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Journal du droit des jeunes

2002/1 (N° 211)


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Ce soir, réunion dans le quartier sur les problèmes de délinquance, d’insécurité. La réunion a lieu non loin d’un centre social où se réunissent, chaque soir, les adolescents et jeunes majeurs les plus en difficulté du quartier. Une salle d’école accueille élus de la municipalité, policiers, avocats, enseignants, éducateurs, travailleurs sociaux et habitants du quartier invités par les animateurs du centre social.

Insécurité et dialogue dans le quartier

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La discussion part sur le niveau de délinquance dans le quartier, le sentiment d’insécurité, les incidents, etc. Le commissaire de police relativise, engage le dialogue avec les adultes présents. Mais on entend des éclats de voix de jeunes. « Qui sont-ils ? ». « Des jeunes du quartier ». « Mais qu’ils entrent, on parle d’eux, évidemment ». Ils entrent, tirés par les animateurs. « C’est quoi là ? ». « C’est pas pour nous ? ». « Ah, les jeunes, l’insécurité ! ! ». Ils s’assoient au fond, renfrognés sous la casquette, « pas très à l’aise » écrira le journaliste présent.

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Mais voilà qu’invités, directivement, à prendre la parole et, chacun son tour, les questions fusent, protestataires. « On demande juste une salle pour les soirées… un billard, de la musique, un plateau de sport stabilisé avec de la lumière, etc. On rabâche çà depuis longtemps, y a jamais de réponses, les réunions c’est du vent. Cette réunion est-ce que ça va changer ? ». Applaudissements nourris du groupe de jeunes, en majorité maghrébins, bien connus des services sociaux et judiciaires, fréquentant massivement le centre social.

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Les élu(e)s répondent : réalisations, projets d’agrandissement, problèmes de financements, déceptions, dégâts, dégradations. Les plateaux sportifs ne sont pas ouverts, le soir. En effet, les habitants se plaignent du bruit. Les filets du panneau de basket sont détruits (on doit les remplacer par de la petite chaînette).

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Le dialogue menace de s’enliser dans les antagonismes adultes titulaires de l’autorité/jeunes. Comment parler du bruit, de la disponibilité des équipements, de la sauvegarde du matériel. Où parler ensemble des questions qui intéressent ces jeunes, qui ne sont pas tous les jeunes, ni n’importe quels jeunes ? Comment ouvrir un dialogue véritable avec ceux qui perturbent le quartier et qui sont là, ce soir, à parler avec les adultes, sans doute, parce que le centre social est fermé pour cause de réunion sur l’insécurité.

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L’animateur évoque l’existence d’un conseil municipal des jeunes ? Les jeunes élus sont-ils connus ? Y a-t-il des réunions avant la tenue du conseil, quel âge ont les élus ? Les jeunes présents les connaissent-ils ? Peut-on penser que les élus, des élèves de 13/14 ans vont représenter des jeunes de 16/18, non scolarisés en recherche d’emplois, maghrébins, turcs. Pourquoi pas un conseil de quartier pour les plus âgés, en veillant à représenter la diversité des jeunes du quartier. Pourquoi pas des temps déterminés pour traiter des problèmes, pour responsabiliser des groupes pour l’ouverture des équipements, la garantie des matériels, avec des adultes disponibles ?

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Un élu pose la question de la représentativité des jeunes présents. Problème de différenciation, en effet, de classe d’âge, sans doute, de catégories sociales entre ceux qui habitent les quartiers populaires, et à l’intérieur de ces quartiers, et ceux qui vivent dans les quartiers pavillonnaires. « La jeunesse, n’est qu’un mot », en effet, si l’on ne prend pas en considération sa diversité sociale, culturelle. Et l’on ne comprendra jamais rien aux comportements de ces « jeunes-là », et à leur violence si l’on ignore que cette violence plonge ses racines dans l’ordre social, dans celui du quartier, dans les familles. Mais loin d’aller incriminer individuellement la famille de chacun de ces jeunes, c’est l’histoire de ces familles qu’il s’agit d’intégrer à travers le refus de ces « jeunes-là » de reproduire le schéma de leurs parents, de leurs pères, en particulier, surexploités, maltraités socialement et dont ils ne supportent pas l’image, qu’ils portent, en eux, de la domination, de l’abaissement personnel.

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Mais les questions du groupe d’adolescents débordent le quartier. Le chômage, la discrimination à l’ANPE, le racisme, l’exclusion. « On n’a pas la gueule de l’emploi. On n’est pas « hexagonal ». Y a jamais de boulot pour nous… et Zidane, on l’acclame avec l’équipe de France, mais dans la rue on nous regarde comme des étrangers… ».

