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Journal du droit des jeunes

2002/1 (N° 211)


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« Toi la dernière fois je t’avais prévenu j’vais t’éclater tes boutons ! » Ce n’est pas un « sauvageon » qui en menace ainsi un autre à l’occasion d’une « embrouille » quelconque. C’est un policier dans l’exercice de ses fonctions qui, à dix-sept heures cinquante-cinq, infligera aux quatre jeunes qui « tapent la discute » au pied de l’immeuble une amende pour « tapage par éclats de voix », avec procédure devant le tribunal de police. L’un d’entre eux, en effet, est un peu « boutonneux »...

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Aucun des policiers intervenants n’a évidemment pu lui-même constater les faits. C’est le gardien de la cité qui les a appelés, le gardien lui-même étant alerté par un voisin. C’est la troisième fois dans la même journée que l’identité de l’un des quatre jeunes est contrôlée : pure coïncidence sans doute, il est noir. Réponse du directeur départemental de la Sécurité publique au courrier adressé au commissaire de police local par l’association de quartier : les fonctionnaires « ont procédé à la verbalisation des contrevenants dans le respect des règles du droit pénal et du Code de déontologie ». Même ville, un autre soir : claquements de portières, cris, injures, interpellations obscènes, moteurs rugissants, crissements de pneus, cette paisible rue pavillonnaire subit depuis des mois le comportement de certains jeunes récemment installés dans le quartier ; une fois de plus, des habitants appellent la police, qui répond qu’il n’y a pas de véhicule ou de personnel disponibles. Les habitants excédés se rendent immédiatement au commissariat : quatre véhicules de police stationnent devant et des policiers en nombre sont présents. Il est vrai que ce n’est peut-être pas en effet tout à fait la même chose d’intervenir à une dizaine à dix-sept heures pour quatre gamins qui rigolent au pied d’un immeuble, que dans une rue contre un gang local qui fait régner la terreur à deux heures du matin… Et les effets en termes électoraux sont parfaitement prévisibles. Peut-être voulus ?

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Deux petits faits, dérisoires : dans le premier, les policiers qui tutoient les jeunes et les menacent (art. 222-18 et 223-13, 7°, du Code pénal), peuvent humilier ou injurier en toute impunité et sont couverts par leur hiérarchie ; dans le second, ils révèlent leur peur ou leur impuissance. Dans les deux cas, ils détruisent leur propre autorité et la police n’est plus police. Le respect est dû à celui qui est respectable, et il est évidemment grotesque de prétendre imposer une loi qu’on ne s’applique pas à soi-même. C’est ce genre de faits qui signent « le malaise policier » : l’alternance de situations où un même individu est pris entre la jouissance de l’impunité quand il exerce une violence et la honte de l’impuissance quand la violence se retourne contre lui, ne peut que détruire n’importe quelle structure mentale, fût-elle la mieux « formée ». Et les manifestations actuelles (comme celles, récurrentes, des enseignants, des infirmières, etc.) viennent heureusement soulager quelque peu chaque stress individuel : peut-être y aura-t-il moins de suicides de fonctionnaires de police en cette fin d’année…

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J’enseigne en banlieue nord de Paris : 150 élèves de classes terminales, en moyenne, chaque année. Comme responsable d’une association de quartier, je côtoie aussi beaucoup de jeunes dans les « cités ». Depuis trente ans que j’enseigne et que je milite dans la défense des droits au quotidien, je n’en ai pas encore rencontré un seul - je dis bien un seul, garçon ou fille - qui ne puisse raconter des faits analogues à ceux rapportés ci-dessus, soit décrivant le sadisme ou le racisme ordinaire de fonctionnaires payés par nos impôts, soit décrivant leur impuissance à remplir leur mission en arrêtant les véritables acteurs des mafias locales.

