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Journal du droit des jeunes

2003/7 (N° 227)


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La sexualité de l’adolescent en institution parait être soumise chez les auteurs à un intense refoulement. Soit il n’en est rien dit (cas le plus fréquent), soit elle apparaît lors des évocations (rares) des psychothérapies ; mais il s’agit alors de la sexualité parlée ou fantasmée, rarement de la sexualité agie. Elle est alors montrée ou décrite en tant que symptôme et rien n’est dit du retentissement pratique, ni de la façon dont l’institution prend ou non en charge la sexualité.

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Or, il existe au moins trois types de comportements fréquents à l’adolescence, qui posent des problèmes, à savoir la masturbation, l’homosexualité, l’hétérosexualité. Que disent à ce propos les adolescents ? Que font-ils ? Comment tente-t-on de leur répondre ? Il est rare qu’il en soit débattu. Nous voudrions ici proposer, non pas une réponse mais un schéma de réflexion.

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Les adolescents garçons présentent fréquemment les traits suivants :

  • une information à la fois lacunaire et altérée concernant leur corps, leurs organes sexuels, les rapports sexuels, et la sexualité de la partenaire ;

  • une culpabilité importante face à la masturbation : soit exercice de la masturbation fortement culpabilisé, soit impossibilité de masturbation (« je ne sais pas », « je ne peux pas », « j’ai pas envie », « je n’ai pas de désir, pas d’érection », etc.), soit enfin masturbation insatisfaisante (c’est-à-dire perçu comme telle par le garçon) sans images ou avec images d’objets partiels (seins, pied, etc.) ou homosexuels ;

  • une agressivité envers les filles, qui est à la mesure de leur angoisse face à elles : celle qui refuse les rapports est un « boudin », celle qui les accepte une « salope ». Persuadés que la virilité consiste essentiellement à posséder un pénis géant et une érection forte, de longue durée, et répétitive, ils sont convaincus de leur anormalité profonde en ce domaine, et, de crainte de se montrer impuissants passent infiniment moins à l’acte qu’ils ne veulent le faire croire. Convaincus au fond d’eux-mêmes de leur impuissance dans la vie, et de leur non-valeur, ils abordent l’idée des premiers rapports avec autant de terreur que d’envie.

Cela ne les différencie guère - sauf par l’intensité des affects et des comportements - de l’homme dit normal.

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Plus profondément, sexualité et agressivité semblent fortement liées. On peut ici faire l’hypothèse de fantasmes très archaïques, mais aussi retenir que dans l’enfance les scènes sexuelles précédées et accompagnées de violence ont été une réalité chez les parents.

Conflit de droits en institution !

« La tolérance est une simple indulgence pour ce qu’on ne peut pas empêcher » (Carl Dubuc).

La sphère affectivo-sexuelle est une réalité qui n’échappe pas au besoin, profondément ressenti par les professionnels, de sécurisation juridique. Le droit, ici comme ailleurs, n’est pas une fin en soi mais un instrument d’accompagnement de la politique de management des responsables des établissements sociaux et médico-sociaux. Si l’éducation à la vie affective et sexuelle des personnes accueillies en institution constitue déjà une révolution mentale contre l’obscurantisme traditionnel des foyers de protection de la jeunesse (nourri par l’environnement social et le ressentiment des familles), il n’en demeure pas moins que certaines barrières juridiques devraient tomber ou, au moins, être mieux définies… Avec le rapport Naves, le contexte paraît favorable pour inciter et conforter les initiatives innovantes expurgées de préjugés.

Les vecteurs juridiques sont essentiels pour déterminer le périmètre d’action dans lequel les éducateurs peuvent agir ou ne pas agir.

Un éducateur peut il voir sa responsabilité engagée s’il permet à un adolescent placé d’avoir des relations sexuelles ? Les parents peuvent-ils l’autoriser ou s’y opposer ? Quel rôle doivent assumer les personnels de direction ? Jusqu’où s’étend l’obligation de protection des enfants par les éducateurs ? Entre éducation et protection, quelle place accorder à la sexualité de l’adolescent, tant est si bien qu’on veuille l’accepter ? Le droit est il en l’espèce un moyen d’action ou d’inaction pour l’éducateur ?

Les questionnements sont divers et variés. L’imbroglio juridique s’explique par la nature même du domaine auquel il touche : l’intimité d’un mineur en situation transitoire. Les acteurs sont nombreux (parents, directeurs, éducateurs, psychologues…), l’environnement non naturel, les responsabilités multipliées (pénale, civile, disciplinaire), les qualifications juridiques complexes… L’air du temps semble néanmoins favorable à l’éclaircissement de ce labyrinthe dans lequel de plus en plus d’éducateurs osent s’aventurer.

