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Journal du droit des jeunes

2003/6 (N° 226)


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La loi 2002-2 préconise de développer les droits des usagers, diversifier la palette des établissements, services et interventions, d’améliorer les procédures techniques de pilotage du secteur et d’instaurer une meilleure coordination entre les divers protagonistes. On y parle de respect de la dignité, de l’intégrité, de la vie privée, de l’intimité et de la sécurité. Les usagers devraient avoir le libre choix entre des prestations à domicile et en établissement, un accompagnement individualisé et de qualité respectant un consentement éclairé, la confidentialité des données concernant la personne, l’accès à l’information, l’information de la personne sur ses droits fondamentaux et les voies de recours disponibles. Cette loi rend l’évaluation incontournable. La démarche qualité s’imposera grâce à un « conseil national de l’évaluation sociale et médico-sociale » créé pour fixer « les bonnes pratiques ». Outre une auto-évaluation tous les cinq ans, des « organismes extérieurs et indépendants » évalueront les établissements tous les sept ans et conditionneront le renouvellement des habilitations. On peut également se réjouir aussi d’une « réelle procédure contradictoire » dans la campagne budgétaire.

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Mais la mariée ne serait-elle pas trop belle ? A l’examen des textes de ces dix dernières années, je suis particulièrement pessimiste sur la capacité des technocrates à être simples.

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Que seront les ? Chacun a cherché à mettre sa touche aux décrets d’application ou à se protéger de tout reproche de négligence. Qui composera ce conseil national de l’évaluation ? Des gens du terrain ou des bureaucrates ? Comment définir des « bonnes pratiques » ? Qui en décidera ?

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Les organismes indépendants qui évalueront, le seront par rapport à qui et à quoi ? Il existe déjà moult organismes en tous genres qui s’imposent parfois aux politiques dont la médiocrité ou la fumisterie font frémir. Seront-ils eux même évalués ?

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Les différents acteurs ne risquent-ils pas de faire semblant de se conformer à la loi et de continuer leurs pratiques, comme cela se passe pour les annexes XXIV ? Cela peut aller des fonctionnaires qui chercheraient à préserver leur pouvoir en maintenant des procédures inutiles jusqu’aux travailleurs sociaux qui présenteraient des projets individualisés, des livrets sans commune mesure avec la réalité de la vie quotidienne.

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C’est cet aspect de la vie au quotidien que j’évoquerai ici. La loi 2002-2 n’invente rien et ne propose que des pistes déjà explorées par bon nombre d’entre nous. Voyons simplement certains aspects du projet éducatif d’un établissement. Voyons comment nous essayons d’atteindre ces objectifs généraux de manière concrète au quotidien.

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Le projet de l’établissement s’appuie sur certains principes :

  • la prise en charge individualisée ;

  • la participation de la famille au projet de l’enfant ;

  • le respect mutuel ;

  • le partage du quotidien ;

  • la valorisation ;

  • les démarches participatives.

1 - La prise en charge individualisée

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Lorsqu’une personne est hospitalisée, il est normal qu’elle soit vue dans de brefs délais par un médecin qui établira un diagnostic et un traitement. Il n’y a aucune raison de fonctionner différemment dans l’éducation spécialisée. Les jeunes que nous accueillons souffrent comme les malades et ont besoin d’être soulagées [1][1] Le centre Benoît Labre à Arras qui accueille une cinquantaine.... Les renseignements fournis par les demandeurs du placement et l’entretien de pré-admission permettent d’émettre une hypothèse sur la problématique et les bases du projet des jeunes. Lors de l’accueil, ce diagnostic sera complété par les observations réalisées dans le groupe et une passation sur un logiciel qui permet d’évaluer le niveau de compétences sociales de la personne. Très méfiant vis-à-vis de l’informatique, ce logiciel m’a surpris par son intérêt. Il permet à l’éducateur et au jeune d’échanger sur de nombreux aspect de sa vie et de comprendre mieux des éléments de son histoire. Cet outil ne fonctionne toutefois correctement qu’à condition de n’être qu’une partie intégrante du projet et non pas la base essentielle.

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A certains moments comme celui-là, l’éducateur s’isole avec la jeune pour évoquer parfois des moments douloureux de son passé. D’autres fois, le projet se construit ou se réactualise dans les moments de la vie quotidienne, en épluchant les pommes de terre ou en faisant la vaisselle, ou lors d’une activité, d’une sortie. Les jeunes aiment parler de leur projet quand ils nous sentent intéressés et cela les motive. Il y a un bon moyen de repérer si un projet a été fait en cinq minutes sur un coin de table ou s’il a été construit avec la jeune. Il suffit de la questionner sur son projet. Si elle ne sait pas répondre on a compris. Voilà qui pourrait être un critère d’évaluation.

2 - La participation de la famille au projet de l’enfant

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Les établissements sociaux doivent être en mesure d’apporter une aide aux familles pour le bien être des jeunes. Ils doivent développer « des stratégies en direction des parents » en partenariat autant que faire se peut avec les référents sociaux ou les éducateurs d’AEMO.

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Plutôt que dans le cadre d’un service spécifique, l’aide aux familles se ferait par les éducateurs de groupes. Le plan de formation axe ses priorités sur les formations longues en systémie, analyse transactionnelle ou P.N.L. pour que, progressivement, un maximum de personnels éducatifs maîtrise une de ces compétences. Les rôles des différents acteurs (éducateur, chef de service, référent social, directeur) sont définis lors de l’élaboration du projet individualisé en prenant en compte les différents facteurs [2][2] Nous n’avons pour le moment pas inscrit le psychologue... : la disponibilité, la compétence, la nature de la relation avec la famille, les spécificités de la situation et de la problématique.

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Le premier entretien a lieu lors de la visite de pré-admission. Il permet de cerner le problème et de motiver la famille à poursuivre la démarche. Le placement n’est plus vécu comme une violence aux familles mais comme une possibilité d’apaisement de leurs souffrances.

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Les éducateurs ont constaté que, mis à part la banale application des textes, il n’y avait auparavant aucun travail de fond avec les familles. Ils avaient le sentiment qu’ils n’avançaient pas avec les jeunes. Celles-ci avaient l’impression que nous voulions nous substituer à leurs parents, que nous les jugions. Maintenant que l’action auprès des familles occupe une réelle place dans le projet individualisé, une relation de respect mutuel s’est instaurée. Nous ne nous inscrivons pas dans une relation de pouvoir avec eux. On hésite moins à contacter les familles, à leur téléphoner. Nous devenons les partenaires des parents. Ceux-ci se sentent moins dessaisis de leurs enfants. Le symptôme est utilisé comme moyen de percevoir comment va la jeune. Nous recueillons plus d’éléments concernant la problématique des filles et leurs familles. Grâce aux entretiens, nous parvenons à reconstruire l’histoire familiale. Nous perdons moins de temps et nous savons aller à l’essentiel. Une nouvelle dynamique s’est installée. Il y a toujours des informations qui sont renvoyées, des questionnements.

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D’autres idées sont à l’étude :

  • séjours de vacances pour les jeunes accueillies et leurs familles ;

  • séjours alternés ;

  • visites des familles par l’éducateur et le référent ou l’éducateur AEMO ensemble.

3 - Le respect mutuel

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Une bonne qualité de relation se base sur la réciprocité et le respect. L’adulte qui respecte les enfants sera plus à même d’exiger de recevoir les mêmes égards. Les adolescentes seront tentées spontanément de renvoyer un feed-back qui corresponde aux attitudes des adultes. Bien entendu, certains ont amené dans leurs bagages, diverses insultes, tonalités agressives, sarcasmes ou autres.

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L’éducateur pourra reprendre ces comportements avec plus d’efficacité s’il est respectueux. Un adolescent aura plus de facilité à se faire respecter si lui même a intégré les notions de respect.

Le respect de l’intimité

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Le respect de l’intimité, c’est frapper aux portes des chambres avant d’entrer, comme nous leur demandons de faire lorsqu’elles se présentent à la chambre de veille ou dans un bureau.

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C’est le respect du territoire de l’autre. Leur chambre est leur territoire. Le respecter, c’est aussi s’abstenir d’y fouiller pendant leur absence.

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Chaque jeune a la possibilité d’avoir une clé de sa chambre et a le droit de s’y enfermer.

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Les entrées intempestives dans les chambres au prétexte de veiller à la sécurité ou de tenter d’éviter des fugues sont déplacées et inopportunes.

Respect de la différence

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C’est respecter les jeunes telles qu’elles sont. Nous éviterons de rendre exclusif ce que nous pensons être bien pour elles.

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La prise en compte de leur point de vue doit au moins être aussi importante dans nos orientations. Leurs choix sont souvent difficiles à accepter. Lorsque certaines nous présentent leurs copains ou copines, nous avons tendance à réagir avec nos émotions, car bien souvent l’aspect, les comportements, la tenue de ces garçons ou ces filles ne correspondent pas à nos critères. Leurs valeurs de références sont souvent étonnantes et nombre d’adultes “hauts placés” dans notre société feraient bien de les écouter et de les entendre.

La parole

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La façon de parler, les mots utilisés, les intonations de voix démontrent notre manière de respecter. L’éducateur respectueux du jeune, saura reconnaître lorsqu’il fait une erreur et sera capable de présenter ses excuses aux jeunes sans avoir de fierté mal placée.

Le respect de son corps

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C’est le premier pas vers le respect. Les adolescents ont des difficultés à accepter les changements du corps au moment de leur croissance. Ils ont tendance à le bousculer. Certains ont été meurtris dans leur enfance. Ils en ont perdu le respect de leur corps comme toute estime d’eux-même.

Les écrits

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La meilleure façon d’éviter l’indélicatesse dans les écrits est de toujours garder en tête que ceux-ci peuvent être lus par l’enfant ou sa famille. Nous sommes favorable à ce que cela se fasse chaque fois que c’est possible. Le contenu du compte rendu de synthèse devrait être débattu avec l’adolescent, d’autant plus qu’il peut constituer une base pertinente de discussion et de dialogue.

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Nous nous efforcerons à ce que les écrits comportent des éléments concrets et des analyses qui s’orienteront plus vers l’énoncé d’hypothèses que de certitudes absolues. Nous éviterons toute expression qui comporte des jugements. Ceci est d’autant plus valable que la loi permet aux intéresses de consulter leur dossier. Ce qui peut paraître banal pour nous, prend toute une importance pour les personnes. Nous ne perdrons pas de vue qu’un document écrit peut poursuivre une personne toute sa vie et que nous ne connaissons pas les utilisations qui pourront en être faites. En dehors des personnes habilitées à les recevoir (juges, référents, responsables de secteur et les personnes concernées elles-mêmes), il est souhaitable d’être très restrictifs dans l’accès à ces documents.

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On peut se poser la question de savoir comment nous réagirions si nous savions que tous nos faits et gestes sont consignés par écrit…

Le rapport aux règles

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Les règles sont les mêmes pour les jeunes et pour les adultes. S’il est interdit de fumer dans les lieux de vie, il est inconcevable qu’un éducateur puisse se permettre d’y déroger et ensuite tenter de faire respecter cette règle par les adolescents. De même que les jeunes ont la faculté d’interpeller l’éducateur si cela se présente.

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Les règles ne peuvent être en aucun cas une finalité. Si l’éducateur pense que la règle ne lui convient pas, peut-être doit-il se poser la question de savoir si elle ne conviendrait pas également aux ados. Si ce n’est le cas, c’est peut-être le moment de la modifier. La règle doit avoir un sens. Elle ne peut fonctionner dans le non sens. S’il est obligatoire de goûter de tout à chaque repas, il est ridicule d’imposer une quantité, ou de faire goûter obstinément un plat à un enfant qui a déjà plusieurs fois montré sa répugnance pour ce plat. Il est bon d’expliquer la règle. Elle en sera d’autant plus acceptée qu’elle sera comprise. Si celle-ci n’est pas trop précise, elle peut être modulée en fonction des personnes et des circonstances. Elle permet de tracer un cadre qui fixe des limites.

L’abolition des punitions

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Nous avons constaté qu’un système de punitions présente plus d’inconvénients que d’avantages. Il renforce les sentiments négatifs chez les jeunes sans pour autant leur faire comprendre la nécessité de changer leurs comportements qui risquent au contraire de se renforcer. Dans un article, Roland Conen écrivait : « plus il y a de règles, plus il y a de transgressions ; plus il y a de transgressions, plus il y a de sanctions ; plus il y a de sanctions, plus il y a d’opposition ; plus il y a d’opposition, plus il y a de règles, etc. En d’autres termes, les systèmes normatifs produisent des symptômes qu’ils sont obligés de réprimer et de dénoncer ensuite, ce qui revient à dire, en somme, qu’ils fabriquent eux-mêmes les conditions de leurs propres « événements graves » ! [3][3] Thérapie familiale, Genève, 2002, vol.23, n°4, pp....

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Nous avons opté pour un mode de sanction qui proscrit au maximum les punitions. Il contribue à sensibiliser les jeunes à la réflexion sur leurs actes, à les responsabiliser en cherchant un moyen de réparer. Les objectifs sont de permettre aux jeunes d’exprimer ce qu’ils ressentent, leur faire comprendre les erreurs commises, les faire réfléchir sur leurs actes et faire admettre au groupe qu’un système punitif n’est pas indispensable. Lorsqu’une fille fait une bêtise, un entretien est systématiquement programmé avec l’éducateur référent. La jeune sait que, malgré toutes les stratégies d’évitement qu’elle pourra mettre en place, cet entretien sera incontournable. Des moyens de réparation sont négociés avec les jeunes. Des réunions de groupe permettent l’expression et l’écoute.

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Très vite, des changements ont été constatés dans les comportements et l’ambiance du groupe. Avec les fugueuses, les éducateurs ont renoncé à des sanctions du genre privation de sortie, puisque de toute façon il y avait impossibilité de les appliquer. De ce fait, les jeunes reviennent de fugue plus facilement. Lorsque certaines sortent sans autorisation, elles réclament l’entretien alors qu’avant, elles évitaient les éducateurs. Plutôt que de se braquer quand une règle n’est pas respectée, les jeunes reconnaissent que le comportement n’était pas normal.

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Autrefois, lorsqu’une jeune était exclue de l’école, elle était privée de sorties, d’activités. Cela engendrait bouderies, récriminations et critiques, du mauvais esprit. Il y avait en fait une double punition pour une bêtise fait à l’école. Cette impression d’injustice était renforcé par le fait que certaines avaient entrepris des efforts pour s’améliorer et qu’elles se décourageaient. Il est préférable d’échanger sur les comportement et de réfléchir à la manière de faire connaître les progrès effectués. De ce fait, nous constatons aussi une baisse de l’école buissonnière. Il n’y a plus de rupture de contrat jeune majeure de notre fait, ce qui atténue considérablement le sentiment d’insécurité. La punition engendre un jeu de cache-cache. La discussion permet plus facilement d’admettre les bêtises. Ce n’est pas un remède miracle. Et tous les problèmes ne seront pas résolus du simple fait de modifier la pratique. Ne perdons pas de vue que nous avons le temps. Il est parfois préférable de laisser la problématique en attente et de se centrer sur la souffrance à l’origine du symptôme et qu’il importe, en priorité, de soulager.

4 - Le partage du quotidien

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Le quotidien est riche de situations qui favorisent la relation : un lever dans le calme qui ménagera un réveil progressif, la préparation des repas, les tâches ménagères auxquelles l’éducateur n’hésitera pas à contribuer, les repas pris en commun, moment privilégié des échanges et dialogues en groupe. Ce sont aussi l’aide au travail scolaire, (dans la détente, pas dans la contrainte), les travaux d’entretien, l’organisation des loisirs, les jeux de société, le partage d’une émission de télé, la lecture et diverses animations. C’est enfin une soirée qui terminera la journée par un retour au calme et probablement un rituel au coucher. Dans ces moments, les dialogues sont nombreux et créent des liens. Michel Lemay disait : « Quand je vais dans une institution et qu’on me présente le projet, je demande avant qu’on me montre un lever, un coucher, un repas ». Un groupe convivial et sécurisant sera aménagé et meublé agréablement. Il sera décoré. Il y aura des plantes, des étagères avec des livres, des jeux, des objets. Les règlements seront simples et souples. Il n’y aura pas de dégradation : ni carreau cassé, ni griffe sur les boiseries, ni papier peint déchiré. Cela ne veut pas dire que ça n’arrive jamais, mais c’est réparé au fur et à mesure. Les éducateurs y partagent pour la plupart du temps des activités avec les jeunes.

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La convivialité, c’est partager des bons moments ensemble, créer un cadre de vie et des lieux où les jeunes se sentiront bien. Un groupe qui vit apporte le bien-être et la sécurité. Il en est de même des échanges confiants entre enfants et éducateurs. Partager une activité avec un adolescent favorise la communication et le dialogue. Les jeunes parleront plus facilement. Faire avec, c’est sortir d’une position face à face pour se retrouver « côte à côte » avec la personne. Il est intéressant que cette position ne soit pas que physique, mais qu’elle existe également dans la pensée. D’ordre symbolique, elle est la meilleure qui soit pour gérer un accompagnement. C’est le partage des petites choses de la vie qui créera des liens entre l’adulte et un jeune.

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Plus l’adulte accorde de temps et d’énergie aux jeunes, plus il a d’autorité et plus il a une bonne qualité de relation avec eux. Il obtiendra ce qu’il demande parce que c’est lui qui le demande et que le jeune a envie de lui faire plaisir dans un premier temps.

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Il n’est pas question ici de parler de l’autoritarisme et de psychologie de pacotille employée par les militaires. J’entends par autorité, celle que les adolescents auront délibérément accordée à l’adulte. Si les éducateurs se contentent de passer brièvement, ils sont insignifiants. Ils ne représentent rien pour les jeunes. Pourquoi dans ce cas parviendraient-ils à se faire obéir. On est obéi quand on a de l’autorité. On saisit bien ici l’importance du sens des séjours de vacances qui sont des moments privilégiés pour obtenir des jeunes l’autorité qui permettra le reste de l’année de travailler avec eux. Et cela tout simplement parce que nous leur aurons donné du temps et de l’énergie en partageant avec eux le quotidien.

5 - Valoriser

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Valoriser, c’est reconnaître et exprimer les capacités des jeunes, souligner les efforts, les évolutions. C’est voir en priorité le positif et leur donner confiance en eux. C’est trouver les détails qui les mettront en valeur. Nous leur confierons des responsabilités accessibles. Ils seront associées à la vie du groupe. Nous développerons les notions d’efforts. Nous soulignerons plutôt ce qui va bien, que ce qui va mal. Il s’agira de ne pas confondre nos échecs avec les leurs. Ca n’est pas parce qu’ils nous mettent à un moment donné dans ces situations, qu’ils ne sont pas en réussite. Il paraît important d’éviter la culpabilisation, ce sentiment particulièrement nuisible. La personne culpabilisée, se taira ou se révoltera, mais se renforcera sur ses positions.

6 - Les démarches participatives

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La participation permet aux filles de se sentir plus chez elles. Lorsque des meubles sont achetés pour les lieux de vie, elles vont avec les éducatrices faire le choix. De même pour les travaux d’amélioration. Un papier peint d’une chambre choisi par la fille qui l’occupe est mieux respecté. Bien entendu, nous ne changeons ni les meubles, ni le papier à chaque arrivée. Les éducateurs n’acceptent pas n’importe quel choix. Si il y a désaccord, il y a débat. L’organisation de certains séjours de vacances se fait avec l’aide des filles. Elles participent au choix du lieu, des itinéraires, aux budgets, à l’organisation des activités.

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Il importe en fait qu’elles soient actrices de tout acte de leur vie qui les concerne. C’est une reconnaissance de leur personne, de leurs capacités. Elles constituent une force de propositions considérables. Leur adhésion aux décisions prises est plus efficiente.

Conclusion

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Ces principes sont déjà pratiqués dans un bon nombre d’institution, ce qui montre que la loi 2002-2 entérine ce qui existe déjà. Ces établissements devraient pouvoir envisager la vie avec sérénité. Les autres, pourraient se dire qu’il est temps de s’y mettre.

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Pourtant, le citoyen que je suis, ne peut s’empêcher de s’interroger sur l’avenir. A voir le paradoxe qui apparaît entre les tendances de la société et les principes qui émanent de cette loi, je ne peux m’empêcher de me sentir inquiet, mal à l’aise. Un film récent, « Magdalaine Sister » dénonce les maltraitances pratiquées sur des jeunes adolescentes dans une institution religieuse qui fonctionnait en Irlande il y a une dizaine d’années. Au delà d’un anticléricalisme primaire, il est intéressant de voir dans ce film, comment la société a généré et favorisé ce type d’établissements. Nous avons en fait les institutions que nous méritons. Malheureusement, depuis quelques années, un nouveau recul de l’humanisme se constate. Le développement de la bureaucratie et de la technocratie, les « politiques du parapluie », les nouveaux systèmes de communication qui sont de l’anti-communication, les difficultés de plus en plus grandes à se faire soigner (six mois d’attente chez un ophtalmo), le manque d’infirmières, les horaires saucissonnés par une législation rigide, des institutions inaccessibles générant des gaspillages d’énergie, d’argent, de moyens et de temps. Les petites associations capables d’une plus grande flexibilité risquent de disparaître. Leurs administrateurs désintéressés sont de plus en plus soumis à des contraintes imbéciles et ne récoltent que des soucis. Ils risquent fort de passer la main aux grosses associations, lourdes, procédurières, dont le fonctionnement bureaucratique est naturel.

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Ce problème, qui mériterait un plus long développement, souligne que la qualité d’accueil dans nos établissements ne concerne pas que les professionnels, mais aussi les citoyens dans leur ensemble. Entre les tendances brièvement évoquées ci-dessus d’une part et l’esprit de la loi 2002-2 appuyé par les démarches qualités qui commencent à se mettre en place, quelles institutions préparons-nous pour 2020 ?


Annexe

« Mieux vaut être éducateur que jeune en difficulté… »

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Daniel Granval ignore la langue de bois ; dans son dernier livre[**][**] Adolescents difficiles, établissements et aide sociale :..., il brocarde les coûts et l’inefficacité de l’aide sociale à l’enfance qui, malgré les évolutions de ces vingt dernières années et malgré des dépenses importantes, ne parvient pas à répondre aux difficultés qui s’accumulent. Même, il affirme que l’intérêt des usagers passe désormais au second plan. La loi sur les trente-cinq heures, les évolutions de la législation l’amènent à écrire qu’« il vaut mieux être salarié que jeune en difficulté ». L’ouvrage débouche toutefois sur des pistes d’action susceptibles de corriger le tir.

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Daniel Granval n’hésite pas à dénoncer les travers des politiques, des administrations froides et prudentes et de ceux qui profitent du système.

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Il en décrit les incidences sur l’action éducative. Il pose la question : sera-t-il possible dans un proche avenir d’accueillir des adolescents sous la forme des internats traditionnels ? Si l’internat traditionnel ne disparaîtra pas totalement, écrit-il, il sera réduit considérablement pour faire place à d’autres modes d’action et il décrit des expériences innovantes permettant aux éducateurs de s’adapter pour réaliser un travail remarquable.

La faute aux 35 heures !

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Malgré la fin des dortoirs, réfectoires et parloirs qui ont fait place à de petites structures avec chambres individuelles, où l’intimité est respectée et la convivialité privilégiée, malgré la fin des directeurs-seigneurs remplacés par des professionnels formés et des pratiques plus acceptables, malgré l’extension des mesures d’AEMO, malgré l’ouverture des établissements, malgré l’arrivée des référents sociaux qui a permis une meilleure connaissance de ce qui se passait dans les institutions, la qualité des prestations semble en régression.

48

C’est la faute aux 35 heures, nous dit Daniel Granval, alors que le retrait de la Protection judiciaire de la jeunesse et celui du secteur psychiatrique ont ramené vers les maisons d’enfants et les foyers des publics pour lesquels ces établissements manquent de moyens et de compétences.

49

Les établissements sont amenés à remplir des missions pour lesquelles ils ne sont pas qualifiés.

50

Daniel Granval démontre à quel point les textes et procédures peuvent constituer un handicap à l’action éducative. Dans la deuxième partie, il présente les pratiques innovantes d’associations qui font preuve d’efficacité sans moyens conséquents, en harmonie avec les administrations et les intervenants. Les schémas de certains départements en sont des exemples.

51

Enfin, l’auteur présente des projets susceptibles de se développer. Il imagine un établissement accueillant des adolescents en 2012, prenant en compte les salariés au détriment des usagers (veilles de nuit, lois Aubry) et les confrontations à des problématiques plus complexes. Cela lui fait considérer deux risques : l’inflation des prix de journée que les financeurs refuseront de suivre et la multiplication de « situations explosives » dans les établissements en raison de la baisse de la qualité du service et de la présence de jeunes de plus en plus perturbés.

2012, Odyssée éducative…

52

L’auteur présente une institution accueillant une soixantaine d’adolescents dans quatre unités d’internat et une cinquième préparant les aînés à l’autonomie. Dix ans plus tard, seuls deux groupes auront conservé ce fonctionnement. Les autres seront remplacés par un internat de semaine, fermé du vendredi soir au dimanche, prédit-il. Un service d’accueil en famille et une unité d’accueil de jour, internat sans les murs, seront créés. L’établissement organise des stages de cinq jours.

53

Le prix de journée est plus élevé mais le nombre de journée étant moindre, le coût de revient l’est également. Entre les stages, les éducateurs iraient rendre visite aux jeunes et à leur famille. Le coût de l’accueil de jour est encore plus réduit. Mais qu’en est-il de la qualité ? Les adolescents n’y ont pas besoin d’une présence constante comme dans l’internat traditionnel. Au niveau de l’internat traditionnel, les carences existent toujours. Les éducateurs sont de moins en moins mobilisés pour des séjours de vacances. Le directeur doit les imposer et il faut appliquer la législation…

54

Les éducateurs d’internat sont formés en systémie et aux projets individualisés. Ils compensent ainsi la baisse de temps accordée aux jeunes par de meilleures compétences. Le temps gagné le week-end, est utilisé en partie pour des rencontres dans les familles.

55

On peut espérer que l’argent économisé soit employé pour l’AEMO dont les effectifs éducatifs pourraient être doublés afin de permettre ainsi aux éducateurs d’accorder plus de temps aux familles.

56

Ainsi, les moyens financiers pourraient, croit-il, être utilisés plus efficacement pour réduire le nombre d’adolescents placés tout en apportant des réponses satisfaisantes aux diverses problématiques. C.Q.F.D. !

57

Cette évolution est en marche dans les départements qui ont élaboré un schéma. Pour d’autres, l’immobilisme sera source de difficultés dont les prémices apparaissent avec les véhicules incendiés ou les actes de vandalisme dans les écoles.

58

La formations des intervenants mérite l’attention car les jeunes diplômés qui ne maîtrisent pas des outils d’observation, de projets individualisés, de dynamiques de groupes, montrent des compétences certaines en droit du travail. Il semble y avoir parfois une confusion dans certaines écoles entre la formation d’éducateurs et celle de militants syndicaux, râle Daniel Granval. Il ne sera jamais suffisant de rédiger des schémas, de mettre à la disposition des associations une kyrielle de moyens si les éducateurs n’apprennent pas à développer leurs capacités d’empathie et des outils d’analyse des comportements de manière à développer les capacités de résilience chez ces jeunes.

Bon sens et pragmatisme

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Utopies ou débats oiseux de café du Commerce, penseront de ce livre ceux pour qui la tendance actuelle à enfermer et punir les jeunes est inéluctable. Daniel Granval n’a pas réponse à tout mais, sans fausse honte, il n’élude pas les questions qui fâchent : le manque de formation pour évaluer les indications de placement ou du travail en milieu ouvert avec les familles, la sexualité des adolescents placés, la prépotence des psys dans l’éducatif, la maltraitance institutionelle, bref les limites de l’institution et des hommes qui la servent.

60

L’ouvrage témoigne de la résolution d’un professionnel toujours en recherche, malgré les avatars des règlementations et une évolution sociale qui le désole.

61

Dur, d’être prophète en son pays…

Notes

[*]

Daniel Granval, éducateur spécialisé, dirige un établissement qui accueille des adolescents en difficulté. Ses concepts de la pratique des projets individualisés sont issus de sa propre expérience. Il est également l’auteur de « Méthodologie des projets individualisés » et coauteur d’un livre de dessins humoristiques sur les maisons d’enfants intitulé « C’est pas évident ».

[1]

Le centre Benoît Labre à Arras qui accueille une cinquantaine d’adolescentes de treize à vingt et un ans. L’établissement n’accueillant que des filles l’emploi du mot « jeune » sera considéré au féminin. (2) Pour en savoir plus voir « La compétence sociale, diagnostic et développement » Jean Marc Dutrénit - L’harmattan 1997.

[2]

Nous n’avons pour le moment pas inscrit le psychologue dans cette démarche car nous ne possédons qu’1/3 temps pour 48 jeunes. Pour y inclure un psychologue, il faudrait 1.5 à 2 ETP.

[3]

Thérapie familiale, Genève, 2002, vol.23, n°4, pp.325-348.

[**]

Adolescents difficiles, établissements et aide sociale : comment améliorer ? Ed. L’Harmattan, 2002, Isbn 27475-3454-5, 285 pages - 23 euros.

Plan de l'article

  1. 1 - La prise en charge individualisée
  2. 2 - La participation de la famille au projet de l’enfant
  3. 3 - Le respect mutuel
    1. Le respect de l’intimité
    2. Respect de la différence
    3. La parole
    4. Le respect de son corps
    5. Les écrits
    6. Le rapport aux règles
    7. L’abolition des punitions
  4. 4 - Le partage du quotidien
  5. 5 - Valoriser
  6. 6 - Les démarches participatives
  7. Conclusion

Pour citer cet article

Granval Daniel, « La loi 2002-2 est pavée de bonnes intentions, l'enfer aussi ! », Journal du droit des jeunes, 6/2003 (N° 226), p. 41-46.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2003-6-page-41.htm
DOI : 10.3917/jdj.226.0041


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