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Un pays a sans doute la police qu’il mérite. Et ce n’est pas seulement dans la police qu’il faut chercher les causes du « malaise policier ». Quant au délire sécuritaire qui saisit bon nombre de nos élus jusqu’aux plus hauts niveaux de l’État, là aussi, il n’est que révélateur de la peur (de perdre son mandat), de l’impuissance (puisqu’il faut dans le même temps « plus de moyens » et « baisser les impôts » !), autrement dit de l’absence de tout courage politique. La question est : quel est le degré de conscience civique des adultes ? Ce ne sont pas seulement les voyages privés de certains qui sont payés en coupures de cinq cents francs, ce sont aussi les loyers dans certaines cités, où le blanchiment est ainsi efficace. Qui encaisse en fin de circuit ? D’anciens bons élèves, passés par les « grandes » écoles. Montesquieu : « Ce n’est point le peuple naissant qui dégénère, il ne se perd que lorsque les hommes faits sont déjà corrompus ».

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Continuons donc : à tabasser des gamins menottés à poil dans des commissariats ; à infliger un an ferme (ce qui détruira pour la vie un garçon de 20 ans) suite à l’agression d’un chauffeur de bus (un jour d’arrêt de travail) ; à tirer sur des jeunes qui font du bruit au pied des immeubles (combien de morts par an ?) ; à exclure tel gamin d’un collège après conseil de discipline et signalement au parquet des mineurs suite à une bousculade involontaire au coin d’un couloir contre un professeur ; à laisser dans tel quartier des mineurs d’une maison d’arrêt se développer rackets et viols sur les nouveaux entrants ; à prélever tous les mois pendant vingt ans 120 francs de charges pour des ascenseurs sans arrêt en panne ; à expulser telle femme seule avec ses deux enfants qui occupe un appartement dont elle paie régulièrement le loyer en liquide (4.000 francs) entre les mains du propriétaire, sans quittance ni contrat, et que la mairie du lieu, après préemption, poursuit pour squattage (effet garanti sur les deux garçons) ; à supprimer les subventions pour tel réseau d’entraide scolaire entre lycéens et écoliers (30 lycéens, plus de 120 écoliers concernés) au prétexte que lesdits lycéens n’auraient pas les qualifications requises pour aider les gamins dans leurs devoirs ; à ne pas scolariser tel adolescent de quinze ans qui sort de trois mois de préventive et à diffuser auprès des chefs d’établissements scolaires, en toute impunité, les motifs de sa mise en examen ; à mettre dix-huit mois pour instruire une demande de subvention dérisoire autour de tel projet d’animation : quand elle arrivera, elle couvrira à peine les frais d’établissement du dossier de demande lui-même ; à prélever dans telle cité de banlieue des taxes d’habitation supérieures à celles qui sont prélevées en zone résidentielle ; à laisser se développer les trafics de drogue, dont les auteurs sont connus, en échange de la paix sociale, puisque les drogues constituent d’excellents sédatifs de masse ; à détourner 1,5 milliard du budget prévu pour l’Aide personnalisée au logement pour financer le déficit de l’établissement public de Paris-La Défense (budget 1999), pendant que 40.000 demandes prioritaires de logement encombrent les fichiers du seul département de la Seine-Saint-Denis ; à refuser la régularisation du séjour en France d’une élève de terminale qui suit ses études confiée par ses parents à sa tante, et dès lors considérée comme célibataire sans ressources ; à laisser des policiers jouer aux cow-boys en toute impunité et se comporter exactement selon les mêmes « lois » que ceux dont ils sont chargés d’enrayer les comportements, et les laisser sans formation ni soutien sérieux accomplir les tâches les plus difficiles et les plus ingrates, quand tous les autres citoyens ont déserté ; à envoyer au casse-pipe de jeunes professeurs débutants dans les secteurs les plus difficiles pendant que des agrégés et autres « hors-classe » doublent leur traitement en classes préparatoires ; à laisser, là aussi en toute impunité, tel substitut de procureur traiter les prévenus de « crétins, petits cons… » et autres injures choisies en pleine audience ; à ne pas poursuivre tel président de conseil général au prétexte qu’il va rembourser l’argent public qu’il a détourné pendant que le petit voleur à la tire se retrouve en prison ; à refuser embauches ou logements sur des critères évidemment racistes, en toute impunité ; à condamner en comparution immédiate la victime d’une bavure policière pour « rébellion » et à prononcer un non-lieu en faveur des auteurs de la bavure après trois ans « d’instruction », voire carrément, dix ans après, acquitter le meurtrier auteur de la bavure ; à ne pas poursuivre agriculteurs, petits commerçants, etc., qui incendient édifices publics, sabotent lignes électriques ou moyens de transport pendant que le destructeur d’un abribus se prend un an ferme ; à laisser se développer la gestion des offices HLM ou de la distribution de l’eau comme outils principaux de la corruption et du clientélisme politicien ; à étaler sur les écrans publicitaires l’utilisation sexuelle des corps (y compris et surtout d’enfants) et inciter aux jouissances immédiates en appelant à « réveiller l’instinct » (publicité par voie d’affiches pour une marque d’automobiles en janvier 1999) ; à prétendre refuser la naturalisation de tel enfant qui en remplit les conditions au prétexte qu’il a de mauvais résultats scolaires ; à offrir aux gamins excités la jouissance perverse de voir leurs exploits faire la une des médias et discours présidentiels…

