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Journal du droit des jeunes

2002/3 (N° 213)


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« Aide et violence forment un tout et c’est le tout qui doit être changé »

Bertolt Brecht, Le vol des Lindberghs
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Depuis la Commission Deschamp sur l’accès des familles au dossier d’assistance éducative, le droit des usagers en AEMO judiciaire est au centre de tous les débats. L’approche juridique est indispensable mais elle n’a aucune valeur sans une réflexion de fond des acteurs de terrain. Car la question est bien de savoir si la culture professionnelle des travailleurs sociaux oeuvrant à la protection de l’enfance en danger permet à l’usager de prendre la place qui lui revient. À la lecture des derniers rapports (Naves-Cathala, Roméo), il semblerait que les incohérences de la pratique professionnelle participent à destituer les parents de leurs droits, qu’ils soient légitimes ou naturels. Malheureusement lorsqu’il s’agit de discuter des effets iatrogènes du travail social le débat perd de sa sérénité. Comme si il y avait quelque chose d’insupportable dans l’idée que le remède, c’est à dire l’intervention éducative, puisse amplifier les états de souffrance qu’il est sensé combattre.

Pourquoi tant de passion ?

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L’AEMO judiciaire est aujourd’hui dans la tourmente. L’opinion publique s’émeut devant les enfants placés et la détresse des familles. Les rapports ministériels (Naves-Cathala, Deschamps, Roméo) se succèdent invitant les travailleurs sociaux à d’avantage de considérations pour les parents. Madame Ségolène Royal fustige l’action sociale en multipliant les déclarations lapidaires. Et les professionnels refusent, avec raison, d’être rendus responsables de tous les maux. Ils s’offusquent que leurs compétences soient si sévèrement remises en cause. Devant tant de passion, les débats se crispent entre pouvoirs publics, représentants des parents et travailleurs sociaux avec le risque que l’intérêt de l’enfant ne se perde dans ces controverses aussi politiques qu’idéologiques. Mais que signifie un tel malaise ? De toute évidence, le travail social touche une entité sacrée : la famille. Or cette famille, actuellement fragilisée, navigue au confluent du social et du privé, du public et de l’intime, alors forcément ça secoue ! ! !

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Le rapport que le travail social sous injonction judiciaire entretient avec l’intimité des usagers est incontestablement un débat complexe qui suscite la polémique, mais nous est-il encore possible d’en faire l’économie ?

Une violence si ordinaire

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« Tout vous est permis ! Vous entrez chez nous comme ça, quand vous en avez envie. Parce que vous êtes éducateur vous pensez tout savoir ! ». Alors que j’évoque avec cette mère les difficultés scolaires de son fils aîné, Madame L. m’exprime soudainement toute la rancœur qu’elle a accumulée depuis le début de la mesure d’assistance éducative. Je ne me suis aperçu de rien. Je n’ai pas su entendre les multiples appels de Madame L. Pire, si on m’avait demandé ce jour là d’expliquer la réaction de cette femme j’aurais probablement invoqué un quelconque mécanisme de défense ou son refus d’aborder les vrais problèmes. Aujourd’hui, je dirais que cette réaction était le fruit d’une lucidité retrouvée, d’une volonté de se repositionner en tant que mère en interrogeant la légitimité, les limites et la pertinence de mes interventions…

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Madame L. habite dans un de ces quartiers dits sensibles de la banlieue nantaise. Elle vit là, dans un HLM avec comme uniques ressources les prestations sociales. Elle élève seule ses trois garçons pour lesquels le juge a ordonné une mesure d’assistance éducative. Madame L, sans diplôme, ne travaille pas. Elle n’a pas de voiture, ne prend pas de vacances. Et Madame L. ne comprend pas. Elle ne comprend pas pourquoi ses enfants sont considérés en danger. Ils sont turbulents c’est vrai. Elle se sent même parfois dépassée par leurs comportements, mais jamais elle ne les maltraite. Elle ne comprend pas pourquoi l’éducateur lui demande de retracer sa vie, d’évoquer une énième fois un père alcoolique, un placement, les larmes, la souffrance… Elle ne comprend pas pourquoi la tutrice aux prestations familiales ou l’assistante sociale à qui elle sollicite une aide financière en font de même. Enfin, elle ne comprend pas pourquoi toutes ces personnes se réunissent pour parler de sa situation sans que jamais elle ne soit invitée. Madame L. ne comprend pas pourquoi et pourtant elle se tait. Tout au plus s’autorise-t-elle à « oublier » un rendez-vous de temps en temps ou à se murer dans le silence. Peu importe que les travailleurs sociaux pensent qu’elle ne coopère pas ou qu’elle refuse de prendre conscience de ses difficultés, elle aura préservé une partie d’elle-même, une partie de cette intimité qu’on a de cesse de dévoiler.

