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Journal du droit des jeunes

2003/3 (N° 223)


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La question de l’enfermement des mineurs délinquants occupe le devant de la scène. Certes. Pour autant, elle ne suscite pas de véritables débats de fond, si ce n’est dans certains milieux professionnels. Pourtant la promotion de dispositifs susceptibles de concourir, dans un système fermé, à la sanction pénale traduit une importante méconnaissance de la personnalité des adolescents délinquants et des effets de l’enfermement sur les mineurs.

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Les discussions, les annonces, puis le vote de la loi concernant la délinquance des mineurs, invitent à proposer quelques éléments de réflexion à la compréhension des enjeux qui semblent traverser cette question.

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Avant d’aborder, sur le fond, la problématique de l’enfermement des mineurs auteurs d’actes délinquants comme mode de réponse à des comportements individuels et sociaux réputés inacceptables, il paraît nécessaire d’apporter deux commentaires sur le contexte dans lequel apparaissent les propos actuels sur la délinquance des mineurs.

Une tolérance variable

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Il est significatif de mesurer l’écart de la tolérance sociale vis-à-vis de différentes formes d’expression de la transgression de la loi : l’édition du Monde, par exemple, qui présente, en date du 6 juillet 2002, sur la même page, le compte-rendu de deux décisions de justice, en témoigne de manière éclatante. La première de ces décisions concerne le verdict de la cour d’appel de Douai, condamnant un jeune policier reconnu d’avoir donné la mort à une jeune adulte d’une balle de revolver dans la nuque, à trois ans de prison avec sursis ; la seconde relate la condamnation en appel, par la cour d’appel de Lyon, d’un jeune adulte (en formation d’éducateur) à trois ans de prison ferme, pour « trafic » de cannabis.

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La valeur symptomatique de cette confrontation se lit dans la dimension résolument subversive de cette période de la vie qu’est l’adolescence, de ce qu’elle représente pour chacun d’entre nous et des pratiques transgressives qui la caractérisent. Tout se passe, en effet, comme si la consommation et le trafic de cannabis étaient porteurs d’une charge symbolique transgressive bien supérieure à l’atteinte à la vie d’autrui, alors même que les conditions de légitime défense ne semblent en aucune manière avoir été retenues en l’espèce…

L’adolescence comme révélateur

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Par ailleurs, peut-être est-il intéressant d’interroger la fonction de révélateur que représente le discours social sur la délinquance des mineurs, dans la mesure où la préoccupation manifestée à cet égard dit quelque chose de l’état de la structuration du lien social. Les débats des campagnes électorales du printemps 2002 se sont, à certains moments de leur développement, véritablement focalisés sur la situation de la délinquance des mineurs (au nom des réponses à apporter à « l’insécurité »…), occultant tout autre enjeu politique, économique ou social, et pouvant laisser croire que l’adolescence constituerait l’enjeu central des consultations électorales.

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Doit-on entendre ici l’expression inquiète d’une société qui vacille dans l’établissement de repères suffisamment fiables et partagés au regard de la loi ?

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Peut-on considérer la part de « sollicitude » en direction des adolescents auteurs d’actes délictueux comme une projection des propres préoccupations des responsables politiques au regard de la part d’adolescent transgressif qui habite chacun d’entre nous ?

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Ne serait-il pas temps, alors, de s’interroger sur le fossé qui se creuse entre, d’une part, les responsables politiques et économiques dont les manquements à la loi ne sont, proportionnellement que bien peu sanctionnés, et, d’autre part, des adolescents vis-à-vis desquels la loi s’applique dans toute sa rigueur pour des faits dont les enjeux, à certains titres, sont sans commune mesure avec ceux reprochés aux premiers ?

Le retour d’une utopie ?

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Sur le fond de la question de l’enfermement des mineurs délinquants, telle qu’elle est actuellement mise sur le devant de la scène (le terme « enfermement » recouvre ici de manière large les différents dispositifs susceptibles de concourir, dans un système fermé, à la sanction pénale), il apparaît que la promotion de telles pratiques signe un échec dans la capacité à penser les nécessaires tensions qui s’exercent au sein du groupe social. Des tensions qui, de fait, le constituent comme tel : tension entre l’enfance et l’adolescence, d’une part, et l’âge adulte, d’autre part ; tension entre les inscriptions différentes en terme d’origine ; tension entre des appartenances sociales et culturelles diverses… Par ailleurs, des tensions sont également perceptibles dans l’incohérence, voire la paradoxalité, des messages adressés par le social, messages qui tendent à « brouiller les pistes » quant à la possible référence à une loi partagée pour les adolescents.

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Deux exemples, certes classiques, peuvent être apportés à l’appui de cette affirmation :

  • dans une société qui valorise la séduction et le dévoilement du corps dans des tonalités fortement érotisées, se durcit la répression des actes qui touchent à la sexualité [1][1] Cf. l’analyse qu’en propose Jean-Claude Guillebaud... ;

  • dans une société qui met au premier plan la consommation et la possession de biens matériels tant au niveau individuel que collectif, les infractions contre les biens sont punies de manière souvent spectaculaire pour certains (cf. supra), alors qu’elles font l’objet d’une tolérance manifeste pour d’autres.

Penser le soin

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Que penser, dans ce contexte, d’un projet de « grand renfermement » (pour emprunter l’expression à Michel Foucault) des adolescents de notre pays ?

