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Journal du droit des jeunes

2003/10 (N° 230)


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L’ouvrage « L’échec de la protection de l’enfance »[**][**] Maurice Berger, L’échec de la protection de l’enfance,..., publié ces jours ci par le pédopsychiatre Maurice Berger, reprend pour une grande part des textes déjà diffusés sous formes d’articles ou de chapitres d’ouvrages collectifs critiquant « l’idéologie du maintien du lien ». L’unité générale de l’ouvrage, incontestable, est rendue à la fois par l’idée force du propos et par un ton particulièrement péremptoire et agressif. L’auteur soigne des enfants de parents « très inadéquats » depuis 24 ans et réussit avec un taux de succès proche de 100% (sic) et donc il sait d’où vient le problème et comment le résoudre. Les enfants sont maltraités par les acteurs y compris de terrain du système de protection, alors que l’alternative est simple : il faut séparer les enfants de leurs parents pathogènes, leur offrir des placements à longs termes, en rendant difficile, sinon impossible, la remise en cause des décisions antérieures, et, pour ce faire, créer un mode d’accueil familial nouveau susceptible de se transformer en famille d’adoption.

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L’auteur enfonce donc, à juste titre ici, un clou, qui fait mal : beaucoup trop d’enfants sont bringuebalés de familles d’accueil en retours enfamille et vice versa, au point d’y être tout à fait perdus « Lost in care » (1986). Si, à ce jour, nous avons quelques idées du nombre d’enfants signalés, du nombre de jeunes accueillis à une date donnée, nous ne sommes absolument pas en mesure d’évaluer les parcours types des enfants dans le système de protection et les rares approches ponctuelles effectuées confirment des aller et retour multiples et le plus souvent peu ou pas argumentés. Selon nous, le docteur Berger a donc raison de critiquer les va-et-vient entre familles et organisations de suppléance familiale et de préconiser « dans certains cas » la possibilité de placements de longue durée, faisant sauter la rupture radicale, très française, entre famille adoptive et famille d’accueil. Bien évidemment, ceci conduira cependant à une fragilisation des adoptions, notamment à l’adolescence, comme en Grande-Bretagne par exemple.

M. Berger se trompe au moins sur trois points

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1. - faire porter la responsabilité aux professionnels

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Il a tort d’en faire porter la responsabilité aux professionnels de première ligne (magistrats et travailleurs sociaux) avec une violence inouïe et non aux « idéologues » : Françoise Dolto, Geneviève Appell, et Myriam David qui parmi beaucoup d’autres, dont nous sommes, ont souligné l’importance des liens familiaux. Nous continuons notamment à affirmer leur rôle essentiel pour l’insertion des jeunes sortis de placement. Nous n’insistons pas sur cette violence que bien des lecteurs mettront en relation avec la violence vécue dans une activité professionnelle des plus difficiles.

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2. - Il a tort d’inférer des situations qu’il connaît bien une vision globale de la population concernée par les services de protection de l’enfance.

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L’auteur évoque l’expérience de St-Étienne à de très nombreuses reprises (plus de cinquante fois), les seules références autres sont les « Québécois » ou les « Britanniques » parfois les « Belges », donnant l’impression, que ce bon docteur a découvert quelque nouveau remède, et qu’un Bonneuil, un Suumerhill ou un Lieu où renaître (Betelheim) était né à St Étienne au cours des deux dernières décennies, comme s’il ignorait que de telles innovations fondées sur un leader charismatique ne survivaient à peu près jamais à leur fondateur et ne donnaient pas de résultats significatifs lorsqu’une tentative de généralisation en était faite.

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L’ouvrage n’a donc pour seul fondement que l’auto-évaluation d’une institution unique ayant pris en charge cent enfants en très grande souffrance sur 24 années et vu de très nombreux enfants en consultation externe ou pour expertise. Soixante-dix dossiers « en situation d’impasse » (p. 46) adressés à cette équipe, du fait de son expertise reconnue, ont contribué à nourrir la réflexion de Maurice Berger. L’offre crée la demande : il est manifeste que la réputation justifiée et médiatisée de ce service a conduit des orientations en relation avec ses compétences reconnues. On comprend alors que ces psychiatres éminents et novateurs confondent enfants à protéger et enfants de mères gravement malades mentalement avec lesquelles ils travaillent tous les jours.

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Pourtant les analyses sociologiques des populations prises en charge, en France, comme au Québec ou ailleurs, montrent que tous les enfants placés ne sont pas des enfants maltraités. Certains sont nés dans la misère, d’autres ont des troubles du comportement, dont rien ne prouve que les parents sont responsables, d’autres présentent des pathologies lourdes ou des handicaps, beaucoup enfin sont en situation d’échec et de rejet scolaire, dont la responsabilité parentale est loin d’être évidente. Il suffit de circuler dans les pouponnières pour voir que les bébés sont, en grande majorité, noirs ou d’origine maghrebine. Il faudrait être naïf pour croire que la qualité du lien maternel soit un trouble aussi socialement et culturellement distribué. Les enfants sont rares, la demande d’adoption forte et structurée. La croyance que les enfants de familles pauvres seront plus heureux dans des familles riches a justifié les déportations d’enfants canadiens et britanniques en Nouvelle-Zélande et en Australie mais aussi des enfants réunionnais en Métropole. L’auteur n’a pas de tels projets, mais en limitant son analyse à la seule dimension du lien d’attachement précoce entre mère et enfant, il favorise, malgré lui, de telles dérives.

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3. - Maurice Berger ignore la maltraitance au sein des organisations de suppléance familiale

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Maurice Berger, enfin, ignore (fait semblant de tenir pour négligeable) la maltraitance au sein des organisations de suppléance familiale, y compris au sein des familles d’accueil, pourtant souvent décrite par les Québécois ou les Britanniques auxquels cet auteur se réfère fort fréquemment.

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« Notre seul guide est l’état de l’enfant que pour ainsi dire nous ne quittons pas des yeux » (p.81), si la formule apparaît belle, elle suppose d’une part une hiérarchisation entre les humains, que nous laisserons aux philosophes le soin de discuter, mais surtout elle omet la prise en compte des contextes institutionnels dans lesquels s’inscrit toute décision, fut-elle thérapeutique. La décision de séparer suppose une double évaluation de la situation avant la séparation (ce que fait M. Berger avec brio) et de la situation après, ce dont il n’a cure hors Bellevue et une vision idéalisée de la situation québécoise.

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Relevons avec perfidie une contradiction parmi d’autres : l’auteur évalue très positivement la nouvelle politique des placements à long terme au Québec, mais semble ignorer que la grande majorité se fait dans la famille élargie (95% d’échecs dans de tels placements ), nous dit « le 9ème conseil pour tuer un psychisme d’enfant » (p. 205). La source de ce 95% est évidemment absente. Le Québec est une province jeune, riche et peu peuplée qui n’hésite pas à transformer brutalement et de fond en comble ses institutions parce qu’une évaluation a souligné une lacune, quitte à introduire de nouveaux changements quelques années plus tard. On peut évoquer le Pays de Galles, dont le Parlement a fermé brutalement tous ses internats suite à la multiplication des scandales pédophiles dans ces établissements, sans parler de la situation actuelle au Portugal. La mise en place des projets de vie, dont nous avons souligné l’importance dans une étude franco-québécoise des interventions en situation de négligence grave (Durning, 2001), n’est expérimentée que depuis quelques années. Elle n’a pas encore fait l’objet d’une véritable évaluation, gageons qu’un retour de balancier est loin d’être improbable : le problème étant que l’enfant, ses parents et les accueillants pâtissent de ces retournements brutaux.

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Élever des enfants est un processus complexe et n’en considérer qu’un aspect est extrêmement dangereux (Durning, 1995). Tous les enfants maltraités n’ont pas un parent gravement pathogène et ne relèvent pas d’une approche psycho-pathologique. La solitude dans un contexte d’immigration avec des pratiques éducatives, notamment de contrôle de l’enfant, éloignées de celles actuellement admises dans notre pays, peut conduire à maltraiter physiquement et psychologiquement son enfant. Une déficience mentale parentale peut empêcher ce parent de gérer en même temps plusieurs aspects d’une situation quotidienne et, faute d’apprentissage adéquat, porter atteinte à la sécurité ou au développement d’un enfant auquel il est très attaché. Ces situations, qui ne relèvent pas d’une clinique de l’attachement, sont tout aussi importantes à prendre en compte.

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Refusons un modèle de pensée unique selon lequel le dysfonctionnement parental est toujours la cause du trouble de l’enfant, y compris quand celui-si se manifeste après une séparation précoce et la prise en charge dans un autre environnement jamais interrogée. Refusons l’invalidation a priori de tout autre point de vue définitivement récusé comme « idéologique » ; ce sont les traits d’une approche sectaire. Reconnaissons dans le même temps l’apport salutaire de cet ouvrage qui pose, malgré ses outrances, de vraies questions en décrivant des enfants cassés par les dysfonctionnements du système de protection.

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Arrêtons le « tout ou rien », et diversifions les modes d’interventions, en les évaluant systématiquement. Améliorons la qualité des accueils en institutions et familles d’accueil et surtout ne permettons pas à des placements de se répéter comme c’est effectivement trop fréquemment le cas. Les Québécois se donnent 18 mois avant de proposer au juge un projet à long terme pour l’enfant et c’est ce juge (malheureusement sans aucune connaissance particulière en matière juvénile) et non les professionnels, qui décide de ce qu’il pense être le meilleur projet de vie pour cet enfant.

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La proposition centrale de l’ouvrage ouvrant vers une stabilité garantie à certains enfants aujourd’hui ballottés mérite d’être examinée avec sérénité et appliquée avec la sagesse que devrait procurer notre ignorance quasi totale des effets à long terme.

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Durning, P., (2001), « Étude clinique de quatre interventions en situation de négligence », Contribution à une recherche dirigée par Gérald Boutin - Analyse des modèles et pratiques d’intervention en situation de maltraitance intrafamiliale, Rapport final 1998/2000, Université du Québec à Montréal, Centre Jeunesse Lanaudière, Ronéo 150p, chapitre 5, (pages pp.83-114).

Notes

[*]

Paul Durning est chercheur en éducation familiale, Université de Paris-X Nanterre.

[**]

Maurice Berger, L’échec de la protection de l’enfance, 2003, Dunod.

Plan de l'article

  1. M. Berger se trompe au moins sur trois points

Pour citer cet article

Durning Paul, « " Voir Midi à sa porte ". ou les dangers d'une approche monolithique d'une réalité multiple et complexe », Journal du droit des jeunes, 10/2003 (N° 230), p. 25-26.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2003-10-page-25.htm
DOI : 10.3917/jdj.230.0025


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