Toute réponse juridique appelle nécessairement une mise au point de l’ensemble des hypothèses. Voici, à titre préliminaire, l’écueil des situations auxquelles l’éducateur peut se trouver. La réponse pourra être pénale, civile ou alors disciplinaire, voire administrative.

Les éléments de base sont les suivants :

  • l’exercice de la sexualité est un droit inaliénable rattaché à la personne ;

  • l’enfant mineur âgé de plus de quinze ans est juridiquement autonome en la matière ;

  • l’éducateur a une obligation légale (art. L221-1-1 CASF) d’apporter une protection matérielle, éducative et psychologique aux mineurs ;

  • les parents continuent de disposer de leur autorité parentale concernant l’orientation culturelle, religieuse et philosophique de l’éducation de leur enfant ;

  • l’institution dispose du pouvoir d’élaborer son règlement intérieur.

Apparaît clairement la difficulté à concilier les droits de l’enfant, des parents, des éducateurs et de l’institution. Ces acteurs ne sont pas les protagonistes d’un conflit mais leurs droits ne s’harmonisent pas toujours. Comment les hiérarchiser ? En droit, la force contraignante d’un acte se détermine en fonction de la qualité de son auteur. Le règlement d’établissement est élaboré par l’institution, l’obligation légale de protection par les éducateurs émane du législateur, quant aux droits de l’enfant et des parents, ce sont des droits inhérents à la personne humaine également garantis par des textes internationaux. L’effet utile de la notion « d’intérêt supérieur de l’enfant » est relatif et son contenu insuffisamment précis pour être un outil opérationnel dans un contentieux juridique.

Alors, les difficultés persistent lorsque s’opposent les conceptions parents-enfant. Il s’agit d’un conflit de droits auquel l’éducateur est de facto confronté. Quelle(s) position(s) doit il adopter dans le respect du cadre juridique ? « Mauvais objet, mauvais sujet », les excursions juridiques sont limitées. Et pourtant, il semble indispensable, à l’heure où l’effectivité du droit est favorisée contre sa productivité, de rétablir les parents, les enfants, les éducateurs et les institutions dans leur stricte sphère « juridico-affective ». Cela nécessite une étude juridique plus approfondie de l’encadrement de l’action sociale en matière de sexualité des adolescents placés en institution. Nous reviendrons donc sur le sujet…

H.O.

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Yves : « je peux pas avoir des relations avec une fille. Je suis trop moche. Aucune ne voudrait de moi. Et d’abord si elle voulait, je serais impuissant, j’aurais trop peur. Et si je veux et qu’elle veut pas, Je risquerai de lui faire du mal, de la violer. Alors c’est foutu ».

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Certains, les plus rares, se vantent de n’avoir aucun problème sur ce plan. Ils utilisent les filles pour les « soulager », prêt à la passer aux copains, ayant à peine regardé leur visage. Leur discours et leurs attitudes sont tous en prestance. Ils savent, sans se l’avouer, que leurs « performances » n’ont guère lieu qu’avec des filles aussi « paumées », sinon plus, qu’eux ; et que, se targuer de refuser la relation affective dans l’acte sexuel, pourrait bien révéler un manque plutôt qu’un exploit. Ce sont souvent, au même moment, les plus délinquants.

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Vu seuls, et non plus face au groupe, ils rêvent souvent d’amour et leurs fantasmes sont parfois plus romantiques qu’érotiques. Enfin, ils masquent mal également des préoccupations concernant l’homosexualité.

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L’homosexualité : piégé par tous les stéréotypes de la virilité, depuis l’arrogance, jusqu’à la force musculaire et l’érection infaillible, l’adolescent ne peut surtout pas admettre d’autres tendances qu’hétérosexuelles en lui. Il a « horreur des deps »[2][2] « Dep » est l’argot actuel pour « pédé », dont il est..., et cherche à les débusquer. Il demande aux autres de vérifier si tel ou tel pantalon, telle veste, ne fait pas trop « dep ». S’il en parle souvent, les autres garçons ne se privent pas de lui faire remarquer qu’il y porte vraiment trop d’intérêt pour que ce ne soit pas louche.

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Les tendances ainsi niées, trouvent une issue partielle dans l’initiation sexuelle des plus jeunes, ou dans l’agressivité compensatoire, surtout envers les filles.