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L’avocat présent rappelle que la loi interdit la discrimination, qu’un délégué concernant cette question se trouve affecté à la préfecture. « De toutes façons ce sera toujours pareil, on nous aime pas ». Il faut leur dire publiquement ce que chacun sait, ici, que ce qu’ils disent est juste, que la discrimination existe. Ils paraissent interloqués, par cette reconnaissance de leurs doléances, par cette écoute imprévue ; aussi peuvent-ils entendre que, dire « ce sera toujours pareil », c’est se condamner à ne rien changer, à rester dans la plainte et dans la protestation, à laisser se perpétuer la discrimination.

Être à l’écoute, mais comment ?

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Être à « l’écoute des jeunes » c’est d’abord réfléchir aux conditions préalables à un dialogue effectif. C’est reconnaître qu’il y a des jeunes, qui ne sont pas « tous » les jeunes et qui ont, plus que les autres, besoin de reconnaissance en tant que groupe et en tant que personnes. Et c’est accepter, comme préalable que cette parole sera d’autant plus insistante, jusqu’à la violence, que le sentiment, personnel ou collectif, d’exister sera fragile, précaire.

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Être à l’écoute suppose de renoncer préalablement à une stratégie d’individualisation des jeunes et par conséquent, d’atomisation des groupes, qui identifie, toujours plus, les jeunes en difficulté à leurs difficultés éducatives, familiales, sociales ou judiciaires en renforçant leur méfiance, leur hostilité et leur agressivité spectaculaire.

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Être à l’écoute, c’est parier sur le potentiel éducatif du groupe d’enfants ou d’adolescents, du groupe de pairs qui peut constituer le moyen, peut-être le seul, dans un premier temps, de travailler à une possible et difficile responsabilisation individuelle et collective. Mais les adultes et les éducateurs ne peuvent les laisser se débrouiller tous seuls, sans faillir à leur mission, au risque de les conduire à reproduire les modèles que l’actualité sociale et politique leur propose et leur impose. Les enfants et les adolescents ont besoin d’être confrontés à des adultes, à des éducateurs, au sens générique, qui savent ce qu’ils veulent faire, qui s’engagent en affirmant des positions pédagogiques qui sont des positions politiques. Il s’agit, en effet, de penser et d’organiser les rapports sociaux dans le quartier avec les jeunes et avec « ces jeunes-là » qui ont besoin, plus que d’autres, de rencontrer des adultes, des éducateurs dont les attitudes et les pratiques quotidiennes leurs permettront de croire et d’adhérer aux valeurs qui fondent la République et la démocratie.

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Être à l’écoute ne revient pas à leur « donner » la parole, mais à créer les conditions pour qu’ils la prennent et qu’ils apprennent à la prendre. Courir le risque effectif de la prise de parole c’est favoriser l’insertion dans la vie publique des jeunes les plus en difficulté en leur permettant de participer à l’élaboration de la décision, et, de façon directe ou indirecte, à la négociation avec les autorités responsables.

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Plus les jeunes se trouvent en situation difficile, plus ils se sentent stigmatisés par le regard et les propos tenus, directement ou indirectement, sur leur compte, plus ils sont en recherche de reconnaissance par les adultes titulaires de l’autorité par les élus, par les maires, en particulier. L’expérience montre que les choses peuvent changer dans la vie des quartiers « sensibles » quand les maires cessent d’envisager les problèmes posés par certains adolescents sous le seul angle de l’ordre public, du repérage de la bande ou du petit noyau qu’il s’agirait de faire éclater, extirper. Il devrait être connu, depuis longtemps, qu’il est vain de penser rétablir le calme dans un quartier en enlevant seulement « quelques pommes pourries du panier ». Celles-ci prélevées et « éloignées », il en revient, encore d’autres dès lors qu’on ne pense pas à réaménager le panier.

Quelle place sociale pour ces « jeunes-là »

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Le combat contre l’exclusion commence, donc, au centre social avec les jeunes qui s’y trouvent faute de pouvoir être ailleurs, comme bien d’autres jeunes disposant des moyens matériels et culturels leur permettant de choisir entre la diversité des activités proposées, quand ils choisissent de sortir de chez eux. Mais y a-t-il toujours place pour les adolescents garçons et pour les hommes, en général, dans les centres sociaux, les maisons de quartier, etc. ? Les activités proposées, et l’ambiance, ne s’adressent-elles pas aux femmes et aux jeunes enfants ? Imaginerait-t-on des ateliers, des activités diverses, où les hommes, les pères, chômeurs ou non, pourraient se réunir, viendraient transmettre quelque chose de leur savoir et de leur expériences aux adolescents en difficultés éducatives, sociales et professionnelles.