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Continuons : à lutter contre l’exclusion, les incivilités, la délinquance et les trafics (c’est-à-dire dans certains cas les moyens de la survie), par les méthodes mêmes qui les produisent ; à « rappeler » une loi qui n’a jamais été instituée et que ne s’appliquent pas à eux-mêmes ceux qui prétendent l’imposer aux autres ; à exiger la réduction et la soumission des « sauvageons sans repères » au lieu de leur apprendre l’obéissance aux lois en les invitant à participer progressivement à leur élaboration ; à laisser sans reconnaissance ni ressources sérieuses les multiples associations et bénévoles qui s’épuisent au quotidien à maintenir ou recoudre inlassablement le « tissu social » et qui voient le travail de plusieurs années détruit par une seule patrouille de police qui ramasse au hasard, par un seul professeur qui méprise ses élèves ou une seule déclaration ministérielle parfaitement irresponsable.

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Continuons… mais alors, prévoyons aussi la multiplication par dix au moins de nos capacités carcérales (de façon à approcher le modèle américain, et pour respecter la proportion par rapport à la population), prévoyons de former les militaires (désormais « de métier » - ridicules en Afghanistan, ils le seront moins dans nos quartiers) au maintien de l’ordre urbain avec les moyens matériels nécessaires, véhicules blindés divers et hélicoptères, prévoyons aussi les dépenses nécessaires à la « bunkerisation » de tous les édifices publics, mairies, préfectures, centres des impôts, agences pour l’emploi, bureaux de travailleurs sociaux, palais de justice, écoles, collèges, lycées et universités, sans oublier bien sûr les commissariats. et, désormais, les bureaux des ministres eux-mêmes ! ; incitons petits commerçants, moyennes et grandes surfaces à s’équiper de rideaux de fer blindés pouvant résister aux « voitures-béliers » ; prévoyons de faire escorter par les forces de l’ordre les journalistes qui s’aventurent à la recherche d’images pour l’audimat ; prévoyons de placer des policiers armés dans chaque autobus, chaque wagon de train de banlieue, chaque car de ramassage scolaire, avec tous les couvre-feux ou états de siège nécessaires et l’interdiction, de jour comme de nuit, des rassemblements de plus de trois adolescents (comme vient de le décider un maire de banlieue). Les moyens financiers supplémentaires seront avantageusement gagnés sur la non-création ou suppression de postes d’enseignants, d’éducateurs spécialisés, de magistrats, d’assistants sociaux, d’inspecteurs du travail, d’îlotiers, d’infirmières et médecins scolaires, et sur les économies réalisées en suppression de subventions aux associations d’habitants et d’initiatives culturelles, et, bien entendu, adaptons les budgets de l’État et des collectivités locales, c’est-à-dire la fiscalité, à ces nouvelles exigences.

