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Journal du droit des jeunes

2003/2 (N° 222)


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« Il vaut mieux allumer une bougie, que de ne pas arrêter de se plaindre de l’obscurité »

(Vieux proverbe)

« Nicht was wir gelebt haben, ist das Leben, sondern das, was wir erinnern und wie wir es erinnern, um davon zu erzählen »

(Gabriel Garcia Marquez)
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Monsieur Tomkiewicz nous a quittés le 5 janvier 2003, à la suite d’une longue maladie.

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De sa vie que retenir : Stanislas Tomkiewicz est né à Varsovie en 1925. Survivant du ghetto de sa ville natale, interné dans le camp de concentration de Bergen-Belsen, après avoir subi les pires souffrances il vient en France, gravement malade.

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Quelques années plus tard, il commence des études de psychiatrie qui le conduiront à s’intéresser aux plus humiliés : les handicapés, les adolescents et les enfants carencés, les personnes vivant en institution,…

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La lutte contre la violence dans les institutions et les processus qui institutionnalisent l’humiliation au quotidien, qui tuent l’humain, deviendront son cheval de bataille. Et pour se battre contre les institutions, son verbe devenait redoutable. Son âge le rendait quelque part inattaquable, car il se sentait au-dessus de la mêlée, mais non dans l’arrogance, ni la condescendance.

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En l’entendant parler, je me disais toujours que quelque chose de l’enfant qui était en lui n’avait jamais cessé de le nourrir et cet enfant vivait dans un humour, qu’il retournait parfois contre lui, dans son inspiration et dans une pensée qui pouvait devenir magique.

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De son séjour dans les camps de la mort, il avait tiré une profonde leçon d’humanité et un engagement ardent pour la cause des enfants. Récemment encore, il s’insurgea contre la politique du gouvernement Raffarin visant à créer des centres fermés et des sanctions éducatives pour les plus de dix ans.

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Dans un entretien paru sur le site Internet de la « Défenseure des enfants », il exprime sa colère : « Je suis extrêmement inquiet, inquiétude qui se mêle d’indignation et même d’écœurement. Je pense que les réponses données n’apportent rien de neuf, elles ne sont qu’une redite des réponses données depuis le XIXème siècle et qui ont fait la preuve de leur inefficacité. Leur seul but est de satisfaire, de manière purement démagogique, une partie importante de l’opinion publique, à qui on jette ces jeunes en pâture pour faire oublier toutes les souffrances qui leur sont infligées par ailleurs : la recherche effrénée du profit, la mondialisation, l’angoisse permanente du chômage, la détérioration du niveau de vie, la fracture sociale, etc. ».

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J’avais eu l’occasion de le rencontrer il y a quelques mois à l’occasion d’un colloque, organisé par l’association « Paroles d’enfants » sur le thème de « Histoires à guérir debout ».

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Nous étions plusieurs invités pour parler d’enfants et de parents en grande détresse. Le soir précédant le colloque, il allait mal, éprouvait des difficultés respiratoires et nous nous étions demandé comment il allait pouvoir parler devant 400 personnes.

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C’était se tromper sur son compte : la verve d’un jeune, le franc parler, parfois volontairement provocant, toujours émouvant avec un courage qui devenait une leçon de modestie, le tout enrobé d’un profond amour pour le prochain ont animé sa conférence où il a encore une fois retracé certaines parties de son parcours. Claude Seron et Catherine Denis qui avaient organisé ce colloque ont reçu une lettre il y a quelques jours : une lettre qu’il n’avait pas écrite de sa main, mais qu’il avait signé avec son surnom : « Tom », ainsi qu’il se faisait appeler par ses amis.

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Trois lettres qui devenaient un dessin de chat, car il y ajoutait deux yeux, un nez, une moustache,…

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Dans ce courrier, il confiait que bientôt il allait partir au ciel. Mes collègues ne savaient pas trop quoi en penser, car ce n’était pas la première fois que Tom se sentait mourir ; la mort c’était un peu comme une compagne qu’il côtoyait au jour le jour et dont il parlait comme d’une bonne amie, jamais comme d’un adversaire : « allait-il plus mal cette fois ? ».

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A « Tom », qui avait la passion du chocolat, ils envoyèrent une boîte de gourmandises. Il faut supposer qu’il n’aura pas vécu assez longtemps pour les manger.

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Lorsque à l’occasion du 50ème anniversaire de la Fondation Kannerschlass, nous l’avions invité pour une conférence, nous avions été impressionnés par la force de vie qui l’habitait.

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Il fut deux événements que je n’oublierai jamais. Le 27 mars 2001, le jour de la conférence, je l’avais attendu à la gare de Luxembourg. Il venait d’arriver et nous nous étions salués dans le grand hall. Comme à l’accoutumée, il était emmitouflé dans un gros manteau, un capuchon sur la tête.

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Les quelques escaliers qu’il avait dû monter lui avaient coupé le souffle.

