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Journal du droit des jeunes

2002/5 (N° 215)


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Il y a des opinions fausses que le poids du temps a fini par élever au rang de dogmes : c’est le cas du postulat selon lequel il y aurait une malignité naturelle de l’être humain, donc de l’enfant qu’il faudrait redresser par une éducation destinée à l’humaniser. Cette opiniâtreté à vouloir que la violence de l’homme soit fondamentale, originelle, innée a successivement appartenu à la religion, à la philosophie, et à la psychologie. Celle qui a fait depuis plus d’un siècle une véritable OPA sur ce concept de la violence est la psychanalyse qui en France continue de remporter un succès incompréhensible empêchant par ses références théoriques pseudo-scientifiques, que la question du mal ne connaisse enfin sa révolution copernicienne.

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En effet, avec deux dogmes dont la remise en cause tient de l’hérésie - la sexualité infantile avec le fameux « complexe d’Œdipe » et la violence originelle de l’homme due à sa « pulsion de mort ou de destruction », la psychanalyse a définitivement circonscrit la nature humaine. Comme le dit Gérard Miller, le démarcheur médiatique de ce champ disciplinaire : « chez les êtres parlants que nous sommes, la paranoïa est primitive et la violence d’origine »[1][1] Interview dans Télérama du 26 octobre 1994.. Pour la psychanalyse, nos pulsions malignes sont naturelles et l’éducation vient brider notre tendance instinctive à « occire » quiconque serait une entrave à l’accomplissement de nos désirs. L’éducation qui façonne « le surmoi », par un étayage moral lié à la culture et à l’histoire familiale serait là comme garde-fou du « ça », instance psychique gouvernée par le tumulte de nos pulsions les plus perverses. L’homme serait un animal violent et incestueux, voire même pédophile comme le laissent suggérer les propos de Caroline Eliacheff [2][2] Interview dans Télérama du 8 janvier 1997. : « …Ce monsieur tout le monde, c’est vous, c’est moi. La pédophilie est partout. Elle se cache en nous tous ». Sauf que cette comparaison est parfaitement abusive ! Il n’y a guère d’exemple de tortures gratuites ou sadiques chez les animaux ; pas de pédophilie et pas d’inceste non plus, sauf sur le modèle de l’Œdipe de Sophocle, c’est à dire un inceste sans le savoir puisque la plupart des animaux une fois « pubères » se séparent et ne se connaissent plus ; en règle générale, l’inceste n’existe pas dès lors qu’une espèce vit en famille : « La familiarité en bas âge entre deux individus… génère la répulsion sexuelle »[3][3] Cf Edward Westermarck, anthropoloque finlandais. « History....

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Il y certes l’exemple des bonobos [4][4] Le bonobo est un chimpanzé nain. qui ont fait de la sexualité tous azimuts l’élément fédérateur de leur collectivité et le vecteur de la résolution de leurs conflits mais si les petits sont « associés » à cette sexualité débridée, la plupart du temps comme spectateurs, il n’y a jamais envers eux de violence sexuelle. Dans ce parti pris anthropomorphique de déclarer cruels ou pervers les comportements génétiquement programmés des animaux et d’opposer ainsi bestialité et humanité, attribuant à la culture le rôle d’humaniser ce qu’il y a de bestial en l’homme, la psychanalyse continue de laisser croire qu’elle raisonne vrai alors que ses prémisses sont fausses.

