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Journal du droit des jeunes

2003/3 (N° 223)


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« Ce que tu as enterré dans ton jardin, ressortira dans celui de ton fils. »

(Proverbe arabe)
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Si la première loi réprimant les abus de la « puissance paternelle » fut bien votée en 1889, ce n’est qu’au cours des années 1980 que l’enfance maltraitée devint un fait social. Depuis 20 ans, travaux, publications, et textes législatifs se croisent sur fond de médiatisation « dramatisante » en mettant en évidence successivement les violences physiques, puis psychologiques, les carences et négligences et enfin les abus sexuels. Dans ce même temps, la souffrance et les séquelles de telles violences sur les enfants ont été largement décrites, puis, dans un deuxième temps, celle des parents ou des adultes abuseurs. L’histoire individuelle ou transgénéalogique, l’environnement, les conditions socio-économiques et culturelles, font encore l’objet de débats. Plus récemment, l’intérêt se porte sur la souffrance des professionnels eux-mêmes et son impact sur leurs pratiques.

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En dépit d’un ouvrage [1][1] Hadjiisky. E et coll. (1986), Du cri au silence :attitudes... qui attirait très précocement (1986) l’attention sur les attitudes des intervenants médico-sociaux face à l’enfant victime de mauvais traitements, le problème de leur souffrance a été peu décrit.

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La loi du 10 juillet 1989 organise bien une formation spécifique à leur intention : Art. 4 « Les médecins, ainsi que l’ensemble des personnels médicaux et paramédicaux, les travailleurs sociaux, les enseignants et les personnels de la police et de la gendarmerie, reçoivent une formation initiale et continue propre à leur permettre de répondre aux cas d’enfants maltraités et de prendre les mesures nécessaires qu’ils appellent ». Les formations mises en place par ce texte de loi, fréquemment confirmé par des circulaires, s’attachent plus à décrire le système de protection français, les obligations législatives, la symptomatologie de la famille ou des institutions que les effets émotionnels des intervenants confrontés aux mauvais traitements subis par les enfants. Cependant, dès les années 90, le burn-out des professionnels et ses effets était largement décrit [2][2] Vachon. J (1993), Burn-out : les travailleurs sociaux.... De la suractivité à l’effondrement, le phénomène était déjà bien connu mais peu pris en compte !

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Plus tard (1996) J-P. Bigeault et D. Agostini [3][3] Bigault. J-P, Agostini. D (1996), Violence et savoir :... s’appuyant sur l’étude déjà citée, entreprise auprès de 67 professionnels, analysent très longuement leurs « savoirs interdicteurs ». Ils y développent les phénomènes contre-transférentiels qui font pour ces intervenants, des « métiers aux limites de leur impossible ». Tous ces mécanismes sont décrits de façon percutante : angoisse, anéantissement, phobie, complicité, intrusion, impuissance, sidération, culpabilité, doute, toute puissance, sidération, confusion… Les auteurs indiquent bien que ces « métiers impossibles portent en eu des possibilités développementales, mais aussi des risques de décompensation parfois graves ». Cette contribution, dix ans plus tard, élargit la réflexion en situant les intervenants « interdits de savoir » entre la violence intra-familiale et la violence de l’institution elle-même. L’institution y est examinée comme une « violence intra-familiale dans son miroir ».

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En 2002, que savons-nous de la prise en compte de la souffrance des professionnels en principe formés spécifiquement aux problèmes de la maltraitance faite aux enfants ? Il existe au moins trois lieux qui permettent de repérer cette souffrance et ses effets :

  • les formations continues ;

  • les « mises en cause » des professionnels ;

  • les interviews conduites par des étudiants en Licence.

1. -La formation continue : C’est le rapport Bianco-Lamy qui le premier (1977) évoque sans la décrire, ni l’imposer, l’indispensable formation des professionnels. Cependant, le groupe d’études et de propositions de la Fondation pour l’enfance relevait en 1979 les « blocages psychologiques qui font obstacle au diagnostic » et précisait « tout se passe comme si les professionnels se refusaient dans leur inconscient à admettre la violence des parents, comportement ressenti comme si aberrant qu’il suscite chez tous ceux qui y sont confrontés, angoisse et malaise ».

