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Journal du droit des jeunes

2003/3 (N° 223)


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Les droits de l’enfant ou ceux des parents sont devenus un sujet de préoccupation courant. À force de considérer les uns et les autres comme des sujets égaux devant la loi, ne risque-t-on pas, à terme, d’effacer les différences entres générations ? L’enfant des politiques, des pédagogues, des sociologues, des psychologues, des parents et des juristes est-il le même ? Autant de questions à la croisée de bien des disciplines, qui intéressent tout particulièrement la psychanalyse et le droit.

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Année après année, le Grape s’est inscrit dans la galaxie de la protection de l’enfance comme un acteur particulièrement attaché au « remue-méninges ». Deux ans après s’être interrogé, sur l’ère du soupçon qui frappe le monde adulte considéré, es-qualité, comme suspect de maltraitance à l’égard des enfants, les rencontres de Toulouse[1][1] « Mais où est donc passé l’enfant ? » Colloque tenu... se sont penchées sur le sort réservés à ces derniers, menacés de disparition par indifférenciation des générations.

L’enfant d’hier

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Françoise Testard, historienne dressant un diagnostic de la place de l’enfant face à la loi à travers les siècles, expliquera d’emblée l’extrême difficulté de notre société qui vit cette démarche comme un quasi empêchement anthropologique. Avec le code civil instauré par Napoléon en 1810 émerge le droit des mineurs qui va rester très longtemps mineur : déclaré titulaire de droits, l’enfant ne pourra toutefois les exercer qu’à sa majorité. Après la boucherie de 1914-1918, la jeunesse étant identifiée comme l’avenir et gage de la paix, la déclaration de Genève (1920) lui est destinée qui lui garantit un certain nombre de droits (à être nourri, soigné, soutenu, protégé contre l’exploitation au travail, etc). Mais, dans ces premiers textes et la législation qui va s’empiler par la suite, de fausses évidences traversent la vision des adultes. Ainsi, la nécessité de protéger, émergeant avec la loi de 1889, qui se couple très vite avec celle de punir, aboutit au mélange dans les mêmes maisons de corrections, de l’enfant victime et de l’enfant délinquant. Ainsi, la pertinence d’une intervention précoce débouchera sur des séjours allant des sept ans de l’enfant… à ses vingt et un ans.

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Encore, la vision d’une famille (pauvre de préférence) mise en accusation et jugée responsable et qui sera définitivement écartée du redressement de son enfant, sans que la société, ni l’État ne se remettent en cause. Enfin, la notion de discernement intégrée à l’article 66 du Code pénal permettra d’acquitter l’enfant et d’éloigner la sanction mais donnera néanmoins la possibilité de l’incarcérer dans une colonie pénitentiaire agricole ou autre maison de correction jusqu’à sa majorité.

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Françoise Petitot, psychanalyste au Grape, confirmera que l’enfant a toujours servi de support à l’imaginaire et au délire des adultes. Au début du XXème siècle, les scientifiques ont vu en lui la possibilité d’expliquer les débuts de l’humanité (l’un et l’autre passant par les mêmes stades). Il l’investiront donc, non pour lui-même, mais comme terrain de recherche. À partir des années 1970, l’enfant devient l’otage des théories psys en tous genres. Il n’est plus cette page blanche qu’on imaginait, mais il est doté d’un psychisme. On l’entoure d’attentions destinées à éviter les traumatismes. Au point de voir ses désirs devenir des besoins et de l’idéaliser : il se devait d’être sans colère, ni fantasmes sexués.

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Le pervers polymorphe du petit père Freud devint un enfant en danger, pouvant à tout moment être perverti par les adultes. Aujourd’hui, une facette récurrente revient sur le devant de la scène, l’enfant victime faisant place à l’enfant coupable qu’on n’hésite plus à enfermer. Protégé et magnifié, l’enfant est aussi source de méfiance, sans que la société s’interroge sur les perspectives sans limites qu’elle lui offre.

L’enfant aujourd’hui : doser avec amour les frustrations

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L’enfant est-il vraiment un sujet ou est-il en réalité soumis aux desseins de ses parents, s’interroge Laurence Gavarini, sociologue ? Il n’est ni plus, ni moins aimé qu’auparavant. Mais plus qu’avant, il a pour mission de flatter le narcissisme des adultes. Le culte de l’individualisme et de la compétition ne lui donne comme alternative que d’être compétent ou défaillant. La précocité des apprentissages constitue une cible idéale à une injonction à « être soi », l’individu devenant responsable de ses non-performances. Les méthodes éducatives traditionnelles basées sur l’obéissance et la soumission ont été remplacées par la logique contractuelle et libérale qui valorise le dialogue, la recherche d’adhésion, la non imposition. La démocratie familiale a remplacé l’autoritarisme paternel. Or, s’il est un principe parmi les plus structurants pour l’individu, c’est bien la castration, rappelle Henri De Caevel, président du Grape. Accepter de n’avoir jamais tout est essentiel pour l’éducation de l’enfant. Lui permettre d’expérimenter le manque, le vide et la frustration, c’est les préparer à affronter ces dures réalités, sans s’effondrer. À force de ne plus vouloir le contrarier, on risque de le condamner à ne plus pouvoir trouver les ressources nécessaires en lui, pour y faire face, complétera Denise Bass, directrice du Grape. Cette mutation provoque les inquiétudes et pousse à la mettre en accusation. À l’exemple de Claire Neirinck, juriste, qui, sans bienveillance aucune pour la réforme du droit de la famille de mars 2002 qui a consacré les évolutions sociétales récentes, accuse le législateur de s’attaquer aux fondements mêmes de l’autorité parentale. Et de reprocher pêle-mêle : la suppression du contenu de cette autorité pourtant clairement définie par le texte antérieur de 1970 (droits de garde, de surveillance et d’éducation), la relation égalitaire entre parents et enfants instaurée par la loi qui invite les premiers à associer les seconds dans tout ce qui les concerne, le déplacement de l’axe de l’autorité vers l’enfant en raison du droit accordé à ce dernier d’établir un lien affectif avec un tiers (auparavant, c’est au tiers qu’on accordait ce droit). Si on y ajoute la délégation d’autorité parentale qui peut être attribuée à un tiers (c’est la place des beaux-parents qui est, en grande partie, concernée) et le droit pour l’enfant d’exiger le secret concernant son dossier médical qui peut devenir non communicable à ses parents, il n’en faut pas plus à notre éminente juriste pour proclamer la prise du pouvoir par l’enfant. Et Henri De Caevel de renchérir en s’alarmant de ce qu’un « climat incestuel menace notre monde où la distinction entre les sexes et les générations s’estompent ».

Quel enfant pour demain ?

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Cette mise en accusation des effets de la modernité aurait pu laisser son empreinte sur le colloque, avec à la clé le malaise de la seule dénonciation de la nouveauté et l’impression qu’on jetait là allègrement le bébé avec l’eau du bain notamment en n’abordant que les conséquences négatives et jamais les bénéfices de cette évolution. Les appels de la salle à positiver et à trouver la synthèse entre les anciens et les modernes attendront la dernière intervention. C’est un psychanalyste belge, Jean-Pierre Lebrun, qui apportera une vision éclairante aux contradictions que le colloque n’avait, jusque là, réussi qu’à décrire. Les mutations inédites du lien social auxquelles on assiste peuvent laisser penser que cette logique viendrait invalider les différences entre générations, commencera-t-il, plaçant sur le terrain de l’hypothèse ce que bien d’autres évoquent en terme de prophétie. Il y aurait un brouillage des pistes quant aux manières de faire grandir l’enfant. Or, rap-pellera-t-il, en écho avec ce qui avait été dit précédemment, toute société est basée sur le « moins de jouir », sur le manque et l’exigence d’une perte. La confrontation à l’altérité - productrice de trous dans la satisfaction - est à l’origine tant de la vie collective que de la subjectivité individuelle. Elle est, en outre, au fondement de l’éducation. L’avènement de la science, de la démocratie et du libéralisme a provoqué une mutation du régime symbolique. Tout ce qui caractérisait l’intervention tierce (la religion, le chef, le père, la hiérarchie…) a perdu sa légitimité. Sans rupture apparente, notre société est en train de se construire non plus sur un modèle vertical (qui imposait des normes hétérogènes imposées de l’extérieur), mais sur un modèle horizontal (les règles étant fixées et acceptées par les individus). Ce changement qui correspond à un abandon de la toute puissance autoritaire au profit de la démocratie, nous l’avons toutes et tous voulu et nous en profitons pleinement. Ce dont il s’agit, ce n’est donc pas de regretter (ou tenter de rétablir) la transcendance absolue en train de disparaître, mais d’élaborer une transcendance qui se concilie avec les avis multiples et diversifiés. Comment marcher ensemble en respectant les particularismes, tel est l’enjeu de ce siècle. Il n’y a pas incompatibilité absolue entre cette modernité et le principe selon lequel un sujet psychiquement construit (l’adulte) et un autre sujet qui ne l’est pas (l’enfant) ne peuvent être sur un pied d’égalité. Il ne suffit donc pas d’opposer stérilement un passé structurant à un présent anomique, mais d’imaginer une possible synthèse entre les bénéfices que l’on peut trouver à l’émergence de l’individu et la préservation des différences générationnelles.

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L’exercice un peu abscons auquel se sont livrés, au cours de ce colloque, certains orateurs particulièrement férus de psychanalyse, ne doit pas occulter les vraies questions qui y ont été débattues. Les participants en seront sortis d’une manière qui convient à toute journée d’étude qui remplit son rôle : avec plus de questions et de frustrations que de réponses et d’assurances.

Notes

[1]

« Mais où est donc passé l’enfant ? » Colloque tenu les 16, 17 et 18 janvier 2003 à Toulouse

Les actes du colloque (publiés chez Erès) peuvent être commandés en souscription avant le 15 juin 2003 (16 • + 3 • de port) à GRAPE 8 rue Mayran 75009 Paris (Tél. : 01.48.78.30.88 - Fax : 01.40.16.95.92)

Plan de l'article

  1. L’enfant d’hier
  2. L’enfant aujourd’hui : doser avec amour les frustrations
  3. Quel enfant pour demain ?

Pour citer cet article

Trémintin Jacques, « Mais où est passé l'enfant ? », Journal du droit des jeunes, 3/2003 (N° 223), p. 40-41.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2003-3-page-40.htm
DOI : 10.3917/jdj.223.0040


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