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Journal du droit des jeunes

2002/5 (N° 215)


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La foire d’empoigne sécuritaire, en ces temps préélectoraux, ne permettra pas d’ouvrir de grands débats sur l’éducation, sur les formes d’une éducation adaptée à l’évolution des moeurs dans un société que tous s’accordent à décrire en pleine mutation, en proie au changement et, pour certains, en pleine décadence ou déliquescence. La question de l’éducation, en tant que telle, ne faisant pas recette, la classe politique évitera la question en stigmatisant, à qui mieux mieux, le laxisme, le manque d’autorité, la démission des parents. Le débat sur l’éducation, débat sociétal fondamental, s’il en est, sera écarté en polarisant l’attention sur autant de propositions législatives plus répressives, de dispositifs plus sécuritaires.

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La « dite » démission des parents nécessiterait de se donner un temps, qui dépasserait la temporalité électorale, pour réfléchir collectivement et publiquement sur l’orientation générale des idées et l’effet des pratiques éducatives qui ont traversé la société, depuis un quart de siècle. Le procès serait vite engagé contre le caractère hédoniste d’une éducation « laxiste » prônant le plein épanouissement de l’enfant et générant inéluctablement autant de « sauvageons » dispensés des suffisantes frustrations nécessaires à leur acculturation. Au passif de cette tendance hédoniste décriée comme postsoixanthuitarde par les partisans du retour du bâton de l’autorité, l’accusateur public relèverait cette emprise, pour ne pas dire cet empire de « la parole de l’enfant ». F. Dolto serait assurément appelée à témoigner pour constater, aprèscoup, l’effet déstabilisateur produit par des conférences télévisées et pour réfléchir sur le décalage entre le temps de la compréhension des processus psychologiques et le temps de la communication médiatique.

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Il n’est pas douteux que nombre de parents, prenant sa parole au mot, ont en-tendu que la parole de l’enfant était à considérer avec une importance quasi égale voire supérieure à la leur, que tout de l’éducation devait se résoudre par la parole, qu’ils seraient sans doute de mauvais éducateurs s’ils ne parvenaient pas à se faire « comprendre », à tous coups, par leur progéniture. Dans la même perspective, la diffusion ou, plus exactement, un certain prosélytisme idéologique des droits de l’enfant serait mis en examen. Loin de contester le devoir de protection et de protection spéciale dû aux enfants, il conviendrait, alors, de replacer cette question dans le cadre problématique et contradictoire de l’exercice des droits et des libertés de l’enfant avec l’exercice et les attributs de l’autorité parentale. Il faudrait ajouter, encore, à tous ces facteurs d’incertitude, de déstabilisation, voire de disqualification des parents, les effets de la diffusion d’une vulgate psychologisante et psychanalysante rapportant systématiquement tous les conflits inéluctables et les confrontations nécessaires à des enjeux psychologiques, relationnels et communicationnels strictement familiaux.

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La défense objecterait, sans doute, que si l’éducation première incombe aux parents, de moins en moins longtemps, d’ailleurs, elle ne garantit pas nécessairement, par les temps qui courent, cohérence et fiabilité. L’éducation familiale est devenue le lieu de l’affrontement entre les conceptions, souvent divergentes sinon antagonistes, entre les père et mère, monoparentaux, recomposés ou pas. Depuis que l’autorité parentale est devenue conjointe, dans les temps postsoixanthuitards, les pères prétendent intervenir autrement que sur le seul registre du maintien de l’ordre familial et social, les mères ne se sentent plus tenues de protéger l’enfant des rigueurs ou des fureurs du conjoint comme aux temps de la puissance paternelle. Au regard des progrès concourant à l’égalité des statuts sociaux de l’homme et de la femme, la nécessaire différence des fonctions paternelle et maternelle n’est pas aisée à garantir aux enfants au sein de la famille, éclatée ou non.

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En ce qui concerne le champ de l’éducation spécialisée, il y aurait lieu d’interroger les effets des pratiques dominantes largement imprégnées des idées et des orientations qui viennent d’être exposées. Il serait salutaire de se demander, en particulier, si les travailleurs sociaux n’ont pas véhiculé les discours, les attitudes et les modèles éducatifs des classes moyennes dont ils sont issus, pour la plupart, en invalidant les pratiques éducatives des classes populaires, en se substituant aux parents. À une éducatrice qui lui faisait part de son inquiétude en lui apprenant que sa fille avait fugué durant la nuit, la mère répondait : « Ah, je vous comprends bien, je me mets à votre place ». Le thème, actuellement en verve, de la compétence des familles indique assez clairement que la démission des familles est aussi à examiner au regard des effets des pratiques de l’éducation spécialisée et des valeurs prédominantes dans la société.

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Nombre de jeunes des quartiers dits « sensibles » qui n’accordent guère de crédit à leur avenir et à qui « les carottes de l’insertion paraissent bien cuites, depuis longtemps », renvoient au monde le miroir exacerbé de ses valeurs et de ses références. Le primat de l’action, de l’efficacité, de la rentabilité, de la compétition, de la concurrence, du chacun pour soi sert un idéal individualiste, « libéral » à son niveau le plus élémentaire. Les jeunes dépossédés d’un avenir sont sans doute particulièrement sollicités par l’illusion de l’argent facile, par le primat de la consommation et de la possession sur l’échange. Et il faut vraiment se boucher les yeux pour ne pas établir de rapport entre l’extension des pratiques de racket et l’exposé médiatique quotidien des affaires de corruption, de détournements de bien sociaux, d’escroqueries commises par un nombre (d’ailleurs très limité) de personnages qui devraient incarner les valeurs qui fondent le vivre-ensemble dans une République et une démocratie.

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Quand les candidats de droite et de gauche ne cessent d’en promettre toujours plus en matière de soutien à la famille, il ne faut pas s’attendre à les voir reconnaître que « la famille n’est plus le lieu socialement privilégié d’une compétence éducative aujourd’hui distribuée sur autant de spécialistes et d’institutions secondes de l’enfance »[1][1] R. Brizais. Mission et démission de la famille. Conférence.... Il suffit de parcourir les différents magazines adressés aux parents sur les présentoirs du premier marchand de journaux venu, pour comprendre la difficulté contemporaine d’éduquer. Les parents sont mis en situation permanente d’incertitude par la profusion des questions et des conseils qui les (dés) orientent systématiquement vers autant de spécialistes supposés plus qualifiés qu’eux-mêmes pour répondre aux actes posés par leurs enfants, avant même qu’ils ne les posent.

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La petite histoire qui va suivre paraîtra particulièrement déconnectée des enjeux électoraux, évoqués ci-dessus. Et pourtant, elle a bien trait à l’autorité des parents et aux avatars de la fonction éducative…. Une mère se présente, un matin à l’école maternelle, son bambin sous le bras, au sortir de la voiture, les chaussures du dit dans l’autre main. L’institutrice s’adresse à l’enfant : « Eh bien, Pierrot, tu sais qu’il faut mettre ses chaussures à l’école ». La maman revient, bientôt, son Pierrot sur pied. « Mais, comment avez-vous fait, il a mis ses chaussures ? ». « Eh bien dit l’institutrice, je lui ai dit : Pierrot, tu mets tes chaussures ». Et la mère de porter la main vers sa tête : « Ah, il va falloir que je consulte ». Et s’il fallait encore illustrer les carences de la fonction éducative, aujourd’hui, on rapporterait la réaction de cette mère (toujours les mères…) confrontée à une amie qui s’étonnait qu’elle laisse sa fille se conduire d’une façon spécialement surprenante et plutôt incorrecte : « Qu’est ce que tu veux, je ne suis pas son éducatrice ! ! ».

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« Parents, n’ayez plus peur de vos adolescents » titrait, encore, le mois dernier, un magazine spécialisé en psychologie, dans sa rubrique « éducation ». À la question : « Que faire faire si l’on pressent un danger ? », la psychanalyste requise par le mensuel répondait : « On peut évidemment proposer à l’adolescent de l’emmener consulter. Mais, souvent, il est plus judicieux que les parents voient d’abord, seuls, un spécialiste pour lui faire part de leurs craintes ». Il n’est pas question de récuser la compétence des psychologues, des psychiatres et des psychanalystes pour parler les problèmes que peuvent rencontrer bon nombre d’adolescents et de parents avec leurs enfants. Cependant, il y a lieu de s’interroger sur le point de savoir si les questions posées par les comportements ordinaires des enfants et des adolescents trouveront les réponses pertinentes auprès de ces seuls spécialistes dans une société où les figures d’autorité (le père de famille, le maître d’école et le garde champêtre) et les structures de l’autorité (famille, école, église, armée, syndicats) se sont effacées et relativisées, dans une société où la socialisation, l’inculcation des normes semblent déficiente.

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La domination des sciences psychologiques (qui n’est pas imputable aux « psy », évidemment) dans le champ de l’éducation ordinaire et de l’éducation spécialisée fait obstacle, depuis plusieurs décennies, à une réflexion collective sur l’éducation. L’éducation répond, en effet, à une stratégie, à une tentative délibérée d’orienter, de canaliser la socialisation du sujet [2][2] Ch. Vogt. R. Brizais. Ch. Chauvigné. Y. Le Pennec,... qui dépend aussi du système politique dans lequel les plus jeunes doivent être préparés à prendre place de façon active. Les agents de justice employés par la Protection judiciaire de la jeunesse pour présenter et animer l’exposition « Questions de justice » dans les établissements scolaires expriment très clairement les défis actuels de l’éducation. Ils rapportent que : « les jeunes ne voient pas ce qui est mal », « les enfants ne se sentent pas responsables de ce qu’ils font, …ils n’ont pas conscience des actes qu’ils posent », « ils pensent assez souvent que la justice ne fonctionne pas », « ils ont tendance à régler eux-mêmes leurs compte »« ils assimilent la justice à la sanction », « ils restent sensibles par rapport aux conséquences qui touchent les parents ».

