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Journal du droit des jeunes

2003/4 (N° 224)


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L’homme est pour ainsi dire tout entier dans les langes de son berceau.

(Tocqueville)
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Si l’évaluation initiale et continue des situations de maltraitance est bien inscrite dans tous les textes législatifs, et depuis longtemps, on commence à mieux comprendre les diverses sources des résistances qui font de l’évaluation un exercice si difficile !

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« En France, l’évaluation n’a pas dépassé le stade de la séduction ou de l’invocation » selon Michel Crozier. Pourtant l’évaluation pose simplement cette double question : comment savoir « ce que l’on fait » et comprendre « à quoi ça sert » ?

Évaluer c’est juger !

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« apprécier la valeur, le prix, l’importance, d’une chose » (petit Larousse) ;

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« porter un jugement sur la valeur, le prix » (petit Robert) ;

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« savoir comment les traitements proposés parviennent à infléchir l’histoire naturelle de la maladie » ( dictionnaire de Psychopathologie ).

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Évaluer c’est bien sûr, juger - une famille- mais c’est aussi donner une valeur à une action, c’est-à-dire à celui qui conduit cette action - le professionnel ! Peur de juger les autres, mais aussi peur d’être jugé ! Et peut-être, peur d’être sanctionné ! (Alfoldi)

Évaluer, une éducation précoce absente

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Construire un projet, construire en même temps l’outil de son évaluation, cela s’apprend très tôt. Dés l’école maternelle ! (Québec). Donner dés l’enfance un esprit de recherche, c’est construire des adultes capables de se remettre en cause sans blessure narcissique ! Pas plus que l’école élémentaire, les « éco-les » des professionnels, ne les forment à cet indispensable travail d’analyse, de recherche, de vérification et d’évaluation ! Trop rares sont les chercheurs cliniciens ou en sciences de l’éducation qui sont mobilisés auprès des professionnels trop souvent trop seuls dans cette fonction d’évaluation. Ce déficit est difficilement rattrapable lorsque les professionnels sont alors confrontés aux effets de la maltraitance sur eux, aux sentiments ambivalents qu’elle suscite et à la souffrance qu’elle génère !

Résister aux évaluations, c’est résister à la maltraitance elle-même

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Les résistances à l’évaluation sont d’abord les résistances à reconnaître et à admettre la violence faite sur les enfants : la repérer (la voir, l’entendre…), intervenir (la signaler, proposer des mesures), vérifier les effets de ces mesures sur les enfants et leurs familles (positives, négatives) puis sur les intervenants eux-mêmes (échecs, limites). Mais le non-jugement et la tolérance sont des valeurs profondément inscrites chez tous les praticiens du champs des sciences humaines qui se heurtent alors à la « norme ». Quelle norme ? Il existe au moins deux types de normes qui s”interpénètrent.

Des normes aussi multiples que les professionnels

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Si l’identification à l’enfant victime ou au parent agresseur va se faire dans la confrontation aux images parentales inconscientes chez chaque professionnel, chacun est également unique, car le produit de :

  • sa culture familiale ;

  • son éducation familiale et politique ;

  • ses valeurs de classe sociale ;

  • sa culture religieuse, ethnique, etc ;

  • sa formation initiale ;

  • ses formations continues… mais aussi, son sexe, son âge son statut parental et son ancienneté dans sa spécialisation !(étude ADAE).

Les représentations de l’enfant maltraité et les actions à mettre en œuvre vont ainsi varier chez chaque professionnel en fonction de tous ces paramètres.

Des normes collectives en constante évolution

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La diversité de ces professionnels de l’enfance va devoir en outre évaluer la maltraitance et la qualité des actions mises en œuvre par rapport à des normes collectives qui évoluent elles-mêmes avec le temps :

  • la société occidentale française aujourd’hui est multiculturelle et ses valeurs ne sont plus celles des décennies précédentes (la famille, le travail). Quelles valeurs retenir et accepter ?

  • la méconnaissance des recherches faites en France et à l’étranger laisse souvent la place aux idéologies et à leurs dangereux mouvements de balanciers (le « tout-famille » ou « la page blanche »)

En l’absence de « lieu-ressources » et de consensus sur les connaissances actuelles, ces prises de positions si diversifiées entretiennent des conflits entre professionnels et entre les institutions qui bloquent à leur tour toute capacité évaluative Plutôt que se confronter on évite l’exercice et l’on reste dans cette « culture de l’incertitude » décrite par Maurice Berger !

Chercher l’enfant en soi ou l’incontournable identification à l’enfant maltraité

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Tenant compte des inévitables positions contre-transférentielles, l’évaluation de la maltraitance, ne conduit-elle pas aussi :

  • lorsqu’on parle du bien-être de l’enfant, s’agit-il de l’enfant que l’on a été et dont on garde la nostalgie, à moins que ce ne soit celui que l’on aurait voulu être ?

