Accueil Revues Revue Numéro Article

Journal du droit des jeunes

2002/4 (N° 214)


ALERTES EMAIL - REVUE Journal du droit des jeunes

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 39 - 42 Article suivant
1

L’enquête OSC-Fnars porte sur les trajectoires, les potentialités et les représentations des personnes s’adressant aux services d’accueil, d’hébergement et d’insertion. La population concernée touche les « sans-domicile », mais aussi les personnes en grande difficulté, en particulier celles qui ont un logement, mais dont la situation reste précaire. Cette enquête s’est déroulée au cours de l’été 2000 et de l’hiver 2000/2001. 1160 personnes ont été interrogées, sur la base d’un questionnaire de 300 questions environ. L’enquête a été menée auprès de 120 associations ou organismes répertoriés dans l’annuaire de la Fnars, dans 56 villes réparties sur 17 départements. La diversité des publics et l’exhaustivité des différents types de services ont été visées pour constituer un échantillon représentatif. Une cinquantaine d’entretiens approfondis ont été menés auprès des usagers d’Amiens en septembre 2001.

2

Cette enquête a été réalisée en relation et parallèlement à celle de l’Insee de janvier 2001 menée auprès des usagers des services d’hébergement ou de distribution de repas chauds. L’Insee y a comptabilisé des situations et recueilli des éléments plus quantitatifs. L’OSC et la Fnars ont davantage travaillé sur :

  • les raisons pour lesquelles les personnes estiment être dans une situation de pauvreté ;

  • sur la compréhension en profondeur de leurs itinéraires ;

  • sur leurs opinions et leurs visions de l’avenir.

L’enquête a été réalisée par l’Observatoire sociologique du changement (OSC) en partenariat avec la Fnars et avec le concours de plusieurs institutions :

  • DGAS (Direction générale de l’action sociale) ;

  • Direction de l’administration pénitentiaire ;

  • DGUHC (Direction générale de l’urbanisme, de l’habitat et de la construction) ;

  • Fondation Abbé Pierre pour le logement des défavorisés ;

  • PUCA (Plan urbanisme construction, architecture).

Ce document présente quelques éléments essentiels, selon la Fnars, des résultats de l’enquête sans bien sûr en refléter toute la richesse. Une synthèse plus complète réalisée par l’OSC, ainsi que le rapport complet intitulé « Rupture et détresses sociales » sont diffusés par la Fnars.

Caractéristiques socio-démographiques

3

La population fréquentant les services d’accueil, d’hébergement, et d’insertion se démarque clairement de la population française, avec notamment une sur-représentation des hommes (près de 60 %) et des jeunes (les 18-24 ans représentent 25 % de l’échantillon alors qu’ils sont 15 % environ en population générale), et une population étrangère plus importante, en provenance surtout de pays autres que la CEE, notamment d’Afrique du Nord ou d’Afrique noire (19 % contre 4 % en population générale, d’après le recensement).

4

La précarité apparaît corrélée à une difficulté d’accès à la vie conjugale ou à une instabilité conjugale : la proportion de célibataires, de personnes séparées et divorcées est plus importante que dans la population générale (52 % de célibataires contre 23 % et 22 % de séparés ou divorcés contre 7 % en population générale d’après le Panel européen). La proportion de célibataires est nettement plus élevée parmi les hommes que parmi les femmes. L’accès difficile à une vie de couple est en particulier le fait des jeunes, et des 25-34 ans, et celui de l’instabilité conjugale touche davantage les personnes à partir de 35 ans.

5

Les personnes interrogées sont globalement issues d’un milieu social plus modeste que la moyenne : une forte proportion d’employés et ouvriers pour la profession du père, une forte proportion d’employées pour la profession de la mère. Cette population est aussi plus nombreuse à avoir connu l’absence ou le décès du père ou de la mère. Beaucoup ont connu une forte instabilité familiale, des difficultés ou des ruptures dans l’enfance. La proportion de personnes ayant connu des problèmes d’argent dans la famille, des problèmes de santé des parents, de graves disputes des parents, le divorce ou la séparation des parents, des problèmes personnels de santé, des mauvais traitements est nettement plus importante qu’en population générale. 20 % ont fait l’objet d’un placement Ddass (direction départementale de l’action sanitaire et sociale) en famille d’accueil ou en institution.