Les mauvais traitements : un épiphénomène pour la psychanalyse

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La psychanalyse qui défend « l’opinion » d’une violence originelle de l’enfant que le parent devrait endiguer en posant des limites a bien du mal à se définir par rapport à la répétition trans-générationnelle de la violence. Elle est à l’aise pour parler du besoin qu’a l’enfant de limites, d’autorité mais elle est silencieuse structurellement sur l’exemplarité de la violence. Elle n’a rien à dire sur la maltraitance puisqu’elle n’a conçu les parents que comme des barrages, pas comme des modèles. La psychanalyse fait semblant d’être pour les enfants. Si elle les a déclarés pompeusement « sujets », c’est pour mieux ne pas leur reconnaître un statut de victime potentielle. Si l’on n’est pas un acteur passif, alors on participe de la relation incestueuse. Si l’on est dans l’interaction, alors on peut chercher la relation violente. Et pourtant l’enfant maltraité n’a pas du tout le même statut qu’un adulte contrairement à ce que la psychanalyse voudrait nous faire croire. Une femme violentée par son conjoint par exemple a toujours la possibilité de se soustraire à son emprise, sauf à être comme l’enfant dans un rapport de complète dépendance avec lui ; c’est pourquoi il est sans doute opportun pour elle de faire un travail psychothérapique pour comprendre de quoi est fait son lien affectif avec un homme violent. L’histoire constitutive de la femme battue est achevée et elle doit se mesurer à son passé probable de fillette maltraitée pour que son rôle de victime ne soit pas redondant. L’enfant, lui, lorsqu’il est frappé, est pris dans un scénario de violence qui ne lui appartient pas. Dans l’éducation qu’on lui impose, il n’y est pour rien, ses « bêtises », « sa malignité », « sa paresse » n’ont presque rien à voir dans l’affaire, car il est captif de l’histoire de ses parents qui rejouent à travers lui les scènes cent fois apprises de leur propre enfance maltraitée. La gifle, la fessée, les coups de ceinture comme système éducatif, ne s’improvisent pas ; il faut les avoir connus pour qu’ils viennent sous la main spontanément. Et l’enfant n’a rien à faire dans ce scénario anachronique qu’à savoir improviser génialement devant celle ou celui qui mène la danse des coups, une chorégraphie qui de l’extérieur paraît parfois très synchrone. C’est ainsi que des parents peuvent dire que l’enfant cherche sa claque, soutenu dans ce constat pervers par certains professionnels qui estiment que la fessée relève de la « spontanéité de la relation » et que dans cette occurrence là « l’enfant a fait ce qu’il fallait pour mettre le parent à bout »[5][5] Cf.Christian Flavigny, psychiatre et psychanalyste,.... N’est ce pas ce même argument que les maris violents avancent pour excuser leur brutalité à l’égard de leur compagne ! Ce type de justifications qui introduit une causalité là où il n’y a que du circulaire, empêche que le parent règle ses comptes avec sa propre histoire. Malgré toutes les études qui apportent la preuve que la violence éducative engendre la violence chez l’enfant et l’adulte en devenir ! [6][6] Rassemblées entre autres dans « La fessée » de Olivier....La psychanalyse continue de proposer une thérapeutique totalement inadéquate reposant sur les concepts obsolètes de névrose d’enfant, de conflits oedipiens et de complexe de castration à des enfants qui expriment par toutes sortes de symptômes les misères éducatives qu’on leur fait subir. La violence domestique subie par l’enfant impuissant, qu’elle soit conjugale ou éducative, est bien le fumier sur lequel germent toutes sortes de violences qui s’installent à l’école primaire, voire en maternelle, explosent au collège et se pérennisent à l’âge adulte. Mais selon les milieux, cette violence enkystée ne se traduit pas de la même manière ce qui brouille peut-être les pistes pour ceux que la simplification rassure. Les jeunes de banlieue en grand échec scolaire ont tendance à exporter leur haine contre l’extérieur ; elle est alors visible, dérangeante, agressive et génère des sentiments d’hostilité et des attentes répressives. Souvent issus d’une immigration économique de pays où les structures familiales ne sont pas des modèles de démocratie conjugale, ces jeunes sont en perpétuelle schizophrénie de repères qu’ils n’arrivent pas à exprimer faute de mots. Quant aux jeunes des quartiers plus nantis, ils supportent tout aussi mal le diktat familial et les coups, mais ils ont des gratifications scolaires et culturelles ; parce qu’ils ont une connivence avec l’environnement, ils ne vont pas chercher à le détruire, mais ils retourneront leur violence contre eux par des suicides, des somatisations ou en s’alcoolisant.