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D’autres, moins défendus, admettent la présence de rêveries, voire de passages à l’acte homosexuel. Ceci les inquiète, persuadés qu’ils sont d’être à jamais « marqués », destinés fatalement à l’homosexualité adulte ; dont ils rejettent l’idée, affirmant vouloir mener une sexualité « normale ». Simplement, lorsqu’ils commencent une rêverie érotique, des images d’hommes ou d’adolescents viennent remplacer la femme. Il suffit en général d’affirmer que les fantasmes homosexuels sont totalement « normaux », pour que les fantasmes hétérosexuels puissent apparaître. De même, les passages à l’acte se résument souvent à des masturbations réciproques… qu’on aurait de la peine de qualifier de pathologiques tellement elles sont banales.

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Le cas des garçons séduits très jeunes et sodomisés par des adultes est infiniment plus grave. Ils ne sont pas moins fréquents que les viols de jeunes filles. Ils ont souvent eu lieu en institution, du fait « d’éducateurs ». Certains adultes n’hésitent même pas à hanter les foyers et les tribunaux pour enfants, se présentant comme les protecteurs des jeunes garçons. Il est souvent difficile de les démasquer avec rapidité, car le garçon, couvert de cadeaux et se croyant enfin aimé ne les dénonce pas, inconscient du fait que dès les premiers signes de puberté morphologique il sera rejeté à la rue pour de plus jeunes que lui.

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On voit par ces quelques évocations que le travail thérapeutique avec le garçon sera fait d’information, de réassurance, d’invigoration. Le travail concernant la sexualité coïncide avec celui concernant l’abandonnisme. Il s’agira de persuader l’adolescent de ses capacités, afin qu’il ait suffisamment confiance en lui pour ne plus recourir aux défenses par surcompensation, prestance, dénégation. Pour qu’il obtienne cette confiance en lui-même, il faudra qu’il puisse avant tout avoir confiance en des personnes qui écouteront ce qu’il a à dire de sa sexualité, et qui auront à présenter en ce domaine la preuve qu’ils n’ont peur ni horreur de rien. C’est-à-dire des hommes qui n’ont pas peur des femmes et ne sont pas obsédés par leur propre virilité. Et des femmes qui ne sont ni des « boudins » ni des « salopes », même lorsqu’elles n’ont pas l’âge d’être leur mère. On pourrait dire que la thérapie est finie lorsque la sexualité vient enfin s’inscrire dans une relation affective. Mais à vrai dire, elle n’est terminée (R. Schields) que lorsque leurs propres enfants s’épanouissent, venant ainsi certifier qu’une certaine fatalité du malheur a cessé.

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Le problème des filles est tout différent. Leur abandonnisme à elles, nous l’avons vu, les pousses à rechercher l’acte sexuel comme preuve de leur relative valeur, comme objet transitionnel, ou comme objet contra-phobique. N’ayant pas à prouver de puissance, et capables de simuler le plaisir pour qui se contente de faux-semblants, aucune raison majeure ne les retient de répéter indéfiniment des relations (éphémères) et consommatoires.

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Chez elles la masturbation paraît à la fois moins fréquente et moins culpabilisée que chez les garçons. De même que l’homosexualité, même si celle-ci n’est qu’un recours défensif contre l’intrusion de l’homme.

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La question du Surmoi féminin paraît une ironique répétition de la question de l’âme de la femme au Moyen Âge. L’homme, dont le problème se résume à « vais-je pouvoir » ne saurait supporter que le problème analogue chez la femme se traduise par « je veux tout le temps ». Et leurs symptômes s’attisent de revanches réciproques. On en voit le reflet dans les diverses théories psychanalytiques.

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Où l’on perçoit bien que le jeu ne se joue pas vraiment sur le terrain de la génitalité, c’est dans le domaine de la contraception. Nombre de filles paraissent ne pouvoir se rassurer quant à leur intégrité qu’en devenant enceintes. Grossesses aussitôt suivies d’avortements, car il n’est nullement question d’enfant dans ces grossesses. Il ne s’agit que de se prouver sa complétude. Autant dire que toute contraception échoue, tant que la réassurance et l’autonomie ne sont pas acquises profondément.

