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Journal du droit des jeunes

2003/3 (N° 223)


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Un viol est un viol, un crime est un crime. Le viol collectif est un crime. Le rapport sexuel non consenti est un viol. Que la victime soit prise dans la tourmente de rapports de force qui la dépassent tout autant que dans leurs ambiguïtés, que les auteurs soient eux aussi dépassés par les démons de leur âge, entre testostérone et difficultés identitaires, ne change rien. Faire subir des rapports sexuels contraints à quelqu’un est un viol. Le faire à plusieurs est un viol « en réunion » ; que la victime se soit rendue volontairement sur le lieu du rendez vous n’en fait pas un consentement.

L’entrée dans la sexualité par la violence

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Je me souviens d’une époque où le mari pouvait forcer sa femme, tout quidam s’en prendre à une fille légèrement vêtue, où était toujours suspecte une femme qui avait plusieurs amants. Au regard de l’opinion publique, comme à beaucoup de tribunaux, une femme aux « mœurs légères » était toujours supposée « de mauvaise vie » et ne pouvait donc qu’avoir provoqué ou accepté le rapport sexuel qu’on lui faisait subir.

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Je m’en souviens d’autant mieux que le style de ma vie de l’époque et la liberté sexuelle que je m’accordais et dont je me vantais faisaient de moi, et quelques autres de mes amies, des femmes quasiment « inviolables » aux yeux de la loi. Si j’avais subi une agression sexuelle, si je m’étais trouvée dans une des ces situations où la peur fait suite au consentement initial, jamais je n’aurais osé porter plainte. Aucun commissariat et aucun tribunal n’auraient jamais pris ma plainte au sérieux. On est en est donc revenu là ?

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Dès qu’il s’agit de sexualité contrainte, la fille doit à nouveau faire la preuve de son innocence. Elle est redevenue l’éternelle présumée consentante. Consentante pour une « tournante », pour un jeu sexuel partagé, une partie fine organisée dans un salon ? La question retiendrait peut-être quelques sociologues intéressés par l’évolution des mœurs sexuelles des adultes mais nous en sommes loin : les viols dont on parle sont commis par des adolescents.

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Il s’agit de l’entrée dans la sexualité par la violence, chez des jeunes. Chez des adolescents immatures, des mineurs au regard de la loi.

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C’est pourquoi, plus que jamais, « l’excuse atténuante de minorité » doit être invoquée pour leur donner l’occasion et le temps de comprendre ce qui se passe, ce qui s’est passé. Qu’est-ce qu’un adolescent ? Quelqu’un qui apprend. Apprendre la vie, découvrir le trouble chez soi et chez l’autre, traverser ses propres ambiguïtés, dominer ses pulsions, faire sa place dans le groupe, apprivoiser ses doutes et ses peurs, prendre conscience des implications de sa liberté, des limites que lui impose l’existence de l’autre, comprendre la richesse des relations aux autres, explorer l’espace entre le rêve et la réalité, tâtonner, tester, essayer, voilà quelques énigmes à dénouer sur le long chemin de l’adolescence. Apprendre à apprendre ne peut se faire sans protection. Qui penserait qu’un enfant puisse faire ses premiers pas dans la vie sans tomber, se faire mal, se cogner ?

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Chacun reconnaît qu’il a besoin de la tutelle d’adultes bienveillants pour apprendre à diriger ses pas. Qui peut penser qu’un adolescent va se lancer dans la vie, dans la cité, dans la société, dans la sexualité et dans l’amour sans commettre des erreurs ? Il défiera les normes et les règles, transgressera les lois, il lui arrivera de prendre des risques pour lui-même et de porter atteinte à l’intégrité et à la dignité des autres.

Ils ont tout à apprendre

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Pour grandir, pour mûrir, il a besoin d’un cadre qui le protège et le dirige, qui le contraigne et l’éduque. Un cadre qui ne lui fasse pas payer le prix fort pour ses erreurs.

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L’excuse atténuante de minorité suppose cette protection, cette vigilance, cette urgence à éduquer. Nous devons cette éducation aux adolescents. Nous la leur devons jusqu’à leur majorité.