  • lorsque l’on évalue la famille, s’agit-il de la famille idéale aux yeux de la société occidentale ou de la famille, aimante, protectrice et compréhensive qui n’existe pas mais dont chacun rêve ?

  • s’agit-il de parents « intouchables » par peur ou par envie de les disqualifier ? par besoin de maintenir ou de détruire le lien idéalisé parents-enfants ? ou encore pour sauvegarder une certaine idée de « non-ingérence » ?

  • s’agit-il d’un environnement social, économique et culturel suffisamment développé ? Ou la confrontation à la pauvreté est-elle tellement insupportable qu’elle incite à la séparation et à la protection de l’enfant ou le contraire ?

Les histoires de familles ne sont pas indemnes d’un certains nombre d’événements douloureux : il n’y a pas, d’un coté des familles carencées ou dysfonc-tionnantes et, de l’autre, les nôtres bien dans les normes !

Les professionnels ont aussi un inconscient ! ou l’attaque du lien mère-enfant

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Les mauvais traitements sur les enfants provoquent chez les professionnels des mouvements émotionnels à présent bien connus et décrits : angoisse, peur de juger et de porter atteinte, sources du déni, de la dépression, de l’impuissance ou de la toute puissance. La relation perturbée d’une mère avec son enfant, surtout s’il est jeune ravive ces mouvements émotionnels que Myriam David lie à deux éléments spécifiques :

  • la nécessaire reconnaissance de la défaillance parentale et donc des limites de l’action. Le sentiment d’impuissance du professionnel est alors proportionnel à l’idéalisation personnelle de la fonction parentale.(et peur de l’évaluer !) ;

  • le désir culpabilisé et inconscient de prendre la place de la mère pour protéger l’enfant entraîne alors négation de la maltraitance ou inhibition dans l’action (et peur de l’évaluer ! ).

Sans avoir été forcement confronté lui-même à la maltraitance les composantes affectives de la biographie du professionnel sont réveillées. Ses idéaux familiaux sont brutalement mis en danger par cette violente révélation qu’être géniteur n’est pas forcément un label pour être un parent suffisamment bon !Tout adulte porte en lui une part d’infantile faite d’histoires d’amour et de haine qui demeure inconsciemment actif.

Délier la personne de la fonction ? ou l’indispensable identification

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L’engagement du professionnel répond par ailleurs à une exigence, la nécessité de fonder sa propre estime à partir de ses aptitudes à aider et soigner les autres. Ce besoin réparateur dépend autant de l’exigence identitaire du professionnel que de son histoire personnelle

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C’est dire que l’identification du professionnel à son institution, à son « corps », va être importante mais également ambivalente ! Sentiment d’appartenance à son statut et à la représentation de sa puissance (Etat, Département Association..), mais aussi à son histoire, son mandat, sa politique, ses codes et son langage, sa place dans la cité, son budget….. Bref son « image de marque » ! Autant de raisons plus ou moins conscientes pour résister aux évaluations et sauvegarder ce lien institutionnel qui soude ses membres en maintenant en chacun une « estime de soi » suffisamment élevée. Et ceci, en dépit des conflits internes ou des critiques légitimes !

« Charbonnier est maître chez soi »

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L’institution à laquelle le professionnel a besoin de s’identifier (ASE, PJJ, École, Etablissements…) et où il est lui-même « placé » au même titre que familles et enfants, mérite d’être examinée comme un système familial clos.

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Comme lui, l’institution génère ses propres règles, son langage, sa structure, son climat, ses rites et habitudes. La résistance à laisser entrer, voir, évaluer est la même que dans la famille !

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Lorsque les dysfonctionnements, les incompétences ou les limites de l’action sont perçus par les professionnels ou les institutions elles-mêmes, le repli sur soi protecteur devient la règle !

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Comme l’enfant maltraité qui aime sa famille et qui veut simplement que cela cesse, et comme la famille qui veut « sauver la face », professionnels et institutions résistent alors à l’évaluation, c’est-à-dire au risque des remises en questions.

Des solutions ?

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Aujourd’hui les professionnels commencent à réexaminer leurs pratiques et acceptent l’idée de sur-violences imposées individuellement et collectivement sur les familles, les enfants et entre eux. Bien que l’évaluation ne puisse être réductible au contrôle elle est cependant encore perçue comme une atteinte à la légitimité d’une institution, d’un corps de professionnels ou de la personne du professionnel.

