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Journal du droit des jeunes

2003/10 (N° 230)


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Certes on ne peut jamais faire comme s’il n’y avait pas de problème, pas d’abus parfois même, ou certaines négligences. Mais pour autant, le fond du discours de M. Berger est vraiment dangereux, car il vise concrètement et à terme non pas à supplanter ni à réouvrir le internats de masse (nul n’oserait mettre autant d’argent à celà, et surtout pas ce gouvernement), mais probablement à pénaliser sans fin... Mais comment alors faire connaître et comprendre ce choix pour le maintien des liens ?

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On a appris à la connaître, M., mère de quatre enfants ; car elle est tout le temps là dans le quartier et il ne se passe guère quelques semaines sans qu’elle se chamaille ou s’injurie avec des jeunes ou des enfants de la résidence.

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Cela ne dure jamais bien longtemps, souvent même elle est agréable et sympa, apporte des bonbons, discute avec les uns et les autres. Les familles ont fini par bien la connaître et l’interpellent avec familiarité. Pour autant, sa mauvaise réputation lui colle à la peau et, au moindre problème de voisinage on lui renvoie à la figure les pères non connus de ses enfants, et ses histoires souvent tumultueuses avec des hommes du quartier.

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On connaît bien aussi ses enfants ; de toute façon, ils sont toujours dehors. On les connaît depuis qu’ils sont petits ; ils marchaient à peine que les plus jeunes étaient avec les autres à peine plus grands.

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Bien des fois on a eu des frayeurs, bien des fois, il y a eu des problèmes : un de ses enfants tout seul le soir, qui ne pouvait rentrer, un de ses enfants qui se blesse.

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On ne parle même pas des difficultés avec les institutions et avec l’école ; de sorte, que M. n’est plus très souvent avec ses enfants ; deux sont repartis vivre chez leur père, et les autres sont suivis en AEMO (Action éducative en milieu ouvert).

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Ce jour là, M. participait à une sortie de familles du quartier et avec l’équipe et les volontaires de « la permanence éducative ». Cela avait été une belle journée de fin d’été, à la piscine à vagues. Les enfants en avaient bien profité et les mères… aussi (un seul homme accompagnait et il n’était le père d’aucun des enfants présents).

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Arrive le moment du repli, on récupère les affaires, on s’éloigne et on rejoint les voitures. A ce moment là, panique de M. « Mon petit, où est mon petit ? »

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« Ce n’est pas vrai pensèrent toutes les personnes elle n’a pas oublié son petit, à la piscine ! » Mais si, c’était bien cela… Et pendant que M. affolée d’un seul coup repartait en courant avec un animateur rechercher l’enfant oublié, les langues se déliaient autour du véhicule.

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« C’est dingue, disait une autre mère, franchement on ne comprend pas pourquoi on lui laisse ses enfants, elle les laisse toujours tout seuls, elle ne s’en occupe pas… »

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« Cela fait pitié, disait l’autre… » et ainsi de suite jusqu’à son retour.

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Pendant le trajet, me trouvant dans la même voiture que M., je l’ai entendue chuchoter et parler à son bébé. Une présence tellement douce, si caressante. À ce moment là M. était bel et bien mère et même d’une telle douceur.

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Et c’est bien elle, en effet, et bien comme cela qu’elle est. On chercherait vainement autant de châleur parmi les mères qui quelques instants plus tôt, la dénigraient en chœur. Ce n’est pas elles que l’on entendrait parler si doucement, jouer avec leur enfant. Leurs paroles à elles ressembleraient bien davantage le plus clair du temps à des menaces ou des imprécations !

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M. est-elle une mauvaise mère ? Certainement, elle est capable de négligences importantes, vis à vis de ses enfants. Mais d’un autre côté, elle leur apporte également une affection et une attention qui sont sans doute irremplaçables.

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M. est ainsi représentative de très nombreux parents. Les parents bourreaux que les médias mettent en avant, ne doivent pas cacher la forêt de ceux qui sont simplement perdus dans leur vie et qui manquent de repères ou de stabilité. Pour ces derniers, les recours à la sanction ou à la séparation apparaissent inadaptés.

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Ces parents seraient, en effet, les premiers à accueillir, avec soulagement, un coup de main des professionnels pour les aider dans leurs tâches éducatives. On voit que même les mesures AEMO connaissent ici leurs limites, car c’est dans le long terme que ces familles auraient besoin d’un coup de pouce. Faut il pour autant les disqualifier parce qu’on ne sait pas bien aujourd’hui répondre à leurs besoins ?

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Je me dis que personne ne devrait avoir le droit d’interdire à un enfant de connaître et de profiter de ce que ses parents, même négligents, peuvent avoir de fabuleux et d’unique à leur offrir. Alors, bien entendu, il ne s’agit pas d’abandonner les enfants dans la maltraitance, mais le débat est décidément trop mal posé quand on n’envisage comme alternatives que le rapt ou l’abandon.

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Quand ouvrira-t-on les yeux ? Quand verra-ton enfin pour ce qu’ils sont ces trop nombreux parents qui auraient besoin de soutien, pas de jugements, et ces enfants qui auraient besoin de présence dans leur environnement d’éducateurs et d’adultes et pas de placements ?

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C’est dans une autre direction qu’il faut diriger notre réflexion et notre action ; celle-ci est celle de l’éducation partagée, du vivre ensemble, de la coéducation (et probablement aussi de la co parentalité).

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Le chantier est immense, les pratiques, les structures sont à inventer, mais elles sont bel et bien en germes dans l’expérience et l’intelligence des équipes en place. Encore faudrait il les valoriser et les entendre…

Notes

[*]

Éducateur et enseignant, auteur de : « Les enfants seuls » (Dunod 2000), « L’école au piquet » (Albin-Michel 2001) - voir recension en page 27 de ce numéro.

Pour citer cet article

Ott Laurent, « Une si grande douceur... », Journal du droit des jeunes, 10/2003 (N° 230), p. 30-31.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2003-10-page-30.htm
DOI : 10.3917/jdj.230.0030


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