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Les pouvoirs publics (État et collectivités locales) ont mis en place dans le cadre des multiples dispositifs de la politique de la ville, de la jeunesse, des quartiers, etc. de multiples lieux de parole… Mais y parle-t-on vraiment d’activités diversifiées, de budget, de répartition, de moyens, bref de réalité sociale qui concerne les problèmes et les projets de ces jeunes-là, dès lors qu’ils pourraient en débattre, participer à leur élaboration.

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« La fonction politique de la parole est la forme la plus achevée de la parole humaine. Permettre à tout sujet de l’exercer, c’est-à-dire, à apprendre à la prendre, reste une orientation fondamentalement nécessaire pour une démocratie selon une conception plus libertaire que libérale, sans doute ».[1][1] Ch. Chauvigné - Démocratie locale et participation...

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C’est ce qui doit conduire tous ceux qui ont la responsabilité d’éduquer, c’est à dire de conduire les jeunes en difficulté, ceux qui sont menacés d’en être exclus, vers une citoyenneté active dans une démocratie toujours à étendre et à perfectionner.

Participer mais dans quel projet ?

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Le groupe de parole, pour y revenir et sortir de l’ambiguïté qui caractérise ces objectifs, ne devrait plus être restreint à sa seule fonction expressive, mais prendrait alors le risque d’évoluer vers cette parole politique, instituante. Il pourrait devenir, alors, « assemblée ». C’est alors que la parole des jeunes aurait quelque chance d’être véritablement prise en compte dans la mesure où elle aurait une visibilité et une crédibilité, c’est-à-dire une efficacité perçue par les jeunes dans la cité et dans les institutions qui les accueillent.

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Parler de parole des jeunes c’est reconnaître qu’ils peuvent présenter, c’est-à-dire élaborer de façon relativement autonome, des projets. « Les projets des jeunes portent à interroger le place sociale des jeunes dans le développement local et à considérer la participation sociale des jeunes dans la démocratie locale » [2][2] R. Brizais - Le travail social. Entre démagogie et....

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Participer suppose, alors, de dépasser une position passive (« l’essentiel est de participer ».…ou de faire participer) pour intervenir, prendre une part importante, sinon déterminante dans les procédures conduisant aux décisions. Il est, ici, question de participation sociale dont le caractère social vient indiquer qu’il s’agit d’actes collectifs. La participation sociale des jeunes à travers l’élaboration de projets signifie qu’il ne s’agit pas d’en intégrer quelques uns considérés individuellement (les leaders positifs…), ni de répondre à des attentes individuelles. Il s’agit bien de permettre aux enfants de participer en tant que collectif, afin de servir des intérêts généraux.

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La citoyenneté ne se réduit pas au droit de vote et au fait d’assumer ses devoirs d’électeurs ; aussi, la participation sociale des enfants à travers l’élaboration de projets suppose la création, à l’initiative des adultes dans leur statut et leurs responsabilités d’éducateurs, d’instances collectives dans lesquelles les jeunes doivent pouvoir faire l’apprentissage du caractère fondamentalement délibératif de la démocratie. Il s’agit de positionner les jeunes en tant qu’agents sociaux participant concrètement aux transformations de la vie sociale locale. Et c’est, ici, sans aucun doute, que sont attendus les adultes titulaires de l’autorité et doués d’une compétence positive en matière de socialisation et d’éducation active, notamment en direction de ces « jeunes-là » qui sont menacés d’être exclus des bénéfices de la démocratie [3][3] Ch. Vogt, Ch. Chauvigné, R. Brizais, Y. Le Pennec -....

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Se priver de la participation des jeunes, et de tous les jeunes selon des modalités d’une reconnaissance différenciée, prenant en considération leur position sociale et leurs problèmes particuliers, c’est se priver d’une force collective, d’un dynamisme et d’une créativité nécessaire à la réussite des entreprises de développement communal. C’est se priver de quelques capacités d’anticiper le monde à venir, qui est déjà là.

Notes

[1]

Ch. Chauvigné - Démocratie locale et participation sociale des enfants.

[2]

R. Brizais - Le travail social. Entre démagogie et démocratie. Espace social - Mars 2000.

[3]

Ch. Vogt, Ch. Chauvigné, R. Brizais, Y. Le Pennec - L’enfant, l’adolescent et les libertés.

Pour une éducation à la démocratie - L’Harmattan, juin 2000.

Plan de l'article

  1. Insécurité et dialogue dans le quartier
  2. Être à l’écoute, mais comment ?
  3. Quelle place sociale pour ces « jeunes-là »
  4. Participer mais dans quel projet ?

Pour citer cet article

Pennec Yann Le, « Parole, place sociale et participation de " ces jeunes-là " », Journal du droit des jeunes, 1/2002 (N° 211), p. 19-21.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2002-1-page-19.htm
DOI : 10.3917/jdj.211.0019


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