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Six axes de travail peuvent cependant se dégager des points de blocage observés :

  • une culture de la recherche et de l’évaluation très renforcée dans tous les Instituts de formation initiale des professionnels (travailleurs sociaux, psy, magistrats, enseignants….). Y développer, esprit de recherche et méthodologies ;

  • des formations continues et « des adaptations aux postes » obligatoires qui limitent les consommateurs excessifs de formations et stimulent ceux qui s’en protègent ;

  • des évaluations obligatoirement pluridisciplinaires avant tout signalement, y compris pour les abus sexuels ;

  • des groupes de soutien et d’analyse des réactions émotionnelles vis-à-vis de la maltraitance, extérieurs aux services ;

  • une observation sur l’adéquation des réponses aux besoins des familles en s’attachant tout particulièrement à l’étude des « parcours » des enfants dits « protégés » ;

  • pour cela travailler sur l’enfermement et les conflits inter-institutionnels ( Justice-ASE-Police ) pour des pratiques partenariales qui ne soient pas, comme l’évaluation, seulement incantatoires !

Soutien à l’assistance éducative judiciaire

Décentralisation : les juges pour enfants et les services AEMO font de la résistance !

L’AFMJF (Association française des magistrats de la jeunesse et de la famille) et le Cnaemo (Carrefour national de l’action éducative) ont signé un communiqué commun dans lequel ils s’inquiètent des projets d’expérimentation et de transferts de compétences concernant la protection de l’enfance dans le cadre de la décentralisation, selon lesquels un rapprochement de la PJJ (Protection judiciaire de la jeunesse) et des départements est envisagé par le gouvernement.

Il ne serait pas exclu, pensent les signataires, que :

  • la direction de la PJJ se voit un jour déchargée de l’enfance en danger pour mieux se consacrer à ses nouvelles tâches, ntamment en milieux pénitenciaire ;

  • le juge des enfants n’intervienne plus qu’en cas de contestation par les familles d’une action éducative devenue contractuelle, ce qui réduirait son rôle à un arbitrage après coup et forcémment lointain ;

  • ou encore qu’il soit privé même de cette intervention tronquée au bénéfice du juge aux affaires familiales, toutes situations qui existent déjà chez certains de nos voisins européens.

« Même si les objectifs d’harmonisation et de complémentarité sont dignes d’intérêt, pour autant le désengagement potentiel du ministère de la Justice à l’égard de l’assistance éducative et l’affaiblissement de la vigilance judiciaire feraient alors silencieusement s’évanouir une forme originale “d’aide contrainte’ qui repose sur l’exercice de l’autorité et sur la coopération entre la justice et l’éducation », craignent les associations qui préconisent une réflexion et une action orientées dans six directions :

  • exiger que s’instaure un véritable débat sur la protection de l’enfance » avec les organismes réprésentatifs des acteurs concernés ;

  • que ceux-ci soient traités en partenaires dans le cadre du projet de loi définissant le droit à l’expérimentation ainsi que son champ d’application prévu dans la deuxième étape de la décentralisation avant l’été 2003 ;

  • rappeller en permanence que le travail éducatif est un travail de longue haleine qui demande du temps et requiert à la fois une pérennité d’action et un soutien permanent des pouvoirs publics ;

  • refusent toute dénaturation et tout dévoiement de la PJJ rejetant cette administration hors du monde de l’éducation “normale”

  • préserver la dualité des systèmes de protection administrative et judiciaire, en maintenant intégralement la compétence actuelle des juges des enfants ;

  • promouvoir des formations favorisant les synergies entre magistrats et travailleurs sociaux.

Ce recentrage des fonctions des juges des enfants et du rôle de la Protection judiciaire de la jeunesse sur le pénal entretient des rumeurs, voire des phantasmes, sur le devenir de l’assistance éducative judiciaire. Le ministère de la justice serait donc bien inspiré, s’il le peut, d’expliciter mieux ses projets aux professionnels.

Plan de l'article

  1. Évaluer c’est juger !
  2. Évaluer, une éducation précoce absente
  3. Résister aux évaluations, c’est résister à la maltraitance elle-même
  4. Des normes aussi multiples que les professionnels
  5. Des normes collectives en constante évolution
  6. Chercher l’enfant en soi ou l’incontournable identification à l’enfant maltraité
  7. Les professionnels ont aussi un inconscient ! ou l’attaque du lien mère-enfant
  8. Délier la personne de la fonction ? ou l’indispensable identification
  9. « Charbonnier est maître chez soi »
  10. Des solutions ?

Pour citer cet article

Gabel Marceline, « Les résistances aux évaluations en protection de l'enfance », Journal du droit des jeunes, 4/2003 (N° 224), p. 11-13.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2003-4-page-11.htm
DOI : 10.3917/jdj.224.0011


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