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Il semble qu’un tel projet fasse montre d’une méconnaissance profonde de la personnalité des adolescents délinquants, d’une part, et des effets de l’enfermement sur les mineurs, d’autre part, mais aussi d’une certaine hypocrisie au regard de l’application actuelle de l’ordonnance de 1945.

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Concernant la personnalité des adolescents auteurs d’actes délinquants, les nombreux travaux menés depuis plusieurs décennies dans le champ de la psychologie clinique mettent en évidence le fond de détresse narcissique de ces sujets.

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Proposer, comme réponse, un dispositif qui s’appuie sur l’enfermement revient à atteindre l’adolescent au cœur de sa souffrance narcissique, au plus près de sa difficulté à articuler les liens entre sa propre existence et le monde environnant, souffrance narcissique dont on sait que l’adolescent exacerbe les enjeux. Dans le même temps, on sait bien, dans l’expérience de l’enfermement carcéral des adolescents, que celle-ci ne se trouve pas pour autant en mesure d’actualiser une position d’autorité (si ce n’est sur le mode de la contrainte, de la brimade ou de l’arbitraire) susceptible de soutenir l’intériorisation, nécessaire, de la position de la loi.

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On a pu montrer, à de multiples reprises, que les dispositifs de prise en charge des adolescents à même de répondre à ces profondes difficultés identitaires se caractérisent par la possibilité de maintenir en tension une double polarité [2][2] Cf. Roman Pascal, « Une clinique de l’enfermement »,... :

  • une polarité que l’on peut qualifier de « maternelle », et qui renvoie au soin de l’adolescent, au sens de la préoccupation, de l’attention, du « prendre soin » tant sur le plan somatique, que psychique, relationnel ;

  • une polarité que l’on peut qualifier de « paternelle », dans ce qu’elle met en jeu la position de la loi, au sens des limites et des repères permettant de situer la frontière de la transgression.

L’ordonnance de 1945 contient des dispositifs qui répondent à la nécessaire articulation de ces polarités : la mesure de réparation, qui permet à l’adolescent de faire l’expérience de la rencontre avec son acte et ses conséquences, ou encore le placement en centre éducatif renforcé (CER), qui autorise une authentique confrontation à soi-même et à l’autre, à travers une mise à distance temporaire de l’adolescent au regard de son environnement habituel, soutenue par un encadrement éducatif proximal.

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Ces deux dispositifs ont en commun de permettre au mineur, et aux adultes qui en ont la charge, de situer clairement la place de chacun dans un projet de transformation d’une position anti-sociale en une position suffisamment inscrite dans le lien social, dans une mise en jeu suffisamment souple de l’attention et de la sanction, d’un dedans et d’un dehors, d’un sujet et de son groupe d’appartenance.

Une nécessaire exception [3][3] Texte publié in Les Cahiers dynamiques, n° 25, décembre...

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Le risque majeur d’une politique d’enfermement des adolescents auteurs d’actes délinquants tient, d’une part, dans une identification de l’adolescent à ce que l’on peut appeler son symptôme (on parle bien souvent d’« adolescent délinquant », comme s’il ne pouvait qu’être cela !) et, d’autre part, dans un écrasement du jeu possible entre ces différents registres de dialectisation qui fondent la construction de la personnalité.

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C’est dans cette mesure que la juxtaposition des termes « enfermement » et « éducatif » apparaît comme un non sens, sauf à s’illusionner sur une possible « contrainte à l’éducation ». Et l’on ne peut, à ce titre, que soutenir les réserves énoncées par certains professionnels de la Protection judiciaire de la jeunesse sur leur participation à des centres éducatifs fermés.

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Il est sans doute vrai que l’enfermement carcéral d’adolescents ayant commis des actes délinquants graves est, exceptionnellement, nécessaire, à la fois pour que la société puisse trouver les moyens de sa protection et pour signifier, dans la réalité de la contrainte du corps, le terme d’une limite infranchissable. Mais l’enfermement carcéral doit rester l’exception pour les mineurs.

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La concentration des moyens de l’institution judiciaire s’impose avant tout sur d’authentiques dispositifs au service de l’inscription sociale des adolescents. Et il convient parallèlement de poursuivre, résolument, les différentes formes de soutien à la parentalité initiées depuis quelques années, et qui font la preuve, à l’échelon d’un quartier ou d’un ensemble d’habitat, de leur capacité de transformation du lien social.

Notes

[*]

Professeur de psychologie clinique à l’université Lumière-Lyon 2,

[1]

Cf. l’analyse qu’en propose Jean-Claude Guillebaud dans son essai « La tyrannie du plaisir », Paris, Seuil, 1998.

[2]

Cf. Roman Pascal, « Une clinique de l’enfermement », Les Cahiers dynamiques, n° 12, juillet 1998, p. 35.

[3]

Texte publié in Les Cahiers dynamiques, n° 25, décembre 2002, p. 11.

Plan de l'article

  1. Une tolérance variable
  2. L’adolescence comme révélateur
  3. Le retour d’une utopie ?
  4. Penser le soin
  5. Une nécessaire exception

Pour citer cet article

Roman Pascal, « Incarcération des mineurs : enfermer l'adolescence ?... », Journal du droit des jeunes, 3/2003 (N° 223), p. 22-24.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2003-3-page-22.htm
DOI : 10.3917/jdj.223.0022


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