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Journal du droit des jeunes

2003/10 (N° 230)


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Ce sont certains retours que j’ai eus de mon livre[*][*] L’échec de la protection de l’enfance, 2003, Dunod (des idées amalgamées, peut-être pas assez précisées par moi ou bien mal lues ou de manière passionnée) qui me poussent non pas à me justifier mais à préciser certaines notions.

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Il me semble absolument nécessaire de proclamer qu’une séparation non justifiée est une injustice et un drame intolérable (page 81). C’est la pierre d’angle. Ma naïveté n’est pas non plus telle que je puisse ignorer qu’un travail est possible avec certains parents et que dans ces situations, des dispositifs d’aide à la parentalité peuvent et doivent être mis en place, si besoin dès la période prénatale (page 180). Par ailleurs, je suis président d’une association d’aide à la parentalité et j’y suis actif. Cet ouvrage n’est donc pas centré sur la séparation et les méchants parents mais sur l’enfant seulement, l’enfant confronté à une situation familiale trop difficile pour lui. Et comment soulager ou éviter ces souffrances et ces dégradations affectives et cognitives que nous connaissons tous et dont j’ose espérer qu’elles continuent à nous bouleverser. Sinon que penser de celui qui n’aurait aucune souffrance dans cette activité professionnelle. Cependant le travail clinique, même éprouvant, n’a rien à voir avec le charisme.

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La construction de ce livre suit un ordre précis. La première partie introduit au monde interne de ces enfants. La deuxième partie montre qu’on peut évaluer précisément, écouter l’enfant, si nécessaire gérer soigneusement les contacts parents-enfant dans des visites médiatisées sans rompre ce contact. La troisième partie découle des précédentes : si de nombreux enfants vont aussi mal, et s’il existe des possibilités d’éviter ou de diminuer leur souffrance, pourquoi est-il aussi difficile de faire évoluer nos pratiques ?

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Avant d’entrer dans le vif du sujet, trois remarques :

  • Le taux de succès proche de 100 % paraît exagéré. Ces chiffres, entre 93 et 97 %, sont exacts, mais il est indiqué qu’ils ne concernent que l’hôpital de jour, et pas d’autres unités du service ; et même ainsi, quand je constate que 5 % d’enfants quittent cet hôpital de jour en restant violents, j’éprouve une insatisfaction et une inquiétude. Surtout, les améliorations obtenues le sont à un prix exorbitant : quatre à cinq ans de soins quotidiens, soit 480 000 euros de coût moyen, puis un suivi en ambulatoire jusqu’à la majorité si besoin. Voilà ce que cela coûte d’influencer positivement un destin mal engagé. Et cela concerne quotidiennement quatorze enfants dans notre service. Oui, en y mettant un tel prix et des compétences, on y arrive, mais est-il normal qu’une telle partie de nos budgets hospitaliers en psychiatrie soit consacrée à soigner des troubles dont beaucoup auraient pu être évités par des décisions plus adéquates. Les professionnels de la protection de l’enfance se soucient-ils réellement de ces coûts, que j’ai indiqués page 181 ?

  • J’ai aussi entendu que notre expérience reposait seulement sur des cas extrêmes. J’ai écrit que les jalons d’évaluation ont été élaborés à partir de l’analyse de 100 situations suivies en soins, et de 70 expertises. Mais notre expérience est plus vaste. Rien qu’en 2002, notre seul intersecteur de pédopsychiatrie a reçu 179 enfants placés, sur une file active de 770 enfants. Notre département compte 1080 enfants placés en tout, et il y a quatre intersecteurs dans ce département. Et les discussions avec les collègues qui sont au front, montrent qu’ils sont en permanence confrontés à ces situations dites rares. Pourquoi les qualifier de rares alors que nous y sommes tous confrontés quotidiennement, éducateurs, juges ou soignants, que signifie et que cache cet alibi de rareté ?

  • Dernier détail, il paraîtrait que je ne cite qu’un petit nombre de pays. Mon travail est clinique et ne consiste pas à faire le tour du monde pour observer les défauts ou qualités des autres structures. Je rapporte seulement dans ce livre l’intérêt qu’a suscité en moi ce que faisaient l’Italie et le Québec. A noter que ce dernier pays est en train de remanier sa loi pour prendre encore plus en compte la protection de l’intérêt de l’enfant, c’est-à-dire, dans la conception de ce pays, la protection de son développement affectif, relationnel, et intellectuel.

Mon propos est celui d’un médecin, engagé dans des soins et qui est impressionné par un ensemble de dysfonctionnements qui inexorablement convergent, in fine, vers lui, comme sur ses collègues. Je vais en donner deux brefs exemples récents qui ne sont pas décrits dans mon ouvrage.

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Premier exemple, j’ai été amené à recevoir deux frères, âgés de sept et huit ans, qui sont en internat depuis l’âge de deux et trois ans car d’après les professionnels, il était nécessaire d’attendre que leur mère soit d’accord pour une admission en placement familial, sinon ce projet échouerait. Notre expérience nous a montré l’inexactitude de cette affirmation : des placements familiaux peuvent bien fonctionner malgré le désaccord des parents, tout dépend de la manière dont ce placement sera protégé. Cette mère ne vient prendre ces enfants pour les amener chez elle qu’à un rendez-vous sur trois et n’a jamais pu les investir plus malgré les diverses tentatives d’aide à la parentalité qui lui ont été proposées. Chez elle, elle ne fait rien avec eux, il n’y a aucun échange agréable. Cette mère a ses enfants. Ces deux garçons mettent toute leur énergie psychique à attendre ainsi leur mère depuis cinq ans, sans nouer de liens avec quelque autre adulte, ils vont mal, sont agressifs, incapables de jouer avec les autres enfants, ont perdu une partie de leur intelligence, et sont en échec scolaire.

Une loi néfaste

Deux cent soixante-dix mille enfants et adolescents en France sont concernés par le dispositif de protection de l’enfance. (…) Lorsque ces maltraitances sont découvertes, ces enfants sont fréquemment, mais pas toujours, mieux protégés que ceux qui sont en danger psychique. (…) Un certain nombre des parents concernés tire bénéfice des différentes formes d’aides (matérielles, éducatives, psychologiques) qui leur sont proposées, et réussissent alors à mieux s’occuper de leur enfant, à l’investir de manière plus adaptée ; d’autres ne parviennent pas à utiliser ces appuis ; d’autres encore les refusent. Aucun critère n’est formalisé en France pour évaluer dans quelles situations une aide a des chances d’aboutir et pendant quelle durée on peut tenter de la proposer sans risque pour le développement de l’enfant. (…)

Dans notre pays, des dysfonctionnements institutionnels sont fréquemment responsables de troubles chez ces enfants. Car la plupart d’entre eux vont mal : ils présentent des difficultés scolaires massives avec souvent une perte d’une partie de leurs capacités intellectuelles ; ils peuvent être très violents ; ils sont incapables de nouer un lien à peu près satisfaisant avec autrui. Ces troubles n’ont pas été et ne sont pas écoutés par beaucoup d’adultes impliqués dans ces situations : citons certains responsables politiques, travailleurs sociaux, travailleuses familiales à domicile, certains juges des enfants, pédopsychiatres. Solitude, angoisse de l’abandon, terreur, hallucinations, sacrifice inutile de soi pour tenter en vain de sauver un parent délirant ou gravement dépressif, etc., c’est le vécu quotidien de ces enfants. (…)

De nombreux professionnels s’identifient massivement aux parents, au détriment de l’identification à l’enfant : ils plaquent sur ces familles le lien qu’ils ont (eu) avec leurs propres parents ou avec leur descendance. De ce fait, ils sous-estiment l’impact sur l’enfant des difficultés personnelles de ces pères et mères lorsqu’elles sont lourdes. Ou ils minimisent la fréquence de ce genre de situations en les qualifiant de circonstances « extrêmes », donc supposées rares. C’est faux : dans notre pratique, nous passons une grande partie de nos journées à recevoir et tenter de prendre en charge de telles familles.

Le résultat est que notre pays a un dispositif de protection de l’enfance en danger inefficace, souvent même très nuisible, et qui repose depuis des décennies sur deux règles implicites : ne pas évaluer ses résultats, c’est-à-dire l’état des enfants dont il est supposé favoriser le bien ou le mieux-être (« il n’est pas exagéré de parler de résistance à l’évaluation », Gabel) ; ne pas prendre connaissance des nombreux travaux qui montrent qu’on peut mieux faire. De plus, ce dispositif coûte au contribuable cinq milliards d’euros par an. À ce titre, tout citoyen est concerné par ce problème. (…)

Extraits de l’Introduction

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Le deuxième exemple concerne un nourrisson de dix-huit mois qui habite un autre département. Sa mère ne le désirait pas, mais a cependant poursuivi sa grossesse. Malgré un séjour en maison maternelle de quatre mois où elle fut très étayée, elle s’est révélée totalement inadéquate pour s’occuper de son bébé, aucun échange corporel n’étant adapté, et cet enfant a dû être placé d’abord en pouponnière puis en famille d’accueil. Pendant plusieurs mois, pendant chaque visite médiatisée qui a lieu deux fois deux heures par semaine, le bébé, très angoissé par la présence de sa mère, hurle, essaie désespérément de se soustraire à son contact, et il est mal psychiquement en permanence, même en dehors de ces rencontres. Un premier psychologue de l’Aide sociale à l’enfance demande au juge des enfants une expertise psychiatrique de la situation, qui est refusée.

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« Peu à peu », le juge doit cependant espacer les visites qui ont lieu une heure tous les quinze jours. L’enfant a alors les troubles suivants à neuf mois : un important retard de développement au Brunet Lézine, des pleurs sans raison, qui ne sont pas calmables, un refus des contacts cutanés. Il va mal pendant dix jours après chaque visite, et ne commence à se sentir à peu près bien que pendant les cinq derniers jours. Un deuxième psychologue de l’Aide sociale à l’enfance demande une expertise qui est aussi refusée. Par la suite, les troubles augmentent au cours des visites médiatisées, le nourrisson de raidit en arrière, prend une attitude les bras en chandelier, coupe le contact visuel. A dix-sept mois, il a des traits autistiques, évite la relation, se balance, se tape la tête contre le sol, tétanise ses muscles, fait des crises de panique. Un troisième psychologue demande une expertise qui est encore refusée, et les visites ne sont suspendues qu’après que l’enfant a dû être hospitalisé en pédiatrie pour un refus total de s’alimenter, de boire, de dormir pendant plusieurs jours, sa vie étant alors en danger. Cet enfant présente maintenant une pathologie psychique dont nous ne sommes pas certain qu’elle soit traitable, et qui en tout cas laissera probablement des séquelles.

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Voilà comment, quotidiennement, l’idée que le maintien physique du lien parents-enfant doit être une priorité à tout prix peut interdire l’évaluation qui risquerait de démontrer l’inadéquation de nos décisions. Ce qui s’est passé pour ces enfants est équivalent à laisser croître une tumeur pour être bien sûr que c’était un cancer, donc maintenant il faut le traiter, mais est-il encore guérissable ?

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Prenons la question autrement. Comment se fait-il que pour beaucoup de professionnels impliqués, magistrats, inspecteurs ASE, éducateurs, psychiatres, etc., l’absence de dispositif d’évaluation précis ne pose pas problème ? Car c’est là qu’est le vrai problème : cette absence ne gêne pas, alors que le Québec vient de mettre au point sa troisième version depuis 1995, et que d’autres pays ont aussi des outils fiables, même si heureusement une part de subjectivité subsistera toujours. La réponse est peut-être qu’utiliser de tels outils démontrerait rapidement l’inadéquation de beaucoup de nos décisions.

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Je ne prétends pas détenir la science exacte, mais je peux dire que ce que nous avons de savoir établi bat en brèche nos pratiques. Pour moi, la qualité d’un professionnel se juge d’abord sur la qualité de son évaluation, et particulièrement d’après sa réponse à la question suivante : « Comment évaluez-vous si un bébé est en situation de grands risques pour son développement affectif et intellectuel ? » Or cette simple question met dans l’embarras beaucoup trop d’acteurs de la protection de l’enfance. Et c’est vrai, mon raisonnement ne s’intéresse que peu au débat d’idées sur les droits des parents, les droits de l’enfant, etc. Quand on est médecin, compte d’abord la manière dont l’enfant s’en sort, et si c’est en maintenant des liens réguliers avec ses parents, tant mieux, sinon, c’est regrettable.

Maurice Berger a réponse à tout !

Il n’a jamais vu un placement abusif…

Si l’on demande à Maurice Berger si ces juges qui prennent de si mauvaises décisions en rendant des enfants à leur famille, conseillés par des intervenants et experts qui ne savent pas évaluer correctement une situation, ne se trompent pas aussi souvent et aussi dramatiquement lorsqu’ils retirent un enfant de son milieu, suivant le conseil des mêmes, il répond qu’à une exception douteuse près, il n’a, au cours de sa longue carrière, jamais rencontré une situation de placement abusif, c’est à dire d’un enfant placé alors que ses parents auraient pu être aidés pour conjurer la situation de danger.

A Saint-Etienne, les juges prennent des bonnes décisions… d’où lui viennent donc ses virulentes critiques des magistrats et des intervenants sociaux ?

A la question de savoir si certaines institutions ou familles d’accueil ne sont parfois pas plus pathogènes que les parents auxquels l’enfant est retiré, il s’étonne et dit ne jamais avoir connu rien de tel : à Saint-Etienne, les enfants progressent dans les institutions de la Sauvegarde et autres maisons d’accueil. Il n’a pas vu de cas d’enfants qui, bloqués affectivement et intellectuellement pendant un séjour en internat, allaient mieux dès qu’ils étaient r endus à leur famille, avec ou sans soutien… A St-Etienne, tout baigne !

J.P.B.

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On comprend maintenant que la quantité d’enfants qui vont mal est très sous-estimée. En l’absence d’évaluation adéquate, on ne peut bien sûr pas réaliser l’ampleur des dégâts. En France, je l’ai écrit (page 1), on protège assez bien les enfants des dangers visibles, « palpables », en particulier des sévices physiques, quoiqu’en dise la presse. On fait plus attention qu’auparavant aux abus sexuels, encore que le nombre de non-lieux pour des enfants de moins de quatre ans objets d’attouchements sexuels soulève d’importantes questions. Mais sorti de ces deux contextes qui impliquent pénalement les professionnels, on protège bien essentiellement les enfants qui sont en situation de risque léger, alors que plus le danger psychique est important, plus les décisions deviennent aberrantes, aléatoires, avec des résultats fréquemment catastrophiques. En l’absence d’évaluation précise, toute situation de danger peut être gravement sous-estimée, et cette menace permanente signe l’échec de notre système. A quoi peut-on se fier quand il est affirmé qu’un enfant va bien ou pas trop mal ?

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Autre point, l’importance de la théorie et de la clinique de l’attachement est habituellement balayée d’un revers de main, ou ignorée. Or cette théorie constitue le soubassement d’autres dispositifs de protection de l’enfance. Aucun être humain ne peut se développer normalement sur le plan psychique sans être relié à une figure d’attachement stable, fiable, qui lui permettra de se sentir en sécurité. Sinon apparaissent des angoisses d’abandon délétères, un besoin de maîtrise exacerbée sur l’autre, l’incapacité d’explorer le monde, une attente interminable de satisfaction en provenance d’un parent insatisfaisant, et peu à peu la perte de la capacité de nouer des liens avec qui que ce soit. Voilà ce que produisent les mamans si douces quand elles embrassent leur enfant, puis qui disparaissent de manière imprévisible pendant des heures, des semaines, des mois, sans saisir un seul instant ce que ces micro-traumatismes répétitifs font vivre à leur enfant. Le concept de délaissement est un des grands absents de notre pratique.

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Un enfant ne peut se développer que si son besoin d’appartenance est nourri, et cela ne peut se faire que dans la continuité. Le premier droit de l’enfant n’est pas d’être élevé par ses parents, mais de bénéficier d’une figure d’attachement sécurisante qu’il puisse intérioriser pour le restant de son existence. Ce qui définit la fonction parentale, c’est d’abord de pouvoir garder une préoccupation constante à l’égard d’un enfant, et la capacité de s’identifier à ce qu’il ressent. Ne pas prendre ceci en compte aboutit fréquemment à repousser le moment d’une séparation inévitable. L’enfant est séparé tardivement, mais comme il s’est déjà structuré de manière défectueuse, cette séparation ne le protège plus, c’est pile je perds, face je perds. La question n’est donc pas forcément de séparer plus mais mieux, au « moins mauvais moment ».

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Cette argumentation est valable même sur le plan biologique. Très peu de professionnels se soucient en France des dizaines de publications scientifiques qui, depuis 1996, portent sur les conséquences cérébrales des processus d’attachement pathologique et qui démontrent que si l’attitude des parents est vraiment trop désorganisatrice pour un bébé ou un enfant, ce dernier présente souvent une élévation chronique du taux de cortisol sanguin très au-dessus de la normale. Cette augmentation du taux de cortisol entraîne une atrophie des cellules cérébrales du système limbique, dont l’hippocampe, ce qui se traduit par 10 à 15 % de cellules en moins. Or c’est dans cette zone que s’organisent la mémoire affective et les comportements d’attachement. De plus, cette zone est reliée à une partie proche du cerveau, l’amygdale, qui mémorise les affects de peur, et on constate actuellement que des circuits « en boucle » s’installent entre ces deux zones, et que s’organisent des réactions automatiques d’attachement pathologique et de peur. Et l’on sait à quel point, même lorsque les enfants sont séparés, ils maintiennent des comportements de peur et d’attachement inadaptés, répétitifs et automatiques. Et nous savons aussi que c’est un mythe de penser que parce qu’un enfant va être mis dans une famille d’accueil adéquate, cela va suffire pour qu’il puisse réorganiser son fonctionnement psychique. Ces travaux sur les détériorations neurologiques liées à l’élévation du cortisol sanguin ont amené un grand nombre de juges des enfants du Québec à modifier la manière dont ils appliquaient la loi.

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Et chez nous, quelles recherches menons-nous pour progresser ? D’autres pays évaluent leurs résultats. M. Pierson avait fait de même en 1978 à Nancy, et après, dans quel trou est tombé la recherche clinique en France sur ce sujet, à part, principalement, les travaux de M.C. Dumaret ? Pouvons-nous nous permettre d’attendre vingt ou trente ans de « nouvelles » futures recherches françaises pour modifier ce qui est aussi dysfonctionnel dans notre dispositif ?

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Le plus important, peut-être, c’est à quel point, à force d’être envahi par l’idée du maintien physique du lien avec les parents, nous ne faisons pas confiance à la pensée, la pensée sur le lien, et la valeur du lien en pensée. Ainsi une mère nous déclare que le plus beau jour de sa vie sera celui où on lui rendra son enfant placé. Puis la visite médiatisée commence, son garçon amène sa photo de classe, et la mère dit : « où es-tu ? ». L’enfant montre. « Je ne t’aurais pas reconnu » commente la mère, ce qui souligne à quel point elle parle d’un enfant imaginaire lorsqu’elle évoque une famille réunie. L’enfant sera assez mal après cette réflexion maternelle. Autre exemple, au bout d’un an de prise en charge, un garçon dont la mère ne se manifeste plus depuis plusieurs mois, déclare « ma mère me manque ». Nous lui demandons en quoi elle lui manque, et ce qu’il lui dirait s’il la voyait. Il ne trouve aucune réponse. Ce qui apparaît alors, c’est que comme on s’est bien occupé de lui en famille d’accueil et en hôpital de jour, il réalise maintenant ce qu’est une fonction maternelle, et qu’une mère adéquate lui manque. Nous allons réfléchir avec lui sur les effets que produit en lui cette constatation, alors que d’autres professionnels tenteraient de réintroduire rapidement la mère réelle.

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En conclusion, oui je pense que trop souvent, pas toujours, notre dispositif de protection de l’enfance est à côté de l’enfant, comme on est à côté de la plaque. Et tant que nous ne replacerons pas l’enfant au centre, c’est-à-dire tant que nous ne considèrerons pas comme prioritaire la protection de son développement affectif, relationnel, intellectuel, ce qui implique un changement profond de la loi de 1970, rien ne changera. Et cette modification de la loi devra impliquer dans certaines situations un projet de vie permanent sous diverses formes. La création de référentiels d’évaluation, l’amélioration de la formation, et pourquoi pas, le doublement largement justifié du nombre de juges des enfants, ne seront que très peu utiles tant que la loi ne nous contraindra pas à modifier notre manière de pensée. Sinon, dans de nombreuses situations, les professionnels demeureront écartelés entre des impératifs contradictoires. Or, permettre aux professionnels de pouvoir construire un projet cohérent et durable est le seul moyen de diminuer leur turn-over.

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Les lecteurs comprendront maintenant, face à l’immensité de la tâche, pourquoi ce livre a été écrit et rédigé dans un style « frontal ». Il n’est pas qu’un témoignage, qu’un miroir souvent désagréable, il est le symptôme de la très faible capacité de changement « de l’intérieur » de notre dispositif.

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Ceci étant posé, il est clair que je serai toujours disponible pour collaborer avec toutes les instances officielles, je soutiendrai leur volonté de changement, mettrai la compétence qu’ils voudront m’accorder à leur disposition.

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Et j’en profite pour annoncer ici la création prochaine d’un réseau international de recherches cliniques en protection de l’enfance, qui se consacrera aux travaux sur les processus psychiques en jeu.

Notes

[*]

L’échec de la protection de l’enfance, 2003, Dunod.

Pour citer cet article

Berger Maurice, « Pourquoi ce livre ? », Journal du droit des jeunes, 10/2003 (N° 230), p. 21-24.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2003-10-page-21.htm
DOI : 10.3917/jdj.230.0021


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