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Les formations continues, en petits groupes, qui s’appuient sur des situations douloureuses déjà rencontrées, réveillent chez les professionnels les émois, les doutes, la violence qui les engagent tout entiers. Souvent déstabilisantes, ces formations approfondies, sont des moments forts, où, contenus et soutenus par le groupe et les formateurs, les professionnels peuvent mettre en mots des émotions parfois inconscientes et des positions souvent tues et culpabilisées [4][4] Gabel. M (1998), Quelques réflexions sur la formation....

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2. -Les procès des professionnels « mis en cause » : Depuis le célèbre procès d’Auch, l’étude soigneuse des différentes « affaires » au cours desquelles des professionnels ont été « mis en cause », jugés et parfois condamnés lorsqu’il y a eu mort d’un enfant maltraité, montrent à l’évidence l’appétence des médias pour ces drames ! La recherche à tout prix d’un « bouc émissaire », en l’occurrence les travailleurs sociaux [5][5] Gabel. M (1999), David, Laetitia, Johnny et les autres,...[6][6] Gabel. M (2000), Johnny et Eddy, encore des professionnels..., n’est plus à démontrer ! Mais l’examen soigneux des dossiers sociaux et des « attendus » des jugements sont également le reflet de positions individuelles extrêmes. Hors concertation, et avec un encadrement plus gestionnaire que clinique, ces attitudes professionnelles font souvent apparaître le doute et donc l’attente excessive, ou l’hyper-activisme désordonné et donc souvent aveugle ! L’attention portée à ces procès, qui laissent tant de traces dans la mémoire collective des professionnels montre que persistent, isolement et solitude, mais aussi, au-delà d’un encadrement responsable, l’absence de structures de soutien et d’analyse des pratiques !

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3. -Les interviews de professionnels en 2002 : Que disent encore les professionnels 25 ans plus tard, lorsqu’ils évoquent les mauvais traitements à enfants ?

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Dans le cadre de leur formation, à Paris-X-Nanterre, 32 étudiants de Licence, [7][7] Paris-X-Nanterre Département des sciences de l’éducation... ont posé à 32 professionnels de leur choix une seule question : « Quelle est selon vous, la plus grande difficulté que vous rencontrez lorsque vous êtes confronté à un enfant maltraité ? ». Il ne s’agit pas ici d’une recherche, mais d’une double lecture de l’ensemble des travaux : les réponses des professionnels et les commentaires des étudiants.

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Les uns expriment une souffrance souvent vive et les autres, nous informent sur les jugements et les questionnements de ces jeunes adultes qui n’ont jamais été exposés à de telles situations ! Le choix des professionnels rencontrés est tout à fait aléatoire et de leur coté les étudiants avaient fait le choix de ce « module » optionnel. Il s’agit donc de citations des uns et des autres extraites de ces mémoires, et qui décrivent bien les points de souffrance des professionnels et le regard souvent aigu qu’y portent les étudiants.

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La « difficulté de repérer et d’évaluer une situation à risques et la peur de se tromper » sont les difficultés unanimement évoquées à la question posée. Cependant cette difficulté est déclinée selon des thèmes intéressants à examiner mais qui démontrent tous des positions contre-transférentielles parfois massives, et une souffrance évidente. Les phrases extraites de ces interviews l’illustrent bien, mais c’est sans doute l’analyse des émotions ressenties par les étudiants qui est la plus démonstrative de cette souffrance.

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Les réponses des professionnels appellent plusieurs remarques. Certaines mettent d’emblée leurs difficultés personnelles en avant, alors que d’autres attribuent ces difficultés à l’extérieur, c’est-à-dire aux autres. Ainsi dans la première série : « j’ai peur d’accuser faussement un parent » (éducateur PJJ) ou « de toucher à l’équilibre d’une famille » (juge des enfants) ou encore « je ne dois pas montrer la profonde haine que je ressens » (assistante sociale), mais aussi « c’est un métier qui nous rend malheureux, on ne s’y habituera jamais ; par moments nous sommes tristes, perdues » (psychologue) ou « je me sens usée au bout de 10 ans » (éducatrice spécialisée) et encore « il y a des cas où on marche sur des œufs, c’est quelque chose qui fait peur » (juge des enfants).

