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Journal du droit des jeunes

2003/1 (N° 221)


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Il devient nécessaire de revisiter le métier d’éducateur et d’affirmer son évolution vers une mission de prévention et de service aux personnes. Les nouvelles conceptions éducatives, les nouvelles pratiques, l’évolution des droits des usagers, les besoins émergeants, autant de tendances lourdes qui traversent et questionnent le métier d’éducateur. Il se trouve de fait en recréation, c’est pourquoi il paraît important de repensant sa mission et son action.

Un métier en recréation

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Depuis la création du métier d’éducateur, son champ d’intervention se déployait autour de la prise en charge d’enfants et d’adolescents dans le but de leur apporter une éducation. Le cadre, clairement posé, était formé pour remplacer, se substituer aux parents défaillants ou absents, a été bouleversé pour y réintégrer la dimension parentale. La notion de substitution progressivement évacuée, ne faut-il pas s’interroger à propos de son identité ?

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Si l’acte éducatif vise à soustraire l’usager à une situation de danger, de carence et contribue à sa sécurité psychique et physique, se substituer aux parents alourdit la problématique initiale. Les enfants éduqués par des professionnels sont mis dans une situation de conflit de loyauté qui les amènent à freiner, à mettre en échec la prise en charge. Comment en effet, accepter que l’éducateur se montre plus performant que ses propres parents, sans constater la grande défaillance de ces derniers et subir par contre coup une irréparable blessure narcissique ?

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Par contre, intégrer la dimension parentale dans la prise en charge éducative, demande à l’éducateur de soutenir et d’accompagner les parents dans les domaines propres à leur autorité, de se référer à eux. S’il vise toujours l’intérêt de l’enfant, le vecteur de l’action éducative devient le pôle parental. Plutôt que d’éduquer l’enfant il s’agit d’aider les parents à y parvenir.

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Mais cette dynamique positive, portée par la vague de la loi 2002-2, ne va pas sans bousculer leurs référentiels mais également leur positionnement. Cette volonté interroge leur rôle et donc leur métier. Peut-on encore parler d’éducateur ?

Une mutation à formaliser

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Eduquer c’est donner une éducation à…, c’est élever, former ; il s’opère là une action directe entre le professionnel et le jeune, action référencée à sa mission certes mais où le professionnel se met en avant dans une place qui vient forcément se substituer à celle des parents.

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Les représentations du métier d’éducateur ont évolué : « Grand frère des années 40, devenu père et mère dans les années 50 » puis, à la fin des années 70 « membre de l’équipe de psycho-pédagogie-médico-sociale »[1][1] Jeanine Verdès-Leroux, Le travail social, Ed. de Minuit,..., sa mission était clairement d’ordre substitutif. D’ailleurs si l’on reprend la définition du ministère de la Santé publique en 1974, l’éducateur est « un véritable technicien chargé, …de l’observation et de l’éducation d’enfants ou d’adolescents présentant des déficiences psychiques ou physiques ou des troubles du caractère ou du comportement »[2][2] Idem. « il doit leur offrir une image valable d’identification » « donner à voir un homme à la personnalité bien construite, solide, droite, autonome »[3][3] E. Barnola, cité par J Verdès-Leroux, idem, p. 152. La référence aux parents est absente et leur place est occupée par l’éducateur. La mission est de se proposer comme modèle, de les remplacer. Paul Fustier lui-même reconnaît que la position d’éducateur est paradoxale : « qui doit être et un parent et un non- parent » ainsi que celle de l’internat qui doit être « une famille et une non-famille »[4][4] Paul Fustier, Les corridors du quotidien, Pul, 1993,....

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Il est temps d’en finir avec ce paradoxe qui, s’il se révèle thérapeutique pour certains, entretient une confusion, source de mauvaises représentations qui parasitent le message éducatif actuel.

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En effet l’évolution situe maintenant le professionnel dans une action indirecte, le positionnant en tiers, en médiateur, dans une interface favorisant la relation éducative qui s’installe, se restaure entre le parent et l’enfant. Dans cette configuration, le professionnel se positionne en retrait, derrière l’image des parents, les poussant, eux, sur le devant de la scène éducative. Il ne se donne plus à voir. Si être éducateur c’est favoriser l’émergence chez l’autre de sa propre volonté, le rendre acteur de ses projets, on pourrait se risquer à dire que la praxéologie concerne maintenant la relation éducateur/parents. Pour autant l’éducateur n’est pas celui des parents, ce qui m’amène à avancer que le terme même d’éducateur devient inadéquat car ne désignant pas le changement à l’œuvre et la réelle place du professionnel.

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Comme je l’évoquais, dans un article précédent, ce métier change puisqu’il implique la prise en charge globale de l’usager et le partage de cette responsabilité avec les parents tout en venant renforcer leur fonction éducative [5][5] Gilles Chenet, Une mecs en révolution, in Action juridique....

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En prenant l’exemple des internats, on constate qu’ils s’orientent de plus en plus vers une dérégulation de l’hébergement au profit d’un accompagnement extérieur, dans le milieu naturel, des usagers. Les nouvelles pratiques qui s’inventent sur le terrain se heurtent au manque de préparation des éducateurs qui ne sont pas formés pour ces fins, ce qui interroge leurs limites et leurs capacités personnelles. Il faut donc, avec eux, repenser leur place, leur rôle, leurs outils, leurs référentiels. Ce professionnel est pour partie éducateur, lorsqu’il développe une action directe vers le jeune, mais qui est-il dans les autres aspects de son rôle ?

Éducateur, un terme trop imprécis

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Éducateur est un terme trop imprécis pour témoigner des particularités d’un métier en mutation. La spécificité des différents champs d’intervention de l’éducateur, handicap, réinsertion, milieu ouvert, enfance, adolescence, adultes, demande une technique et une spécialisation importante. Existe-t-il encore suffisamment de points communs entre celui qui agit en direction d’adultes handicapés et celui qui intervient auprès d’adolescents en difficultés sociales et relationnelles ? Pour autant, j’affirme qu’il existe un socle commun de valeur, immanent à cette mission d’aide à la personne, résultat d’une alchimie complexe faite de la métabolisation d’un des savoir-faire avec les propres valeurs du professionnel. Mais si je ne conteste pas une nature à ce métier, la mise en œuvre de l’action éducative me paraît bien différente selon le secteur ou le public concerné.

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Peut-on parler d’éducateur lorsque la mission s’axe sur le soutien à la parentalité, sinon à participer d’un paradoxe !

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Doit-on parler d’éducateur lorsqu’il s’agit d’accompagner des adultes dans leur réinsertion, n’est ce pas les réduire à l’état de mineurs ? Qui peut s’arroger le droit d’éduquer un adulte sinon à participer d’une dérive totalitaire ?

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Sont-ils éducateurs, les professionnels en charge du milieu ouvert ? Qui éduquent-ils ? Les parents, l’enfant ? D’ailleurs ils sont souvent nommés « travailleurs sociaux » ce qui introduit de fait, un distinguo. Ne s’avère-t-il pas là, un besoin de distinction ?

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Éducateur, peut être encore le professionnel qui intervient dans un CER, un lieu de vie, auprès d’adolescents en rupture et qui se trouve dans une relation directe avec eux. Mais, en ce qui concerne la majorité d’entre eux, le terme n’est plus approprié, ne correspond plus à la réalité de l’action entreprise et en parasite les objectifs. Il devient alors nécessaire d’en préciser les fonctions et les rôles. Au moment où une partie des éducateurs va vraisemblablement se tourner vers des tâches participant d’une prise en charge répressive, on peut se poser la question de savoir s’il s’agit des mêmes éducateurs, du même métier ? Peut-on accepter de partager avec eux une identité commune, sous peine de réintroduire ce métier dans les références à la baffothérapie, à la coercition et à la répression ? Il est important que la majorité de ceux qui ne se reconnaissent pas dans cette orientation s’en démarquent.

Éducateur, travailleur social ?

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Il est devenu nécessaire de faire évoluer la sémantique pour affiner le concept. Autant le terme d’éducateur ne paraît plus approprié et plus représentatif des différents niveaux d’intervention du professionnel, autant le terme de travailleur social évacue la notion d’éducatif, ce qui me paraît peu souhaitable et engloutit l’action éducative dans le grand fourre- tout du travail social.

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Le métier émergeant comporte une dimension éducative, une dimension sociale et une dimension d’accompagnement parental, ce qui demande de faire évoluer la sémantique qui ne témoigne plus des différents aspects du rôle. Dans une société qui affine ses codes, ses normes, ses lois, n’est-ce pas devenu incontournable ?

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Il me paraît opportun de distinguer la fonction et les rôles. Que le travailleur social ait une fonction d’éducateur est évident mais il a aussi d’autres rôles qui ne saurait se réduire au simple métier d’éducateur à moins d’en restreindre le champ. Éducateur désigne surtout une fonction qui qualifie tous ceux qui peuvent être amenés à intervenir, à participer à l’éducation, des parents aux professeurs en passant par les entraîneurs sportifs.

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Il faut également revisiter l’étymologie même de ce concept afin de qualifier précisément l’évolution de ce professionnel amené à intervenir dans une action complexe, sans cesse en création, en recherche et en action. C’est pourquoi je préférerai au terme d’éducateur l’expression d’Accompagnant éducatif et social, qui, à mes yeux représente davantage ce positionnement et favoriserait l’émergence d’un professionnel nouveau.

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La notion d’Accompagnant introduit intrinsèquement un tiers, le parent en l’occurrence, permet d’éviter le risque de confusion des places, introduit cette action dans le principe de coparentalité, d’étayage de la fonction parentale, évoque également la volonté de travailler en lien, en relais, en soutien.

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À cette notion, s’accole celle d’éducatif qui rattache le professionnel à son rôle premier, et celle de social qui affirme son ancrage dans son environnement, dans la dimension externe, dans une action globale en réseau autour et avec l’usager.

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Cette évolution permettrait également, en fonction de la dénomination retenue par chaque service, d’afficher son projet, tant le terme d’éducateur est générique et imprécis. Elle permettrait également de différencier et de préciser les filières de formation.

Notes

[1]

Jeanine Verdès-Leroux, Le travail social, Ed. de Minuit, 1978, p. 152.

[2]

Idem.

[3]

E. Barnola, cité par J Verdès-Leroux, idem, p. 152.

[4]

Paul Fustier, Les corridors du quotidien, Pul, 1993, p. 69.

[5]

Gilles Chenet, Une mecs en révolution, in Action juridique et sociale, N° 216, juin 2002, p. 22.

Plan de l'article

  1. Un métier en recréation
  2. Une mutation à formaliser
  3. Éducateur, un terme trop imprécis
  4. Éducateur, travailleur social ?

Pour citer cet article

Chénet Gilles, « D'éducateur à " accompagnant éducatif et social " », Journal du droit des jeunes, 1/2003 (N° 221), p. 58-60.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2003-1-page-58.htm
DOI : 10.3917/jdj.221.0058


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