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Ces constats inquiétants signalent un monde caractérisé par un déficit de transmission des valeurs qui fondent le « vivre-ensemble », un déficit d’éducation et de socialisation des plus jeunes. Le débat sur l’éducation lèverait donc des questions qui traversent la société, et qui, la traversant, révéleraient la diversité des systèmes et des univers sociaux, lèveraient les antagonismes et les conflits qui la structurent. Le philosophe P. Reboul écrivait ainsi : « L’éducation est ce qui fait l’homme et par ce pouvoir redoutable, elle ne peut pas ne pas être idéologique. Son discours véhicule nécessairement des projets, des buts, des valeurs qui ne seront jamais très objectifs et qui seront toujours en conflits avec d’autres et je n’imagine pas qu’il puisse en être autrement….Un discours pédagogique sans idéologie serait un discours vide » (Le langage de l’éducation, PUF, Paris, 1984). On conçoit aisément qu’en période préélectorale, peu d’hommes politiques (les femmes le seraient sans doute plus) soient disposés à engager un tel débat.

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L’emprise sécuritaire actuelle, qui ne reflète nullement une « dérive », rappelle tous les éducateurs, au sens générique, à la loi de l’éducation comme loi fondamentale de la République. Elle leur impose de s’interroger collectivement sur les formes de socialisation de l’enfant qui ne peuvent se limiter, comme par le passé des sociétés traditionnelles, au simple dépôt des normes dans un sujet considéré comme un réceptacle passif. Une socialisation juridique est sans doute à développer pour préparer les enfants du troisième millénaire à se confronter à la complexité et à la juridification de la société mondiale dans laquelle ils vont évoluer. Cependant, le droit ne viendra jamais répondre, par lui-même, car là n’est ni son objet, ni sa fonction, aux situations qui se présentent quotidiennement aux parents, aux éducateurs, aux animateurs, aux élus. À quoi, il est utile d’ajouter, par les temps qui courent, que le respect des règles pour nécessaire qu’il soit, ne garantit pas, en tant que tel, de propension à l’humanité.

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L’incantation actuelle à l’autorité, les « rappels à la loi » qui valent plus comme autant de rappels à l’ordre, manifestent avant tout la nostalgie d’une époque où l’autorité aurait pu s’exercer verticalement, pleinement et sur le champ, sans contestation possible. Les adultes titulaires de l’autorité, obnubilés par les problèmes des violences, par les incivilités, par la délinquance des plus jeunes semblent dans l’incapacité de penser l’éducation en tant que processus éducatif, permettant à l’enfant à chaque stade de son développement physique, physiologique, affectif, psychologique, cognitif, intellectuel de faire valoir des compétences sociales toujours plus étendues. L’emprise sécuritaire semble bien écarter toute référence au courant des méthodes d’éducation active fondées sur la conviction que c’est par la liberté que l’enfant, et plus encore, l’adolescent s’incorporent au monde en découvrant les obligations, les devoirs que leurs crée l’exercice des droits et des libertés dont ils sont titulaires, bien qu’ils n’en aient pas le plein exercice. Les adolescents et les préadolescents ont acquis, depuis une ou deux décennies des libertés impensables pour les générations précédentes et à l’exercice desquelles ils n’ont été nullement préparés pour les raisons exposées ci-dessus.

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Le mythe de l’enfant-roi signe sans doute le désarroi dans lequel se trouvent nombre de parents et de familles moins dé-missionnaires que dé-missionnés, en tous cas dépassés. Cependant, il atteste d’abord la dévaluation de la fonction éducative dans des sociétés au sein desquelles la transmission des valeurs, des cadres de références et des normes est détraquée. Ici se situe le débat principal, non sur l’autorité qui ferait défaut aux parents, aux éducateurs, mais prioritairement sur les valeurs qui font autorité, actuellement, soit les valeurs du marché de la société néo ou ultra libérale dans laquelle l’idéologie de l’inégalité s’est installée comme un nouvel ordre des choses. Ce sont ces mêmes valeurs qui détruisent le lien social en assignant chacun à la recherche du petit bonheur individuel, égoïste et narcissique du consommateur satisfait, mais triste et violent au regard de la fraternité qui ne tient que lorsque la liberté et l’égalité sont garanties au plus grand nombre….

Notes

[*]

Educateur. Directeur à la Protection judiciaire de la jeunesse, retraité.

[1]

R. Brizais. Mission et démission de la famille. Conférence Ecole des parents et des éducateurs. 21 novembre 1998.

[2]

Ch. Vogt. R. Brizais. Ch. Chauvigné. Y. Le Pennec, L’enfant, l’adolescent et les libertés. Pour une éducation à la démocratie, L’Harmattan, 2000.

Pour citer cet article

Le Pennec Yann, « Sur la dévaluation de la fonction éducative », Journal du droit des jeunes, 5/2002 (N° 215), p. 32-34.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2002-5-page-32.htm
DOI : 10.3917/jdj.215.0032


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