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Journal du droit des jeunes

2002/1 (N° 211)


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Laurent Ott était éducateur. Un jour il a décidé de devenir instituteur : l’autre côté du miroir, l’armée de Jules Ferry. Des désillusions ? Non ! Plutôt une volonté affichée de ne pas ramer dans le sens du courant, si ce n’est celui de la pédagogie Freinet.

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Des libertés avec le programme ? Sans doute, mais quel inspecteur voudrait en découdre avec lui ? Apparemment, ses classes ne déclenchent pas le vacarme, il a mené sa barque sans se plaindre des cas difficiles que les « vieux » collègues lui refilaient. Ils s’en est fait une raison avant que cela ne devienne sa raison. Parlant des fantasmes d’enseignants craignant d’être envoyés en « zones » où ils ne sont jamais allés : « Les pauvres ! (…) S’ils savaient combien on se sent plus efficace, mais en équipe, avec des enfants souffrant de graves troubles, que seul dans une école de centre-ville face à ses doutes et à ceux de ses élèves ».

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Je me suis rappelé « La Foire aux Cancres » de Jean Charles (épuisé et certainement non réédité). Dans ma jeunesse, me reconnaissant dans ce bêtisier annonciateur du Gouriot, j’avais émis le désir de tenir le journal des âneries de mes enseignants. L’auteur ne cède pas à l’envie de donner ce spectacle. Il nous livre l’école élémentaire par petites touches sur les aspects quotidiens de sa vie, ses interdits, recherchant le sens de ses règles les plus anodines. Il faut le lire du début à la fin, ce n’est pas bien long, s’arrêter au chapitre consacré à l’usage du W.C. : « le pipi est le seul droit de l’enfant qu’on ne peut lui retirer longtemps à l’école (…) on n’a jamais entendu parler d’une maîtresse qui puisse empêcher de faire pipi (au moins sur soi) ».

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Pourquoi l’enfant, une fois la grille franchie, devrait-il être dépossédé de sa vie ? Au nom du principe républicain d’égalité ? Cela me rappelle l’effroi qui me parcourut lorsque présentant mon petit en maternelle, j’appris qu’il fallait mettre son doudou de côté. Ce jour-là, je compris qu’en le privant brutalement de ce compagnon, je l’avais abandonné à une secte incontrôlable : les maîtres. Laurent Ott m’éclaire enfin sur leurs manies, leurs certitudes, leurs angoisses, leurs formations, leurs gourous, leurs circulaires…

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La façon de voir le droit chez les maîtres ne se résume pas à la classique complémentarité « des droits et des devoirs », qui relève plutôt du propos agacé de salle des profs. C’est au niveau de la création de la règle qu’on est stupéfait par ceux qui se proclament les chantres de l’apprentissage de la citoyenneté. Quand certains imposent les commandements applicables au territoire de leur classe (comme si ceux du service public ne suffisaient pas), d’autres font signer des contrats aux élèves, dans le style « je m’engage à ne pas avoir d’activité masticatoire ». Qu’il est loin l’« Esprit des lois » ! Qui s’étonnera que Philippe Mérieu ait été renvoyé à ses chères études par Jack Lang ?

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Laurent Ott me confirme dans l’appréhension que j’avais que l’école, volontairement déconnectée de son entourage, confondant son rôle avec celui d’un entonnoir. Vous voyez celui qui sert à gaver les oies : remplacez le grain par le savoir du maître et le volatile par l’ignorant (synonyme d’enfant). Pas étonnant que nombre d’enseignants se le retournent sur la tête quelques fois sur leur carrière et que la profession connaisse un taux de dépressions supérieur à la moyenne.

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Et si le gâchis éducatif, qu’un rapport de l’O.C.D.E. vient de confirmer, venait non seulement, des maîtres, mais aussi de leur formation dans les I.U.F.M, de l’insuffisance de l’investissement et de la réflexion publique en matière éducative ? A L’Éducation nationale, le mot d’ordre paraît être à l’individualisation des apprentissages (on dirait plutôt des tâches). Est-ce la mort du groupe-classe ? Le chemin des inégalités ?

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On semble verser du système de la nondiscrimination élitiste à l’individualisation de la réussite, comme de l’échec. « Individualiser les apprentissages, c’est aussi individualiser les échecs, et l’échec, quand il est individualisé, prend une curieuse tournure : à partir du moment où on individualise, un problème, on dénie en même temps au dit individu tout pouvoir contre celui-ci en le rendant totalement dépendant du savoir d’un autre, d’un spécialiste… ». Vu les carences d’un État de plus en plus frileux à entreprendre n’importe quelle réforme d’envergure, ce que redoute Laurent Ott est à nos portes. L’idée néo-libérale selon laquelle l’éducation est un service, une marchandise semblable aux autres, fait son chemin.

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Ce qui me rassure pourtant dans ce métier, c’est que des gens comme lui s’y accrochent, n’attendant plus rien des réformes, des promesses, des revalorisation, etc., mais croient encore à la coopération enseignée par Frei-net : « Pour autant, je n’ai toujours pas complètement désespéré : il reste encore à l’école la richesse de sa propre collectivité. C’est avec les enfants, les collègues et les parents que l’on pourra enfin inventer, et réunir de quoi donner aux enfants d’aujourd’hui l’école dont ils ont besoin ».

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A lire avant d’offrir au maître de votre rejeton pour ses étrennes.

Notes

[1]

« L’École au piquet, mauvaises pensées d’un instituteur de banlieue », Laurent Ott, Éd. Albin Michel, Paris, 2001, 13,57 €

Pour citer cet article

Rongé Jean-Luc, « Les piques et les colles de Laurent Ott », Journal du droit des jeunes, 1/2002 (N° 211), p. 27-27.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2002-1-page-27.htm
DOI : 10.3917/jdj.211.0027


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