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Il s’arrêta quelques instants pour reprendre ensuite sa marche. Nous n’avions pas fait deux pas qu’il rencontrait un monsieur endimanché avec qui il engagea une longue discussion : je ne compris pas bien de quoi il retournait.

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La seule chose que je réussis à déduire, c’était qu’ils s’étaient vus il y avait tout juste quelques semaines dans un pays africain, je crois que c’était au Togo.

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Ils évoquaient un projet humanitaire qui visait à mieux protéger les droits des femmes dans ce pays. Un projet dans lequel Monsieur Tomkiewicz était engagé.

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Cette situation avait pour moi quelque chose de surréaliste : tout devenait petit et grand en même temps dans cette gare de Luxembourg.

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Un peu plus tard nous nous rendîmes dans un restaurant. Il commanda une soupe et, une fois servi, il fît grise mine : la soupe était froide. Il ne voulut pas la faire réchauffer et ce ne fut que sur mon insistance que nous appelâmes le garçon. Celui-ci s’excusa et ramena cette assiette de soupe aux cuisines. Il mit du temps à revenir. Au bout de cinq minutes, Monsieur Tomkiewicz commença à s’impatienter.

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En substance, il me dit : « Je vais vous raconter quelque chose maintenant et vous allez penser que le vieillard que je suis, est dingue. Je vous le confirme : vous avez raison de le penser. Mais voyez-vous, je vais vous dire ce qui se passe : là, sur l’instant me reviennent des pensées qui me hantaient au camp de concentration à Bergen-Belsen. Tenez, au plus profond de moi-même, je suis convaincu que quelqu’un est maintenant en train de me voler ma soupe, que cette personne la mange : je n’en aurai plus. C’est bête, n’est-ce pas ? ».

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En fait, je compris comment la souffrance pouvait laisser des traces, même et peut-être surtout, pour des choses banales de la vie.

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Dans son exposé Monsieur Tomkiewicz parla de la guerre, comment il survécut dans le ghetto de Varsovie et au camp de concentration de Bergen-Belsen. La situation des enfants et des adolescents vivant dans des milieux carencés, celles des enfants en mal de scolarisation, la problématique des banlieues chaudes, le rôle et la question des droits des enfants étaient pour lui les thèmes chauds de ce début de siècle.

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En guise de conclusion, je voudrais citer deux textes.

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D’abord un extrait du livre qui marquera le plus, me semble-t-il, la pensée que nous apporterons à sa mémoire : c’est une sorte de testament, une histoire non pas seulement biographique, mais celle de la naissance d’un sens : le sens du respect de l’autre et des droits de l’homme, le « droit humain d’avoir des droits » comme disait Hannah Arendt.

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Pas de plaintes, ni de commisérations, pas d’exil dans la victimisation. Ce livre intitulé « L’adolescence volée », est paru chez Calmann-Lévy.

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Monsieur Tomkiewicz écrit :

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« Si quelqu’un avait eu l’idée de me demander pourquoi je travaille avec des adolescents, j’aurais pu répondre : c’est parce que je les aime. Il n’était pas question d’avouer aux autres ou à moi-même une vérité que j’ai mis des années à oser regarder en face : je travaille avec des adolescents parce qu’on m’a volé mon adolescence… L’expression peut paraître abusive. On a toujours une adolescence, bien sûr : disons que la mienne, entre les murs rouges du ghetto de Varsovie et les barbelés de Bergen-Belsen, n’a pas été tout à fait normale ».

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Le second texte est tiré d’une conférence que Monsieur Tomkiewicz a tenue à Genève en 1981 sur Janusz Korczack, ce grand pédagogue polonais qui, comme lui, avait vécu dans le ghetto de Varsovie et pour qui il ressentait admiration profonde et dévotion.

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« J’ose penser qu’aujourd’hui Janusz Korczack n’aurait jamais accepté ces discours et qu’il aurait compris qu’il n’y a pas plus de chromosome d’intelligence que de chromosome de royauté ou de fortune. Et je ne puis terminer sans remarquer combien l’humour constant de ce pessimiste que fut Janusz Korczack fait de lui un pionnier parmi ceux qui ne veulent pas trop se prendre au sérieux, ce dont nous manquons cruellement ».

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Relisez ce texte et remplacez le nom de Korczack par celui de Tomkiewicz. Je crois qu’il n’aurait pas aimé ! Il aurait mis un temps à réfléchir et, après avoir hoché les épaules, vous aurait gratifié d’un sourire tout lumineux et ensoleillé.

Notes

[*]

Psychologue, directeur de la Fondation Kannerschlass, Luxembourg.

Pour citer cet article

Pregno Gilbert, « Parce que je les aime... », Journal du droit des jeunes, 2/2003 (N° 222), p. 12-13.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2003-2-page-12.htm
DOI : 10.3917/jdj.222.0012


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