6

Ces difficultés ont pu entraîner par la suite des problèmes à la fois d’adaptation au système scolaire et d’intégration sociale et professionnelle. La proportion de personnes ayant arrêté les études à la suite d’un échec à l’examen ou au concours est plus élevée dans l’échantillon qu’en population générale. De même pour la proportion de personnes ayant arrêté en raison d’un manque d’intérêt pour les études. Le niveau de diplôme est dans l’ensemble très faible, 40 % n’ont aucun diplôme. Ceci explique pour partie les difficultés d’intégration professionnelle de cette population. La proportion de chômeurs est très élevée (plus de 44 %). Parmi les 31 % de personnes en emploi salarié, plus de la moitié occupent en fait un emploi aidé. La proportion de personnes en emploi aidé, stage ou chômage non indemnisé est encore plus forte parmi les jeunes.

7

Le statut d’occupation du logement varie fortement selon le sexe. Les femmes sont plus souvent locataires (en organisme HLM ou association), tandis que les hommes sont proportionnellement plus nombreux à être hébergés en foyer ou en accueil d’urgence ou à la rue ou en squat que les femmes. Cette différence est liée en grande partie à la situation familiale, les femmes étant plus souvent accompagnées d’enfants. L’âge constitue aussi un facteur discriminant. Parmi les moins de 25 ans, la proportion de locataires HLM est plus faible. Ils sont également plus nombreux à être hébergés en foyer. Ils sont plus souvent hébergés dans leur famille mais moins souvent à la rue ou en squat que les autres tranches d’âge.

8

Plus de 80 % des hommes interrogés vivent seuls sans enfant ; pourtant un tiers d’entre eux ont des enfants qui ne vivent pas avec eux. Beaucoup d’hommes interrogés sont dans une problématique de reconstitution du lien avec les enfants.

Problèmes dans la jeunesse(*),(**),(***),(****)

En %

(*) Réponse : oui souvent depuis ma naissance

(**) Maladie, handicap ou accident grave du père et de la mère (réponses distinctes cumulées)

(***) Réponse : Un grand manque d’affection

(****) 18-64 ans

Des personnes marquées par de lourdes difficultés

9

Une proportion très élevée des personnes enquêtées a connu des difficultés dans la jeunesse (avant 18 ans), en particulier : les graves disputes entre les parents, leur divorce, leurs problèmes de santé, les problèmes d’argent, les problèmes avec la police. Près de 30 % de la population a été victime de mauvais traitements (à défaut d’indicateur identique, on peut se référer à celui d’un grand manque d’affection qui concerne 8,5 % dans l’enquête de l’INSEE) et plus de 10 % d’abus sexuels. De l’avis des personnes interrogées, certaines de ses difficultés continuent à marquer profondément leur existence, et notamment celles ayant trait à la perturbation de l’environnement familial (en particulier, mauvais traitements envers la mère ou envers la personne interrogée et abus sexuels).

10

Les usagers des services d’accueil, d’hébergement, et d’insertion, connaissent aussi plus souvent des difficultés à l’âge adulte. Plus d’un tiers de l’échantillon a été confronté à des problèmes d’endettement. Plus d’une personne sur quatre a été condamnée par la justice, une sur cinq a été en prison. Les problèmes de souffrance occasionnée par un tiers concernent 55 % des personnes interrogées. 34 % disent avoir été victimes de violences. Enfin, 21 % environ ont été soignées en hôpital psychiatrique, 27 % disent avoir ou avoir eu des problèmes liés à l’alcoolisme et 23 % ont fait une tentative de suicide.

11

D’une façon plus générale, les personnes interrogées dans l’enquête OSC- Fnars sont très nombreuses à avoir connu de lourdes difficultés depuis l’enfance, lesquelles peuvent se maintenir durablement, voire s’aggraver à l’âge adulte. Cette population n’est pas cependant homogène, les problèmes se posent différemment selon les hommes et les femmes, selon l’âge, la nationalité, l’origine sociale. La situation familiale, la situation par rapport à l’emploi et au logement, sont contrastées. Toutes les personnes en situation précaire n’ont pas connu des problèmes affectifs depuis l’enfance, certaines sont issues de milieux sociaux « stables ».