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Le viol collectif est un crime qui témoigne de l’immaturité affective, de la fragilité sociale tout autant que psychique, et de la méconnaissance de l’autre et de soi-même, toute chose que ne peut régler la prison.

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Chez certains ados, en matière de sexualité, les carences sont énormes. Non que des rudiments d’anatomie ne soient offerts aux plus curieux, mais la dimension relationnelle et affective de la relation sexuelle fait défaut à ceux qui apprennent sur cassette l’art de dominer une femme pour la faire jouir.

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Ils ont tout à apprendre. Et le viol collectif témoigne de leur immaturité et de leur fragilité.

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De leur méconnaissance des filles, des femmes et des rapports étroits et étranges qui lient les garçons les uns aux autres. Ils ont tout à apprendre de la domination du fort sur le faible, de la prégnance de la pulsion sur le désir, des effets de l’urgence et des ambiguïtés sexuelles. Ils ont tout à apprendre sur eux-mêmes et sur les autres.

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Leur faire apprendre ça en prison est criminel.

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Quant à ceux qui font semblant de croire que la prison est un rappel de la loi, ils oublient qu’à l’âge de l’immaturité affective et sociale, de la minorité légale, la loi ne peut être efficace que si elle signifie quelque chose. Autrement dit, une peine qui ne fait pas sens n’est pas une bonne peine. Même pour un crime aussi grave que le viol collectif, il existe des sanctions qui restaurent la dimension éducative de la loi.

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Dans l’esprit de l’ordonnance de 1945, le législateur a mis en place depuis 1993, un système de sanctions pénales qui permettent réellement au délinquant et au criminel mineur de comprendre le sens de la loi en mesurant la gravité de leurs actes et la douleur infligée aux victimes. Les mesures de réparation sont tout à fait appropriées pour des crimes.

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Même si l’humeur actuelle semble penser qu’il est laxiste de vouloir éduquer, je pense que ces mesures menées par des professionnels compétents, offrent aux mineurs de plus belles chances d’apprendre la vie et de reconnaître le mal causé aux victimes que ne le peut l’aventure carcérale.

Prendre en charge la douleur des victimes

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Et la victime ? Comment la victime se sentira-t-elle réparée si son violeur n’est pas mis en prison ? Cette objection, à elle seule, prouve le grand malentendu qui trouble nos rapports à la justice. Elle montre que la vengeance est toujours attendue. Que le talion fait loi. Que nous vivons dans un monde où le système judiciaire n’est pas en mesure de rendre justice sans meurtrir le coupable. La justice ne fait pas tiers entre celui qui souffre et celui qui a fait souffrir ; elle n’assume pas son rôle symbolique. Elle ne prend pas le relais ; elle n’a pas de parole apaisante ; elle n’entend pas la demande de reconnaissance de la victime. Ni l’instruction ni le procès ne permettent à la victime de trouver un appui qui l’aide à revivre, des personnes et des paroles qui lui permettent de revivre, de se souvenir et de se guérir sans attendre que soit meurtri le responsable de son malheur. Le procès ne permet pas de donner du sens à la douleur, il ne permet que de réveiller les blessures. Alors, média à l’appui, l’opinion publique attend un verdict qui signifiera que la victime est vengée. La justice ne rend pas justice en laissant l’opinion publique penser que seule la douleur du coupable peut apaiser celle de la victime.

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Éduquer les adolescents, même après un crime, éduquer l’opinion publique, prendre en charge la douleur des victimes, donner du sens à la loi pour tous, c’est le chemin de l’avenir. Et il ne passe pas par la case prison.

Plan de l'article

  1. L’entrée dans la sexualité par la violence
  2. Ils ont tout à apprendre
  3. Prendre en charge la douleur des victimes

Pour citer cet article

Vaillant Maryse, « Pour les transgressions graves, peut-on éviter la case prison ? », Journal du droit des jeunes, 3/2003 (N° 223), p. 20-22.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2003-3-page-20.htm
DOI : 10.3917/jdj.223.0020


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