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Mais alors aussi, qu’on ne compte pas sur moi, professeur de philosophie en banlieue, pour me faire complice de cette violence meurtrière, constante, massive et répétée des institutions, entreprises et pouvoirs publics : mes élèves sont à peu près bons ou moyens (90 % de réussite aux bacs STT), issus de toute la planète, tout à fait « intégrés », et tout à fait prêts à participer aujourd’hui ou demain à n’importe quelle révolte qui pourra leur donner le sentiment d’exister enfin. Mon seul objectif, pour ceux dont j’ai la responsabilité deux ou quatre heures par semaine, est d’essayer de leur permettre :

  1. de construire l’intelligence et l’efficacité civique de leurs refus ou,

  2. de sortir de leur résignation infiniment plus inquiétante et massive que la violence visible ou encore,

  3. d’échapper aux pièges de l’imitation à leur échelle dérisoire des prédateurs de la mondialisation libérale.

C’est tout ce que je peux leur dire : « Les adultes autour de vous ne respectent pas la loi ? Raison de plus pour vous d’apprendre à y obéir parce que vous apprenez aussi à participer à son élaboration. Il faut bien que quelqu’un commence ! ». Et heureusement, avant d’arriver, survivants de la sélection scolaire, en classe terminale, certains ont déjà rencontré un professeur, un policier ou un magistrat qui savait leur parler et leur dire la loi, parce qu’ils avaient déjà pris leur parti, dans le refus, formulé ou non, des fatalités en miroir. « Il y a oppression contre le corps social lorsqu’un seul de ses membres est opprimé ; il y a oppression contre chaque membre lorsque le corps social est opprimé. Quand le Gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré et le plus indispensable des devoirs » (Art. 34 et 35 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, rédaction de 1793).

Histoires de bêtes racontées à ma bien-aimée

de Stanislaw Tomkiewicz

Onze petits contes atypiques illustrés dont les métaphores animalières servent de courtes leçons « philosophiques » adressées à une petite fille attentive.

Dénonçant avec humour le grotesque des conflits partisans, la bêtise de l’ignorance ou la tyrannie du narcissisme qui mènent tous à l’exclusion de l’autre, Stanislaw Tomkiewicz nous invite à l’indocilité joyeuse, au merveilleux de l’amour et au risque du partage.

Avec tendresse et poésie, ces fables parcourent aussi notre univers intime : on rencontre avec émotion le petit pingouin et sa solitude face à un ciel muet, le mille-pattes et ses doutes qui l’inhibent, le caractère à l’identité prisonnière des étranges pancartes… Si les épilogues se formulent au plus près du principe de réalité, le rebondissement interne aux histoires est à l’image de la joie de vivre de l’auteur qui, tel son petit iguane, ne cesse de faire preuve d’un entêtement amoureux.

A mettre dans toutes les mains, « de 7 à 77 ans ».

Psychiatre et auteur de nombreux ouvrages et articles sur les enfants et les adolescents autistes et autres exclus, sur la violence institutionnelle, etc. Stanislaw Tomkiewicz a fait paraître récemment un ouvrage autobiographique, l’Adolescence volée (Calmann-Levy, 1999 et Hachette littérature, 2000) qui témoigne de cette « attitude authentiquement affective » qu’il a toujours adoptée.

169 pages -147,60 francs - 22,5 euros

ISBN : 2-95115957-5-1

Rens. : Éd. Le Pli - 3, rue Jeanne d’Arc - 45000 Orléans - Tél. : 02.38.68.12.78 - Fax. : 02.38.62.81.12 - E-mail : le.pli@wanadoo.fr

Pour citer cet article

Defrance Bernard, « Bientôt les chars dans les banlieues ? », Journal du droit des jeunes, 1/2002 (N° 211), p. 16-18.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2002-1-page-16.htm
DOI : 10.3917/jdj.211.0016


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