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Dans la seconde série, on peut relever : « la PMI est isolée, on n’a aucun pouvoir » (puéricultrice) ou « la maltraitance continue pendant les mesures, alors… » (institutrice) ou « le temps est limité et de toutes façons ton travail peut-être arrêté à tout moment… » (assistante sociale) « la lenteur d’une administration qui accentue les risques de maltraitance » (éducateur).

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Dans ces premières phrases spontanées on peut relever des termes souvent utilisés : dénonciations, avouer, impuissance, sidération, étiqueter, juger, s’armer, neutralité, peur… comme s’il s’agissait bien d’un affrontement !

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Mais sans doute est-il plus intéressant de relever les thèmes préférentiellement abordés :

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Abus sexuels : l’évocation des mauvais traitements à enfants renvoie très majoritairement à l’abus sexuel, plus rarement à la violence physique ; « chacun a son imaginaire de ce qu’est la maltraitance » (éducateur) ou « j’ai beaucoup de mal a entendre un enfant abusé sexuellement, car cela fait appel à moi en tant que femme, en tant que mère et par rapport aux lois » (éducatrice PJJ)…

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Signalement : il apparaît comme la seule obligation des professionnels, le « suivi » est peu évoqué : « dénoncer en son âme et conscience » (puéricultrice) ou « je me sens impuissante, mais signaler me conforte dans mon rôle citoyen, le dépistage systématique est interdit et j’en ressens une frustration » (infirmière scolaire) ou « nous connaissons bien les familles et c’est difficile de reconnaître la maltraitance » (puéricultrice) ou encore « le professionnel sait que s’il ne signale pas, il encoure des sanctions ; à la justice de faire la preuve ! »(aide éducatrice scolaire).

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Parcours : l’après signalement est soit une source de préoccupation, soit un dégagement qui soulage : « ça me fait mal, après on ne maîtrise plus » (assistante maternelle) ou « c’est à eux de décider, pas à nous » (puéricultrice) ou encore « on manque d’information sur la suite, il nous échappe quelque chose après le signalement » (assistante sociale).

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Evaluation : ici la difficulté est majeure et très affirmée, plutôt par la négation : « c’est une situation très difficile à vivre, on n’est jamais sûr de rien » (psychothérapeute), « tout n’est que ressenti » (directrice d’école), « l’évaluation est subjective » (éducateur PJJ), « il n’y a pas de formation à l’évaluation, que du ressenti » (brigade des mineurs) « ce n’est que du feeling » (gendarme), « aucune preuve ne peut être trouvée, ce n’est que du ressenti » (éducateur)…

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Parole de l’enfant : elle est souvent suspecte, soit dans son expression, ses variations, ou le silence qu’il faut alors forcer ! « se méfier de la parole de l’enfant » (éducateur), « les élèves en rajoutent, exagèrent » (institutrice), « je souffre quand l’enfant culpabilise d’avoir dénoncé ses parents » (psychologue scolaire), « devant le silence de l’enfant on peut douter de nos capacités » (psychologue scolaire), « l’enfant change de discours selon les personnes » (gendarme), « quand je les vois enfermés sur eux je suis décomposée » (assistante sociale), « le problème majeur est le silence des enfants » (brigade des mineurs)…

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Formation : l’expérience, la formation « sur le tas » semblent souvent privilégiées de préférence à la formation classique. Ainsi « c’est en se prenant de grandes claques dans la gueule, comme ça, régulièrement que tu arrives à gérer » (infirmière) ou « c’est vraiment sur le terrain que l’on apprend » (psychologue scolaire) ou « c’est en forgeant qu’on devient forgeron » (assistante sociale) mais aussi « la formation, c’est par besoin d’évacuer, à plusieurs, ça nous libère du poids qu’on a sur les épaules » (éducateur spécialisé), mais encore « ne sachant pas à quoi aboutissent les signalements, il est difficile de se construire une compétence par l’expérience » (institutrice)…

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Prise de distance : c’est la préoccupation principale dans laquelle le jeu des identifications est bien perçu et reste douloureux : « il n’y a plus de limite entre son travail et sa vie personnelle » (éducateur) ou « il ne faut pas trop se détacher pour ne pas être totalement blasée » (assistante sociale) ou « c’est quelque chose qui touche trop, comment peut-on se détacher ? » (éducatrice spécialisée) mais encore « ça nous renvoie d’où nous venons ; on choisit ce métier en fonction de ce qu’on a été ; il ne faut pas mélanger notre histoire et leur histoire » (juge des enfants) ou « si on se fait prendre par ce qu’on ressent vraiment, on n’est plus forcément clair » (infirmière psychiatrique)…

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Et défenses !

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« on ne peut pas prendre tout à cœur comme ça, parce que sinon on y laisse des plumes et que après, c’est notre famille qui en pâtit ; le soir quand on rentre, on disjoncte ou on est mal » (éducateur).

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« ayant fait des études de droit il y a plusieurs années, je travaillais en m’aidant de mes Codes (civil, pénal) et cela constituait pour moi une sorte de cadre, et soudain j’ai face à moi des professionnels : le cadre n’est plus aussi précis et la subjectivité de chacun rentre en jeu » (juge des enfants).

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« la juste distance, c’est-à-dire ne pas se laisser envahir par les émotions de l’autre. À l’école, en théorie cela paraît réalisable, mais dans la réalité, y être confronté ce n’est pas si simple ! Je ne dois pas montrer ma profonde haine » (assistante sociale).

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« on a tous eu envie de passer notre enfant par la fenêtre, qu’est-ce qui fait le distinguo entre le fait qu’on ne l’a pas fait et celles qui vont le faire ? » (infirmière PMI).

Réflexions des étudiants qui ont effectué ces interviews

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À propos d’un éducateur : « j’ai découvert un métier avec une formation, mais ils ne peuvent être préparés à tout ça ! Ça ne s’apprend pas, ça se vit ! je me demande comment on peut se détacher d’un travail aussi prenant à la fin de la journée ? Je ne sais pas si cela est possible car les éducateurs entendent des choses tellement horribles qu’ils doivent voir la vie autrement ! ».

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À propos d’une assistante de service social : « lorsqu’elle me disait les mots qu’elle entendait, je ressentais de la tristesse au fond de sa voix. Elle ressentais une grande émotion à me les évoquer. Ce qui était assez surprenant et ce qui les rendait encore plus vivants, c’est qu’elle ne les utilisait pas avec sa voix, mais avec une voix d’enfant comme si elle imitait un enfant. Ce fut assez troublant et je ressentais au plus profond de moi ce qu’elle me décrivait ; l’émotion était réellement partagée ! »

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À propos d’un juge d’instruction : « sa principale difficulté se situe dans le fait qu’il faille toucher à l’équilibre de la famille ; je n’avais jamais pensé à ce type de difficulté ! Mais je suis certain qu’à n’importe quelle place il faut une bonne force de caractère et même si on se dit qu’avec le temps on s’endurcit, je ne pense pas qu’il soit possible d’être « endurci » » !

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À propos d’une assistante sociale en hygiène mentale : « tout au long de l’entretien elle s’est efforcée de justifier ses difficultés mais à l’analyse de ses problèmes je me rends compte que ce sont des problèmes en rapport avec les autres intervenants. On pourrait penser que les difficultés de coopération des institutions dont elle parle jouent le rôle de « bouclier » lui permettant de se protéger ? L’entretien m’a ouvert sur une réalité à laquelle j’aurais bien aimé ne pas croire ! ».

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À propos d’une psychologue scolaire : « je tiens à préciser que cette souffrance qu’éprouve la psychologue se ressent dans sa voix lorsqu’elle évoque certains cas. Elle parle lentement, est même parfois inaudible, pousse des soupirs. Ses sentiments sont présents dans ses mots, et dans ses gestes. J’ai réalisé la réalité de ce métier, ses limites. Sa difficulté de voir l’enfant encore plus malheureux après le signalement qu’avant m’a étonnée car je ne m’y attendais pas. Ainsi la souffrance de l’enfant et de la psychologue sont quelque part comparables ».

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À propos d’un éducateur spécialisé : « je sais maintenant que les travailleurs sociaux ne sont pas infaillibles et ce, malgré une formation qui les prépare à affronter des cas très durs. Il arrive parfois qu’ils se sentent dépassés et submergés par les évènements et par le vécu des enfants. Avouer sa difficulté, sa détresse, c’est sans doute pour lui dévoiler ses faiblesses. Il a vite recentré ses propos sur la prise de distance pour ne pas approfondir l’aspect émotionnel, son ressenti par rapport aux enfants en danger ».

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À propos d’un policier de la brigade des mineurs : « au sortir de l’entretien, j’ai eu l’impression d’avoir obtenu de nombreuses informations en raison de ma méconnaissance, mais pas réellement de réponse à ma question sur sa principale difficulté. Ce professionnel avait surtout besoin de parler de son métier comme s’il avait besoin d’une certaine reconnaissance, alors que je ne suis qu’étudiante ! ».

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À propos d’une aide éducatrice scolaire : « je trouve qu’elle n’a pas répondu comme je l’espérais aux questions que je lui posais. Je ne remets pas en cause ses compétences, je ne peux pas me le permettre mais sa principale difficulté était de faire parler les élèves de ce qu’ils subissaient lorsqu’ils étaient victimes de maltraitance… ? ».

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À propos d’une assistante sociale : « la réponse donnée par l’assistante sociale m’a surprise. Je m’étais dit qu’elle allait me parler de la difficulté à aider la victime et la première personne dont elle me parle est l’auteur de la maltraitance. Cet entretien m’a permis de comprendre que dans cette profession il faut mettre ses sentiments de coté. J’ai essayé de me mettre à la place de l’AS et j’ai compris à quel point ce doit être difficile de se retrouver face à une personne maltraitante car on doit s’interroger sur son histoire, et sur la façon dont on élève son enfant. Cet entretien m’a été bénéfique ».

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À propos d’un juge d’enfants : « en écoutant le juge, une autre dimension m’est apparue qui est que chacun a ses limites et que ce n’est pas d’un coup de baguette magique du juge que tout va rentrer dans l’ordre. Il a conclu avec beaucoup d’humilité que lorsque la mort d’un enfant arrive par erreur de jugement il faut le « digérer » avant de passer à une autre situation avec un regard neuf ».

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À propos d’une puéricultrice : « j’ai l’impression qu’elle n’a pas souvent l’occasion de parler de son métier. Etant pour elle une inconnue, mais intéressée par sa profession, elle a pu évoquer des souvenirs de mères et d’enfants qui l’ont beaucoup marquée. Elle se remémorait ces souvenirs anciens et nouveaux, avec une telle précision ! (visages, prénoms…). À ces évocations à la fois douces et terribles d’enfants et de mères en détresse, je suis quasi certaine qu’il y a une relation entre l’abandon de sa mère dont elle m’a parlé et son travail à la PMI ».

39

À propos d’une autre puéricultrice : « cet entretien m’a confirmé un élément important : il n’existe pas réellement de « clignotants » qui indiquent avec certitude qu’un enfant est maltraité. De plus, j’ai appris que la puéricultrice soumise au secret professionnel, parle et échange avec d’autres professionnels au cours des « commissions ». Mais en contre-partie la lenteur des prises de décisions peut s’avérer néfaste pour l’enfant et le paradoxe de ces échanges n’est-il pas contraire aux besoins parfois urgents des enfants jeunes ? ».

40

Au terme de l’interview et de sa rédaction, les étudiants étaient invités à en faire une analyse critique. On a pu sentir dans ces extraits la force des émotions des professionnels et, comment elles ont été parfois partagées ou critiquées par les étudiants. On imagine, ici, l’impact qu’elles peuvent avoir sur les enfants et leurs familles !

Commentaires

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Cette double lecture autorise quelques observations :

  1. Le hasard a voulu que les 32 professionnels contactés par les étudiants et ayant accepté l’interview, se situaient dans des groupes de spécialités bien réparties (11 travailleurs sociaux, 7 Justice, 6 petite enfance, 5 école, 3 soins). Tous les groupes sans exception, évoquent avec une grande liberté les difficultés de leur métier. Lorsqu’ils s’en défendent, les étudiants le notent avec beaucoup de pertinence. La sincérité perçue atteste sans doute de la qualité des interviews faites par les étudiants.

  2. Si la souffrance des professionnels est bien perçue, ainsi que ses effets sur leur vie familiale ou à l’origine de leur choix professionnel, rien n’est dit de leurs conséquences sur les enfants et leur familles.

  3. Alors que certains professionnels assurent le « suivi » des enfants dans leur famille ou dans les institutions, toutes les difficultés évoquées se situent exclusivement autour du repérage (dépistage ?) de l’évaluation, et du signalement. Aucune interrogation sur l’après-signalement, c’est-à-dire, sur les mesures et sur l’évaluation du bien-fondé et de la qualité de celles-çi sur le long cours(parcours)

  4. sur un plan pédagogique, on peut dire que cet exercice validant une partie de leur enseignement, outre quelques informations relatives aux métiers, a permis aux étudiants d’appréhender la charge émotionnelle que l’évocation de l’enfant maltraité suscite chez tout être humain. Cette donnée essentielle est plus difficilement transmise par la théorie.

En guise de conclusion : souffrance ou violence des professionnels ?

42

La question est importante, car il s’agit souvent, comme dans les familles maltraitantes, de souffrance et de violence ! Cependant, selon la place où se situent les observateurs, certains vont mettre l’accent sur la violence, au risque de disqualifier les professionnels. Les autres, s’intéresseront aux seuls mécanismes inconscients qui engendrent cette souffrance au risque d’une lecture strictement psychanalytique [8][8] Schrod. H (2001), Et si on parlait de la violence des...[9][9] Zerbib. M (2002), L’inconscient : un fait social ;....

43

Comment alors passer d’une intellectualisation souvent trop narcissique, à des actions professionnelles bien tempérées, en évitant de stigmatiser les professionnels de la protection de l’enfance ? M. Lamour et M. Barraco nous y invitent, et le titre de leur ouvrage [10][10] Lamour. M, Barraco. M (1998), Souffrances autour du... porte en soi la réflexion qui permet de passer des émotions aux soins, malgré les souffrances ! Les auteurs, y décrivent cette pathologie du lien où sont enfermés « mauvais parents », « mauvais enfants » et « mauvais professionnels » et ceci sur plusieurs générations !

44

Le moment est sans doute venu, où souffrance et violence étant bien identifiées, leurs conséquences bien repérées, il conviendrait à présent de proposer des mesures. Pourquoi ne pas mettre en place, systématiquement – et obligatoirement ? - les structures de soutien et d’analyse des pratiques, individuelles ou en groupes, extérieures aux Services, et que certains recommandent depuis longtemps ?

Notes

[1]

Hadjiisky. E et coll. (1986), Du cri au silence :attitudes défensives des intervenants médico-sociaux face à l’enfant victime de mauvais traitements Paris, éditeur CTNERHI.

[2]

Vachon. J (1993), Burn-out : les travailleurs sociaux à l’épreuve du syndrome. A S H n° 1819.

[3]

Bigault. J-P, Agostini. D (1996), Violence et savoir : l’intervention éducative et les « savoirs interdicteurs » Paris, éditeur L’Harmattan.

[4]

Gabel. M (1998), Quelques réflexions sur la formation des professionnels, Journal du Droit des jeunes n° 178.

[5]

Gabel. M (1999), David, Laetitia, Johnny et les autres, Journal du Droit des Jeunes n°190.

[6]

Gabel. M (2000), Johnny et Eddy, encore des professionnels sur la sellette, Journal du Droit des Jeunes n° 197.

[7]

Paris-X-Nanterre Département des sciences de l’éducation Enseignement optionnel : Enfance Maltraitée – Durning. P et Gabel. M.

[8]

Schrod. H (2001), Et si on parlait de la violence des intervenants : regard dans les coulisses du théâtre des bonnes intentions. Bruxelles. DIREM n° 47.

[9]

Zerbib. M (2002), L’inconscient : un fait social ; du rapport entre la psychanalyse et le travail social. Paris Editions ASH.

[10]

Lamour. M, Barraco. M (1998), Souffrances autour du berceau : des émotions aux soins. Montréal. Gaëtan Morin Editeur.

Plan de l'article

  1. Réflexions des étudiants qui ont effectué ces interviews
  2. Commentaires
  3. En guise de conclusion : souffrance ou violence des professionnels ?

Pour citer cet article

Gabel Marceline, « Un double regard sur la souffrance des professionnels face à l'enfant maltraité », Journal du droit des jeunes, 3/2003 (N° 223), p. 36-39.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2003-3-page-36.htm
DOI : 10.3917/jdj.223.0036


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