Accueil Revues Revue Numéro Article

Journal du droit des jeunes

2003/10 (N° 230)


ALERTES EMAIL - REVUE Journal du droit des jeunes

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 27 - 28 Article suivant
1

Le livre de Maurice Berger a provoqué une levée de boucliers chez les collaborateurs de la RAJS qui nous donne aujourd’hui l’occasion d’une polémique qui peut s’avérer fertile dans des échanges toujours utiles autour des enjeux de la protection de l’enfance. Praticien de ce champ, j’ai eu envie d’exprimer en quoi les propos de cet auteur venaient résonner avec ce que je vis au quotidien. L’ouvrage possède de multiples entrées avec lesquelles je ne suis pas forcément toujours d’accord. Reste une approche que je partage entièrement : la dénonciation de l’idéologie familialiste.

2

Le 9 juin 1762, le parlement de Paris prenait un arrêt condamnant un livre à être lacéré et brûlé et menaçant son auteur d’arrestation, l’obligeant ainsi à s’enfuir dans sa ville natale, Genève. Le Conseil de cette ville prit à son tour, le 19 juin de la même année, la décision de lacérer des ouvrages qu’elle considérait comme « téméraires, scandaleux, impies, tendant à détruire la religion chrétienne et tous les gouvernements ». Jean-Jacques Rousseau, auteur du désormais célèbre « Emile ou de l’éducation » dut à nouveau prendre la fuite. A lire les réactions d’une partie du petit monde de la protection de l’enfance contre le dernier ouvrage de Maurice Berger, on peut s’interroger sur le parallèle audacieux que je viens de commettre. Il est vrai que Berger s’est rendu coupable d’une atteinte téméraire contre une autre forme de religion : la sacralisation des relations de famille. Oser penser que le lien entre parents et enfant n’est ni bon, ni mauvais en soi, constitue un crime de lèse-majesté pouvant justifier du bûcher. Dénoncer l’idée selon laquelle l’enfant peut très bien se construire en dehors de sa famille naturelle, apparaît pour certains comme une forme de diabolisation du seul lieu où il est toléré de pouvoir s’épanouir. Alors oui, Maurice Berger a osé. Remarquons, tout d’abord, que l’auteur aggrave son cas, puisqu’il est récidiviste. Nous avions déjà évoqué dans ces colonnes deux de ses précédents ouvrages portant sur le même thème [1][1] « Les séparations à but thérapeutiqe », Privat, 1992....

3

Mais, que dit-il donc pour provoquer tant d’émoi et d’indignation ? Que trop souvent, on tient de grands discours idéologiques déconnectés de la réalité sur la place de la famille. Certes « séparer un enfant de ses parents pour un placement est un acte grave, un des plus graves qu’une société puisse demander d’effectuer à ses représentants. Une séparation non justifiée est une injustice et un drame intolérable. » Mais, trop souvent, on oublie de rajouter qu’« une séparation non effectuée au moment où elle était indispensable est, elle aussi, catastrophique » (p.81) Il est trop fréquent de présenter cette séparation comme un échec, alors qu’elle peut tout autant s’avérer une formidable chance pour l’enfant, en ce qu’elle peut lui permettre de bénéficier d’un processus d’attachement et d’identification garant d’un avenir équilibré. Car, ce dont a besoin un bébé, ce n’est pas tant de ce lien mythique avec ses parents biologiques, que d’un maternage adéquat susceptible de lui procurer un sentiment de sécurité (grâce à la permanence physique et émotionnelle de l’adulte, sa fiabilité, sa solidité, sa résistance aux attaques, la qualité de son portage), un sentiment d’estime de soi (qui vient du fait d’avoir été suffisamment admiré) et un plaisir partagé (par l’échange de sourires et de caresses). Or, ces qualités, on ne les retrouve pas d’emblée chez les parents. Leur capacité d’attachement peut être satisfaisante et permettre un étayage suffisant. Mais, elle peut tout autant s’avérer défectueuse et s’exercer d’une façon traumatisante, devenant alors source d’une excitation angoissante et d’une désorganisation pathologique.

4

Certains de ces parents en difficulté peuvent être aidés dans un délai compatible avec le développement de l’enfant et bénéficier ainsi du soutien de dispositifs d’aide à la parentalité. D’autres ne pourront développer que des compétences parentales partielles. D’autres encore n’investiront jamais leur enfant ou se sentiront persécutés par lui, se montrant incapables de jouer leur rôle. Et voilà le gros mot est lâché : à une époque où une certaine mode a rendu célèbre l’idée de compétences familiales innées, comment peut-on imaginer une seule seconde ne pas pouvoir être parent. Non, ce n’est pas possible : il y a toujours quelque chose à faire, ne serait-ce que de faire émerger ces capacités qui ne peuvent qu’exister, là blotties au fond de chacun et ne demandant qu’à s’épanouir.

5

Mais, ce n’est pas parce que l’immense majorité des parents réussit à jouer son rôle, qu’il est impossible d’imaginer que d’autres peuvent faire preuve d’une incapacité éducative définitive. « Ce n’est pas parce qu’un adulte est un parent biologique qu’il est un parent sur le plan psychique (…) Ily a des parentalités qui restent partielles ou nulles (…) quelle que soit l’aide psychologique, éducative ou financière » (p.85-86). Et c’est peut-être parce que Maurice Berger déchire cette illusion qu’il provoque de telles réactions. Mais l’auteur ne se contente pas d’affirmer qu’on peut ne pas être parents. Il a l’outrecuidance de prétendre pouvoir mesurer le degré de dysparentalité !

6

Dans la structuration psychique des parents tout d’abord (troubles mentaux importants ou chroniques, comportements psychopathologiques, faible contrôle des impulsions, stagnation dans l’évolution …), dans la relation parentsenfants ensuite (difficultés majeures à s’identifier aux besoins de l’enfant, inaffectivité et incapacité quant aux échanges émotionnels, relations fusionnelles, violences verbales importantes, inclusion des enfants dans les délires parentaux, …) et enfin dans l’état des enfants (quotient de développement avant trois ans, quotient intellectuel après cette date, troubles autistiques ou psychotiques, instabilité psychomotrices, violences et autres troubles de la personnalité, …). « Le maintien de l’enfant dans sa famille ou son retour si une séparation à dû être mise en place n’est pas un objectif en soi » (p.160), ce qui compte pour Maurice Berger, c’est une évaluation centrée sur l’enfant et sur les modalités pour lui permettre de s’épanouir dans les meilleures conditions. Ce n’est pas parce qu’un enfant va mieux qu’il faut forcément envisager un retour dans sa famille. S’il va mieux c’est peut-être justement parce qu’il bénéficie des bienfaits de la mise à distance. Tout comme, cette amélioration de l’équilibre de l’enfant associée avec une véritable progression et une stabilisation des compétences parentales peuvent permettre d’élaborer la possibilité de ce retour. Ce sont ces deux hypothèses qui doivent être envisagées, sans que l’une ne prenne le pas « par principe » sur l’autre.

7

Maurice Berger ne fait pas que d’élaborer une conception de la protection de l’enfance. C’est un praticien qui a pu, depuis 24 années, se confronter à la réalité de la séparation, le service de pédopsychiatrie qu’il dirige à l’hôpital Bellevue à Saint Etienne s’étant spécialisé depuis 1979, dans les situations de défaillance parentale. Son ouvrage est illustré de nombreuses vignettes cliniques qui donnent un relief saisissant aux arguments qu’il défend. Un long chapitre est notamment consacré à l’écoute individuelle qui doit impérativement accompagner toute séparation, permettant ainsi à l’enfant de s’engager dans une relation fiable attentive et résistante avec une personne adulte. Cette écoute vise à mettre en pensée ce qu’il ressent et à l’aider à modifier la représentation angoissante qu’il peut avoir de ses parents.

8

Un autre chapitre est consacré aux visites médiatisées qui servent de support au travail psychique de l’enfant. En lisant ce livre, je n’ai pu m’empêcher de penser à Caroline [2][2] Ce prénom ainsi que les suivants sont des pseudony..., placée en famille d’accueil à l’âge de trois mois, qui, à partir de ses douze ans a exprimé très fortement son refus des rencontres régulières avec une mère dont elle disait avoir honte. Nous avons renoncé à vouloir les lui imposer. Agée aujourd’hui de 22 ans, elle vit épanouie, avec un enfant qu’elle n’a jamais voulu présenter à sa mère. Je pense aussi à René, aux propos d’une violence infinie contre sa mère, qu’il n’a jamais voulue revoir depuis l’âge de dix ans. Il vit aujourd’hui heureux, marié, avec deux enfants, un travail stable et des relations équilibrées avec sa fratrie. Il vient de se placer sur liste rouge pour éviter de recevoir des communications téléphoniques de sa mère qui a fait connaître son désir de reprise de contact. Je pense à Nicolas qui cultive une haine contre un père alcoolique et violent qu’il n’a pas vu depuis six ans. Passé ses dix-huit ans, il a exprimé le souhait de le revoir au moins une fois, pour lui signifier que s’il s’en est sorti, ce n’était pas grâce à lui. Et puis, il y a Régis, seize ans, échaudé par des relations à un père qui se dérobe en permanence et qui demande à le revoir : faut-il forcer la main une nouvelle fois à ce père et prendre le risque d’une nouvelle déception ? Mais la rupture n’est pas la seule voie de l’équilibre. Je pense ainsi à cette fratrie qui a rencontré, pendant presque dix ans une mère qui ne pouvait les recevoir que deux heures par mois, entre deux hospitalisations en psychiatrie. Mais aussi, à Victor qui vit depuis près de dix-sept ans dans une famille d’accueil qu’il désigne comme ses parents du cœur, rendant visite au rythme qu’il choisit lui-même, à une mère qu’il désigne comme sa « maman du ventre ». Lors d’une récente altercation avec cette dernière, il lui a signifié que s’il avait à choisir entre ces deux lieux d’identification, ce n’est pas elle qui serait la gagnante… Et puis, il y a François, pour qui des liens quasiment inexistants ont pu être rétablis, puis progressivement renforcés, au point de rendre possible le retour qui, à ce jour, tient toujours.

9

Ce ne sont là que quelques exemples de la diversité possible des modalités du maintien ou non des liens entre parents et enfants et des résultats sur la destinée ultérieure de l’enfant devenu adulte. Ils montrent la présomption à vouloir enfermer la richesse humaine dans une gangue idéologique quelle qu’elle soit. Je reste infiniment convaincu que des milliers de professionnels font au quotidien -comme Monsieur Jourdain le faisait avec la prose-du « Berger », sans le savoir.

Notes

[1]

« Les séparations à but thérapeutiqe », Privat, 1992 et « L’enfant et la souffrance de la séparation- Divorce, adoption, placement » Dunod, 1997, Journal du droit des jeunes n°172, février 1998.

[2]

Ce prénom ainsi que les suivants sont des pseudonymes.

Pour citer cet article

Trémintin Jacques, « Faut-il brûler le livre de Maurice Berger ? », Journal du droit des jeunes, 10/2003 (N° 230), p. 27-28.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2003-10-page-27.htm
DOI : 10.3917/jdj.230.0027


Article précédent Pages 27 - 28 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback