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Journal du droit des jeunes

2003/10 (N° 230)


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On ne saurait passer sous silence le Colloque organisé le 13 octobre 2003 par la Défenseure des enfants et la Ligue française pour la santé mentale sur les violences invisibles.

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Sujet à risque s’il en était puisque générateur de postures parfois outrancières : pour d’aucun, il s’agirait en effet de traquer les violences, de les voir partout, et de le faire savoir sur le ton de la dénonciation vertueuse ou scandalisée. Pour d’autres, elles sont banalisées, habituelles, inévitables, « considérées comme éducatives et donc couvertes par le secret de la vie des familles comme des institutions ».

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Réactions tout aussi réductrices l’une que l’autre, évitant de se confronter à la dimension complexe de ces violences, et les silences qu’elles suscitent. Parce que générées très tôt dans les rapports adultes-enfants, parce que reprises et amplifiées par la suite dans les différentes idéologies éducatives, pédagogiques, voire médico psychologiques des institutions qui auront à s’occuper de l’enfant, les réponses à apporter à ces violences ne sauraient se réduire à des conseils réducteurs et simplistes.

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On notera d’emblée la diversité des expériences dont l’ensemble des intervenants, va témoigner pour les uns à partir de parcours de vie, qu’ils ont eux-mêmes connu, pour les autres à partir de pratiques professionnelles de terrain. Chacun s’est attaché à situer le parcours, pourrait-on dire historisé, de certaines formes de violences dans les espaces publics, privés et intimes qui construisent l’identité de l’enfant. La notion de crise traverse ces différents espaces, mais au sens de moments pour apprendre. Crise de la constitution du lien, crise dans l’usage du verbe, crise dans la structuration du sens, crise dans l’exercice du pouvoir, définissent ainsi les différents contextes et temps où des violences invisibles, indicibles, vont se développer jusqu’à ce que plus tard elles se manifestent de façon plus visible.

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C’est à partir de la constitution de l’attachement que l’enfant va organiser ses rapports au monde, c’est là où il va construire ses compétences, qu’il va pouvoir ou non négocier ses propres solutions, affronter ou non ses angoisses et incertitudes. À ce titre, l’attachement « secure comme non secure » va faire pour l’enfant autorité, tout au long de son enfance, de son adolescence et dans sa vie d’adulte. En ce temps de l’attachement peuvent se constituer des liens violents, des liens de méconnaissances, des liens d’incompréhension, où le tout jeune enfant guette cette mère -ou ces adultes- énigmatiqu(e)s, dont il tente de comprendre les réactions. Ce sera aussi très tôt la question du verbe, de la parole, du langage : comment l’accompagner sur le chemin de la langue, qui est faite pour passer d’une intelligence à une autre intelligence, en ce point précis où précisément elles ne se ressemblent pas, qu’elles sont « étrangères » l’une à l’autre. Et que l’effort d’aller « à ce plus loin de ce soi-même qu’est l’enfant » est parfois - ou souvent- ignoré. Il s’ensuivra de considérables méprises sur le sens que prennent les mots, surtout à notre époque où l’enfant est requis d’être autonome au plus tôt.

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D’autant qu’on ne connaît pas l’enfant que l’on va avoir, mais seulement le scénario que les parents ont déjà construit à partir de leur histoire, à partir des liens transgénérationnels, mais aussi à partir de l’image de parents que l’enfant leur renvoie.

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C’est dans ces effets de méconnaissance que l’enfant est pris : on ne le connaît pas, celui qui sera l’objet de disqualifications systématiques, de désignations, de blessures discréditives, de violences physiques. Il ne sera pas même reconnu l’aveu que l’on ne le comprend pas, cet aveu signalant une impuissance insupportable, mettant en péril l’autorité de l’adulte et son supposé savoir ou pouvoir. Entre l’obéissance qui soumet et infantilise et l’autorité de bienveillance qui en parentalisant les enfants, paraît cautionner les violences, s’inscrirait une troisième forme, l’autorité de reconnaissance : qui ne tolère pas tout au nom du respect de la différence, la sienne en particulier : cette posture d’autorité est garante de la personne, mais aussi garantit la légitimité de l’interdit du tout faire.

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Harcèlement, mépris, disqualification, stigmatisation, en s’attaquant à la personne, excluent les valeurs propres à l’autorité. Parce qu’elle introduit le verbe, la parole, le langage comme indissociable de toute transmission, l’autorité ne réduit pas la personne à la seule dimension de l’acte commis. Sans langage, il n’y a pas d’autorité et les autres doivent « mourir », être enfermés ou être exclus. À ce propos, les pratiques de désignation plutôt que de nomination n’épargnent pas non plus le monde médical. Ainsi, la notion de diagnostic posé pour toujours et jamais reconsidéré, constitue aussi une violence invisible en ce qu’elle va imposer des projets de prise en charge non négociés, une catégorisation abusive où tout sera interprété dans le sens du handicap, au mépris de la souffrance subjective, de son caractère intime. Cet usage aprioriste du diagnostic est tout aussi aliénant que le refus délibéré, d’en proposer un. Il n’existe pas de « sous humain », qui, de par le seul regard que l’on porte sur eux, pourraient être exclus de la communauté humaine et voués pour toujours à ne connaître qu’une identité d’appartenance : le fou, le délinquant, le handicapé, etc.

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En s’insurgeant contre cet état, les pratiques faisant appel aux tuteurs de résilience viennent indiquer l’éthique d’une perspective évolutionniste faisant appel à la plasticité de l’enfant plutôt qu’à un déterminisme alimenté par des idéologies à visées réductrices.

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En conclusion, parce que disqualifiant l’enfant en tant que personne, les injonctions négatives viennent barrer son accès à la langue commune, mais aussi singulière que celle de la subjectivité qui l’habite. Le recours au passage à l’acte va lui apparaître comme le moyen le plus efficace de se défendre contre cette disqualification Et face à celle-ci il apparaît bien que la seule démarche sécuritaire au nom de la visibilité, de la transparence, de la tolérance zéro ne fait que reproduire en miroir le malaise de l’enfant. La confusion entre autoritarisme et transmission de l’autorité que cette réponse spéculaire installe ne peut qu’affecter encore plus la dimension d’un lien social déjà fragilisé le recours à des stratégies d’exclusion incluant la dimension carcérale ou d’enfermement ne faisant que confirmer cette logique du pire. Et si, comme le dit Smaïn, le rire est le propre de l’homme il voudrait être son gant de toilette. Or ces politiques sécuritaires s’avèrent particulièrement impropres et ne font certainement pas rire. Impropres parce que contredites en tout point par les savoirs dont ont fait clairement état les intervenants de ce colloque, savoirs qui n’ont rien de militants n’en déplaisent à certains ministres, mais qui se basent sur de réelles pratiques dont ils feraient bien de s’inspirer.

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P.S. : Ce bref compte rendu ne rend que bien peu compte de la qualité des interventions. Ci-joint la liste des intervenants et discutants : Claire Brisset, Nicole Guedeney Boris Cyrulnik, Alain Bentilola, Jean Pierre Pourtois, Marcel Ruffo, Georges Vigarello, Roland Coutanceau, Sylvie Angel, Alexandre Jollien, Pr Guillot, Marie Danielle Pierrelée, Smaïn. Les Actes de ce colloque

Notes

[*]

Pédopsychiatre responsable du groupe de travail sur les droits de l’enfant à la Ligue des droits de l’homme.

Pour citer cet article

Dunaigre Patrice, « Chronique des violences invisibles », Journal du droit des jeunes, 10/2003 (N° 230), p. 29-30.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2003-10-page-29.htm
DOI : 10.3917/jdj.230.0029


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