Cumul de difficultés et répercussions

12

Le cumul de difficultés à l’âge adulte est plus important chez les hommes. Il existe aussi un effet fort de l’âge : ce sont les jeunes qui cumulent le plus les difficultés. Les célibataires sont ceux qui ont connu globalement le plus de difficultés dans la jeunesse tandis que les mariés, les couples avec enfants sont ceux qui cumulent le moins de difficultés tant dans la jeunesse qu’à l’âge adulte.

13

Ces difficultés survenues dans la jeunesse ne sont pas sans répercussion sur la santé psychologique des personnes qui les ont vécues : manque d’estime de soi (sentiment de ne pas être utile, de ne pas bien se sentir dans sa peau et d’être rejeté ou dévalorisé), angoisse et troubles psychosomatiques (incapacité à se concentrer, préoccupation au point de perdre le sommeil, sentiment d’être constamment sous pression) et incapacité à faire face (l’incapacité à surmonter les difficultés, l’impossibilité de prendre les choses du bon côté et la perte de confiance en soi). Ainsi, l’analyse des résultats de l’enquête souligne notamment les séquelles très fortes des mauvais traitements et des tentatives de suicide dans la jeunesse sur l’estime de soi à l’âge adulte, l’angoisse et la capacité à faire face. L’enquête révèle l’ampleur de la souffrance psychologique exprimée par les personnes fréquentant les services d’accueil, d’hébergement et d’insertion. Pourtant, ces personnes affichent un optimisme surprenant sur leurs visions de l’avenir. Cette confiance dans leur possibilité de s’en sortir constitue un puissant levier pour leur réinsertion.

14

Elles ont encore des effets sur le lien familial. En effet, les mauvaises relations parentales sont fortement corrélées aux difficultés survenues dans la jeunesse. Les mauvaises relations avec le père et avec la mère sont liées la fois à la précarité des conditions de vie, à l’intervention éducative et judiciaire, à la perturbation de l’environnement familial et aux problèmes personnels. Les difficultés dans la jeunesse et à l’âge adulte peuvent encore avoir des effets sur la vie conjugale : le fait de ne pouvoir mener une vie de couple, le risque d’instabilité du couple, la violence subie ou infligée au conjoint. L’isolement social (l’impossibilité de se confier dans l’entourage ; l’impossibilité d’être aidé par l’entourage en cas de besoin, le sentiment d’être souvent seul) s’explique davantage par des difficultés survenues à l’âge adulte.

15

L’enquête montre encore l’impact de ces difficultés sur la scolarité. Ainsi, les problèmes d’argent dans la jeunesse, les graves disputes ou l’alcoolisme des parents, les mauvais traitements ont des effets sur l’apprentissage scolaire (difficultés à apprendre à lire, mauvais résultats, absence de diplôme).

Répartition des difficultés classées en 1 par les personnes interrogées (par ordre décroissant)
Enquête OSC-Fnars, « Personnes en détresse », 2000-2001.

Enchaînement des causes

16

Le rapport permet d’éclairer l’enchaînement des causes qui conduisent à la précarité. Pour chaque difficulté, il a été demandé à la personne interrogée de dire dans quel ordre elle les a personnellement rencontrées. Parmi les difficultés les plus souvent rencontrées par les personnes interrogées, on trouve, par ordre décroissant, la chute des ressources (62 % de l’échantillon), la perte du logement (55 %), la perte de l’emploi (53 %) et la rupture du couple (52 %). Concernant l’enchaînement chronologique des difficultés, selon l’avis des personnes interrogées, les résultats des croisements font apparaître la prégnance des problèmes « affectifs » : ruptures de couple, difficultés dans l’enfance, décès d’un proche, … Ces éléments sont mis en avant par les personnes interrogées comme difficultés rencontrées en premier lieu, avant la perte de logement ou de l’emploi. Ainsi, la rupture du couple est à la fois la difficulté la plus souvent classée en premier dans le rang d’apparition et la difficulté la plus souvent considérée comme celle qui a fait basculer.

Appréciation de l’accueil dans différents organismes (pour ceux qui les ont fréquentés)

En %

Enquête OSC-Fnars, « Personnes en détresse », 2000-2001.

Le rapport aux institutions

17

Dans son analyse, l’OSC évoque l’idée d’un « partage institutionnel de la pauvreté ». Trois types de services en particulier, l’accueil de jour, l’aide en matière de justice et l’accès aux droits sociaux prennent proportionnellement davantage en charge des personnes qui cumulent un nombre élevé de difficultés aussi bien dans la jeunesse qu’à l’âge adulte. En revanche, l’aide apportée par les dispositifs d’insertion professionnelle concerne proportionnellement davantage des personnes ayant connu moins de difficultés à la fois dans la jeunesse et à l’âge adulte.

18

Dans l’ensemble, les usagers des services d’accueil, d’hébergement et d’insertion interrogés considèrent être bien accueillis (70 % au moins) dans les différents services et organismes qu’ils fréquentent, avec deux exceptions : la police et la justice.

19

Des différences selon l’âge, le sexe, le nombre de difficultés rencontrées dans la jeunesse sont relevées. Ainsi, les femmes sont plus positives dans leurs appréciations que les hommes. Les jeunes de moins de 25 ans s’estiment moins bien accueillis par les structures d’aide que les autres catégories d’âge. Les personnes sans logement et celles qui cumulent le plus de difficultés dans la jeunesse et à l’âge adulte, figurent encore parmi les personnes les moins satisfaites de l’accueil. Ainsi, le rapport aux institutions d’action sociale semble plus difficile pour les franges de la population les plus défavorisées.

20

La plupart des enquêtés estiment cependant être bien reçus par les services sociaux auxquels ils s’adressent. Près des ¾ pensent que le personnel ne manifeste pas de comportements désobligeants à leur égard. Ils sont aussi plutôt satisfaits des aides apportées par les services sociaux, même si 38 % des personnes interrogées ne sont pas satisfaites pour l’accès au logement et 39 % pour l’accès à l’emploi et à la formation.

21

En ce qui concerne le 115, numéro d’urgence « Accueil sans abri », 52 % en ont entendu parler et 54 % l’ont utilisé pour eux-mêmes. Parmi ces derniers, près de 70 % sont tout à fait ou partiellement satisfaits de ce service.

22

Les 2/3 des personnes interrogées font confiance aux associations d’aide aux personnes en difficulté, à la famille et aux travailleurs sociaux. Le score pour l’ANPE est plus faible puisque moins de 40 % lui font confiance. Enfin, 29 % seulement font confiance aux syndicats et 15 % aux hommes politiques. Il est frappant de constater que la confiance dans les institutions décroît fortement et de façon significative en fonction du nombre de difficultés rencontrées dans la jeunesse.

23

La Fnars est heureuse d’avoir pu réaliser cette enquête avec l’OSC et le concours de leurs partenaires.

24

Elle tient à remercier les personnes enquêtées, les enquêteurs, les établissements et tous ceux qui ont apporté leur soutien.

25

Cette enquête confirme et complète des enquêtes antérieures plus modestes et plus pragmatiques. Le poids des difficultés personnelles, de l’enfance, de la famille apparaît souvent plus déterminant que certains ne le pensaient et plus conforme aux analyses des intervenants sociaux.

26

Il est donc essentiel à la fois de se donner les moyens de mieux répondre aux personnes marquées par ces drames et de poursuivre les études et recherches pour mieux les comprendre.

27

La Fnars et ses adhérents sont appelés à toujours plus se mobiliser, confronter leurs pratiques, renforcer leur formation. Cette enquête interpelle aussi les responsables politiques, administratifs, les institutions…

28

Ce sont là des données à prendre en compte dans l’évolution des politiques publiques et de l’action sociale.

Notes

[*]

Observatoire sociologique du changement/Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale

Plan de l'article

  1. Caractéristiques socio-démographiques
  2. Des personnes marquées par de lourdes difficultés
  3. Cumul de difficultés et répercussions
  4. Enchaînement des causes
  5. Le rapport aux institutions

Pour citer cet article

« Détresse humaine et ruptures sociales : mieux comprendre, pour mieux agir », Journal du droit des jeunes, 4/2002 (N° 214), p. 39-42.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2002-4-page-39.htm
DOI : 10.3917/jdj.214.0039


Article précédent Pages 39 - 42 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback