais pas de moyen plus efficace que le partage de la souffrance entre l’adulte et l’adolescent : un partage ou l’on est ensemble pour passer l’épreuve et non seulement côte à côte ou face à face pour la subir.

91

Il y a hélas un troisième niveau au problème ou la souffrance-agressivité n’a aucun traitement.

92

C’est ici qu’il faut faire la distinction entre ce qu’on pourrait appeler la dimension existentielle de l’adolescence et ses dimensions pathologique ou politique.

93

Woody Allen a fait remarquer très justement qu’on ne pouvait pas décemment exiger de l’homme qu’il soit décontracté quand il est guetté par la mort. Freud, ce grand oiseau de mauvaise augure, a énoncé une autre terrible vérité sur l’existence.

94

« Vivre c’est vivre diminué ».

95

Rien ne peut donc combler le trou existentiel à jamais béant.

96

Ainsi l’amour le moins étouffant, l’éducation la plus adaptée, la société la plus juste ne peuvent protéger de la souffrance, de la peur, de l’angoisse.

97

Ce sont là des expériences liées au caractère dangereux de l’existence humaine elle-même.

98

C’est une inutile folie que de vouloir qu’il en soit autrement puisque notre existence est par définition fragile et éphémère.

99

Nous commençons à soupçonner ces terribles vérités dès l’enfance, mais nous n’en devenons sûrs que pendant l’adolescence.

100

Là, il n’y a personne sur qui cogner.

101

Ceci nous ramène à grande question classique : que faire ?

102

Entêté comme je suis, je persiste à croire que seul l’azote liquide nous sauvera.

103

Il faut simplement élargir l’indication à toutes les étapes de la vie puisqu’elles sont aussi dangereuses les unes que les autres.

104

Ainsi nous naîtrions tous dans le bénéfique liquide. Nous y passerions une existence tranquille et nous pourrons nous y dissoudre une fois la vie biologique épuisée.

105

Mais voilà, il semble que cela ne marche pas non plus.

106

Philipp Dick, a exploré les implications d’une telle situation dans l’un de ses romans les plus hallucinés.

107

Ubik, le héros (un adolescent comme par hasard) passe sa vie morte à rêver mais il ne fait que créer des existences encore plus cauchemardesques que celle dont nous rêvons dans la vie vivante.

108

Autant le faire dès lors, non dans un environnement aseptisé et confortable, mais dans une réalité ou contre le lourd tribut de la souffrance-agressivité, nous pouvons voler au monde tout son or et ses diamants, en extraire tout ce qu’il peut receler comme joie, humour, panache, effronterie, musique, amour et beauté ; toutes pratiques et valeurs qu’incarne l’adolescence plus que toute autre phase de la vie.

109

Vivre, comme dit Nietzche c’est vivre dangereusement et c’est probablement mieux ainsi.

Plan de l'article

  1. Une recette miracle : la congélation…
  2. Ne pas naître pour ne jamais tomber malade
  3. Un regard neuf sur la société
  4. Adolescence : cauchemar du désordre établi ?

Pour citer cet article

Marzouki Moncef, « Persiflage et grincements de dents », Journal du droit des jeunes, 1/2002 (N° 211), p. 12-15.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2002-1-page-12.htm
DOI : 10.3917/jdj.211.0012


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