Il n’existe pas d’injonction thérapeutique pour les parents maltraitants

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Qu’a-t-on fait jusqu’à présent pour aider tous ces enfants malmenés, maltraités à ne plus l’être ? Rien ! Contrairement à ce que l’on croit, il n’y a pas de prévention, car on s’est toujours trompé de cible. Compte-tenu de la fréquence des mauvais traitements et des systèmes éducatifs banalement brutaux, il semble évident que les enfants qui peuplent les consultations des CMP(P) [7][7] Centre médico-psychologique ou centre médico-psych... sont justement ceux qui reçoivent des coups ou subissent des abus sexuels (Les « traces » ne sont pas toujours visibles et les confidences spontanées sont rarissimes.) Ainsi, quand l’enfant exprime par toutes sortes de symptômes sa fatigue à recevoir des coups, ce n’est pas le parent qu’on envoie chez le « psy », c’est l’enfant ! Quand admettra-t-on qu’il est injuste d’imposer à un enfant une prise en charge hebdomadaire pendant des mois, voire des années en lieu et place de ses parents avec un thérapeute qui estime que sa vie d’enfant n’est pas réduite aux coups qu’il reçoit et que d’ailleurs l’endroit a été conçu pour traiter de la réalité psychique et non de la réalité réelle qui est l’affaire des assistantes sociales ou du juge ! Sauf que l’ambiguïté judiciaire est cousine de la cécité psychanalytique : Si le juge des enfants (et non des parents) préconise bien une « assistance éducative en milieu ouvert », ce n’est pas pour le parent maltraitant que la mesure est prise, c’est pour l’enfant maltraité ! Six mois pendant lesquels un éducateur rencontrera les parents (s’ils veulent bien ouvrir leur porte) pour des entretiens ponctuels lors de visites toujours prévues, six mois pendant lesquels il emmènera de temps en temps l’enfant au « Mac Donald’s » histoire d’apprécier dans ce moment d’intimité son état psychologique, six mois d’un suivi superficiel - certes souvent reconduit - sont considérés comme suffisants pour faire d’un parent qui fait souffrir son enfant depuis des années un parent responsable et respectueux ! On sait bien que c’est parfaitement illusoire et que les parents dont la violence est souvent « chevillée » au corps, ne changeront pas à si peu de « coût psychique ». Faut-il être ignorant du poids des chaînes traumatiques que certains se traînent pour ne pas comprendre la perspicacité de Cioran : « L’homme est libre, sauf en ce qu’il a de profond. À la surface, il fait ce qu’il veut. Dans ses couches obscures, volonté est vocable dépourvu de sens ».

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Il y a quelque temps, une petite fille était envoyée nue dehors, la nuit pour avoir peut-être menti…Une magistrate plus courageuse que les autres a fait une « injonction thérapeutique » à ses parents. Il y aurait probablement moins de délinquance et moins de détresse d’enfants si cet acte pertinent était pris pour exemple et si la psychanalyse abandonnait le confort du fantasme pour se confronter à la trivialité des traumatismes bien réels.

Notes

[*]

Psychologue scolaire et clinicienne

[1]

Interview dans Télérama du 26 octobre 1994.

[2]

Interview dans Télérama du 8 janvier 1997.

[3]

Cf Edward Westermarck, anthropoloque finlandais. « History of the human marriage », 1891.

[4]

Le bonobo est un chimpanzé nain.

[5]

Cf.Christian Flavigny, psychiatre et psychanalyste, le 6 décembre 2001 lors d’une émission sur la Cinq : « Faut-il interdire la fessée ? »

[6]

Rassemblées entre autres dans « La fessée » de Olivier Maurel (La Plage éditeur) et dans la brochure réalisée par l’association « Eduquer sans frapper ».

[7]

Centre médico-psychologique ou centre médico-psycho-pédagogique.

N.B. : Près d’un enfant sur dix est victime d’agression sexuelle cf. le BO de juillet 97.Or les agressions sexuelles représentent environ 1/3 à 1/4 des mauvais traitements en général ! (cf. l’ODAS = Observatoire départe-

Plan de l'article

  1. Les mauvais traitements : un épiphénomène pour la psychanalyse
  2. Il n’existe pas d’injonction thérapeutique pour les parents maltraitants

Pour citer cet article

Tarquis Nathalie, « " La violence psychanalytique " », Journal du droit des jeunes, 5/2002 (N° 215), p. 24-25.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2002-5-page-24.htm
DOI : 10.3917/jdj.215.0024


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