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La situation de madame L. n’a rien d’exceptionnel. Elle est même d’une cruelle banalité dans ces poches de pauvreté que génère notre système socio-économique. D’une banalité si prégnante qu’elle contamine la réponse sociale. Les interventions des travailleurs sociaux se standardisent au risque de ne plus interroger les évidences, au risque de ne plus savoir écouter la réalité de ceux qui souffrent, au risque de ne plus savoir écouter tout simplement. Comme Madame L. qui nous crie qu’elle ne supporte plus que les professionnels violent son intimité au nom d’une aide qu’elle n’a pas demandée. Jusqu’où sommes nous prêt à aller pour aider les familles ? Quelles sont les limites du droit d’ingérence ? Le bien justifie-t-il toujours les moyens ?

Pas de dignité sans intimité

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Les textes législatifs l’affirment unanimement l’intimité est un droit inaliénable. Article 9 du Code civil français : « Chacun a droit au respect de sa vie privée… ». Article 12 de la déclaration universelle des droits de l’homme : « Nul ne sera l’objet d’immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d’atteinte à son honneur et à sa réputation ». Si l’intimité est consacrée à tous les échelons du droit français et international c’est qu’il y a quelque chose d’irréductible et de structurant dans le lien qui unit le sujet à son intimité. Car jouir d’une intimité revient à posséder un secret. C’est comme l’écrit Hubert Van Gijseghem « se différencier, c’est s’autoriser à posséder quelque chose de personnel, c’est déjà exister de façon autonome par rapport à autrui »[1][1] Faits et méfaits de la psychothérapie chez l’enfant.... L’intimité est ce voile que nous déposons sur nos vies pour la préserver des regards. Et ce voile nous supporte en tant que sujet libre et singulier. Parce que tout dévoilement expose le sujet, parce qu’il peut entraîner l’effondrement de l’« être » le respect de l’intimité n’est pas seulement un droit pour les personnes en difficulté, il est un devoir pour les professionnels qui les accompagnent.

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De part sa nature contraignante, le travail social sous injonction judiciaire fait violence à ces principes. Le droit d’ingérence sur lequel s’appuie largement l’AEMO judiciaire s’oppose, au moins dans l’esprit, au droit de toute personne au respect de sa vie privée garanti par les libertés publiques. C’est là une véritable question de fond dont on mesure mal les incidences sur ce que l’on nomme encore parfois la démission parentale. Jusqu’à quel point l’empiétement de l’intimité par le travail social démissionne-t-il les parents en générant chez eux des mécanismes de défense inappropriés ? Il semblerait que la question soit le plus souvent occultée. Comme si la notion d’intimité disparaissait devant la nécessité de protéger l’enfant. Or, sans ce questionnement le travail social continuera, dans sa bienveillance, à malmener l’intimité des usagers comme en témoigne les pratiques de dévoilement parfois à l’œuvre dans l’exercice partenarial.

L’emballement partenariat

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Lorsqu’une AEMO judiciaire est ordonnée, elle ne se réduit jamais aux seuls échanges entre l’éducateur et les parents.

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Un grand nombre de travailleurs sociaux gravite autour de la famille. Puéricultrice, assistante sociale, psychologues, tutrice aux prestations sociales. proposent autant de suivis spécialisés pour assurer la protection de l’enfant. C’est ce que l’on appelle une prise en charge globale. Plus une semaine sans une réunion de concertation où chaque professionnel partage avec les autres ce qu’il a appris de plus intime sur la famille. Et comme l’écrit avec force Ignacio Garate-Martinez « la douleur de l’enfant(…) fait l’objet du partage des travailleurs sociaux qui fraternisent dans cette communion cannibalique »[2][2] In Le syndrome de Judas, J. Robion.. Que reste-t-il dès lors de l’intimité de la famille ? On pourrait objecter que le secret professionnel est là pour la préserver. Mais un secret partagé par cinq, six voire dix travailleurs sociaux constitue-t-il toujours vraiment un secret ?

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Scolarité, budget, vacances, travail…rien n’échappe au regard des professionnels. C’est un contrôle social qui ne s’assume pas en tant que tel, et qui s’exerce bien au-delà des éléments de danger qui ont motivé l’assistance éducative. Entraînés dans cette logique du tout savoir les travailleurs sociaux multiplient les échanges entre eux, s’informent des derniers événements, font des choix…Mais que reste-t-il à la famille ? Les décisions se prennent sans elle, tout au plus est-elle informée à posteriori, pour la forme… Dans ces conditions la pratique sociale n’invalide-t-elle pas le parent dans sa fonction d’adulte responsable ?

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Et pourtant, ces pratiques éducatives me paraissent relever d’une illusion de maîtrise. Elle procède d’une logique du « tout-savoir » sur les familles alors que la vérité du sujet, celle qui amorce les changements durables, se rencontre, sans le savoir, en acceptant de travailler à partir d’un « non-savoir » sur les personnes. En effet, c’est dans ces zones d’incertitude, dans ces temps ou la mesure échappe en partie aux travailleurs sociaux qu’il faut rechercher les ressources d’un réajustement possible du fonctionnement familial. Il ne s’agit pas de refuser en bloc le partenariat ou la pluridisciplinarité, cela n’aurait aucun sens, mais bien d’éviter la dérive d’une construction panoptique qui suscite chez l’usager un sentiment de dépossession aussi angoissant que paralysant. Ou comme l’exprimait parfaitement un patient de Siegi Hirsch « plus on serre un bandage, plus ça fait mal »[3][3] In Siegi Hirsch, Au cœur des thérapies, P. Fossion....

Vigilance, Transparence, retenue

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L’AEMO judiciaire s’inscrit dans le dispositif de protection de l’enfance. À ce titre, elle doit assumer un devoir de vigilance. Toutefois, réduire sa mission à cette seule fonction serait une gageure. Et il appartient aux professionnels de savoir de quelle manière ils souhaitent mener leur mission pour qu’aide et contrôle soient conciliables dans le respect des familles.

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Pour y parvenir, le droit demeure une référence incontournable. Le rapport Deschamps le rappelle clairement, l’AEMO judiciaire consacré par l’article 375 du Code civil est avant tout un soutien à l’autorité parentale. Or il me semble que pour pouvoir assumer les devoirs que cette autorité leur incombe, les parents devraient être en possession des informations nécessaires, et à mon sens, l’acte éducatif en fait partie. C’est pourquoi je me positionne en faveur d’une transparence accrue de nos pratiques. L’accès au dossier d’assistance éducative qui fait l’objet de tant de résistances (et ce au nom de l’intérêt des personnes) semble être acquis. Mais c’est une avancée qui doit en entraîner d’autres au niveau de la pratique quotidienne. Ainsi, je pense que toute démarche éducative (écrit, partenariat, demandes de renseignements…) devrait faire l’objet d’un travail d’explication et de transmission préalable auprès des parents. Il me semble qu’aucune information les concernant ne devrait être recherchée et encore moins partagée si elle n’est pas considérée comme un « élément strictement indispensable pour une évolution positive de la situation » [4][4] Le secret professionnel, J-P. Rosenczveig et P. Ve....

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Enfin, le vocabulaire utilisé pour évoquer les difficultés ou les problématiques familiales devraient être compréhensible par tous et notamment par les parents. Notre jargon ne doit par servir à imposer un savoir aux familles ni former un écran de fumée qui nous soustrait à la critique de l’usager. Tout un programme. En d’autres termes, à chaque fois que les circonstances nous dictent de franchir les barrières de l’intimité pour protéger l’enfant nous devrions être en mesure de le faire avec retenue, pudeur et lisibilité.

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En définitive, il me semble que l’enjeu majeur qui se dessine pour les travailleurs sociaux exerçant dans le cadre judiciaire est de concilier l’assomption d’un contrôle social permettant de garantir à chaque enfant des conditions de vie et d’éducation acceptables, avec le respect des libertés individuelles, socle de la dignité humaine sans laquelle aucun sujet ne peut prétendre assumer une fonction de parent. Et c’est là, au cœur de cette dialectique complexe que peut se penser, se vivre et se défendre l’éthique professionnelle en AEMO judiciaire.

Notes

[*]

Éducateur spécialisé dans un service d’AEMO judiciaire à Nantes.

[1]

Faits et méfaits de la psychothérapie chez l’enfant victime d’abus sexuel in le JDJ n° 190.

[2]

In Le syndrome de Judas, J. Robion.

[3]

In Siegi Hirsch, Au cœur des thérapies, P. Fossion et M.-C. Rejas.

[4]

Le secret professionnel, J-P. Rosenczveig et P. Verdier.

Plan de l'article

  1. Pourquoi tant de passion ?
  2. Une violence si ordinaire
  3. Pas de dignité sans intimité
    1. L’emballement partenariat
    2. Vigilance, Transparence, retenue

Pour citer cet article

Bouchereau Xavier, « " Que reste-t-il de leur intimité ? " », Journal du droit des jeunes, 3/2002 (N° 213), p. 44-46.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2002-3-page-44.htm
DOI : 10.3917/jdj.213.0044


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