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Au foyer A., bien qu’ayant vécu dans une structure dont la permissivité n’offrait d’autres limites à la liberté sexuelle que les inhibitions et les interdits intérieurs, les filles n’ont pas eu de grossesses indésirées, ni mal utilisé la contraception. Une seule d’entre-elles une ancienne de vingt-quatre ans, dû avoir recours à un avortement. Cette « ratification de normalité » lui apporta, semble-t-il suffisamment de réassurance pour qu’elle entreprenne une contraception correctement suivie par la suite. Les autres (entre quinze et vingt-deux ans) qui recevaient des garçons, réclamaient leur ordonnance de pilules ; mais nul ne pouvait réellement savoir si elles les prenaient ou non. Il n’était pas question en effet de procéder à un contrôle direct, comme il est fait, (semble-t-il) dans certains foyers ; on y tient un calendrier des menstrues et on inspecte le linge aux dates fatidiques ! Seule la confiance que certaines filles avaient fini par nous accorder permettait de penser que, à la fois libres, aimées, et rassurées, elles n’avaient pas besoin d’être enceintes pour s’opposer à nous, nous provoquer ou s’auto-mutiler.

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Je pense cependant que les équipes dans les institutions supposent et imaginent beaucoup plus de passages à l’acte que les filles n’en font réellement. Les minorités et les marginaux sont trop souvent encore perçus comme victimes ou plutôt bénéficiaires d’une hyper-sexuallté débridée, celle qu’éducateurs et adultes responsables se refusent. Certains éducateur, affolés (ou jaloux… ) venaient prévenir que trois ou quatre personnes avaient dormi illégalement dans une chambre de deux. Quelle est la ou le jeune qui n’ont jamais invité et fait dormir plus d’amis que leur chambre ne contient de places ? Il s’agissait plus d’apprendre à se connaître ou de retrouver une chaleur de clan, que de se livrer à des orgies incontrôlées. À notre époque, et compte tenu justement des mesures contraceptives, il ne me semble plus licite de refuser aux adolescents occidentaux ce que tout jeune tahitien fait ouvertement avec les encouragements de ses parents.

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Reste à poser le problème de la sexualité dans l’institution. Je n’ai guère vu la question se poser réellement : dans les foyers pour filles ou garçons, on interdit, sachant qu’il s’agit d’une hypocrisie puisque au dehors, ils font ce qu’ils veulent ou « peuvent ». À Vitry, on les encourage plutôt mais ce n’est que récemment que l’on a commencé à se préoccuper de comment et avec qui.

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Autrement dit l’institution moyenne se comporte comme la famille moyenne : pour les garçons c’est « garez vos poules, mon coq est lâché » ; pour les filles c’est « je ne veux pas le savoir » et, si elles fautent, la porte. L’homosexualité du garçon est une horreur, car elle met en cause les statuts sociaux et plus particulièrement le pouvoir ; l’homosexualité féminine ne gêne personne ; elle ne gêne en rien la procréation, la filiation, l’héritage ; et une homosexuelle peut toujours être violée.

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Il faut donc nous demander comme dans les familles où la sexualité est discutée : que faire de la sexualité adolescente, dès lors qu’elle s’éveille, et qu’on ne désire pas forcément la réprimer ? Si nous avons insisté sur le cas des filles c’est qu’il donne actuellement encore plus de fils à retordre aux « surmoi », aux « ça », et au « bon sens » des équipes ! Au C.F.D.J. Vitry on peut toujours s’imaginer qu’en poussant les garçons, bien « armés » au dehors, ils sont sauvés. On n’a pas forcément à « faire avec ». Et lorsqu’ils amènent clandestinement des filles dans leur chambre, c’est « de bonne guerre ».

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En foyer de filles, la liberté sexuelle conduit dans un premier temps - nous en avons fait l’expérience - à l’envahissement de la maison par les garçons. En effet, dans la plupart des foyers de filles, l’hypocrisie la plus totale règne : l’institution, tout en proclamant son désir de prise en charge, s’occupe de tout, sauf de « ça ». Les visites masculines sont interdites ou limitées. La sexualité sauf quelques brochures traînant ici et là sur contraception et l’avortement. Tout le monde sait bien qu’à l’extérieur les filles « se débrouillent ». Elles mènent dehors, une sexualité misérable, dans des endroits impossibles. Et les équipes de s’indigner vertueusement lorsque le ventre s’arrondit, en général trop tard pour intervenir, parce que le dialogue, lui aussi a eu lieu trop tard.

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Comme si le non-dit ou l’interdit protégeait magiquement des adolescentes engagées depuis longtemps dans une sexualité répétitive, comme si dès lors la « catastrophe » n’engageait nullement la responsabilité des équipes.

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Au foyer A., je crus avoir un raisonnement de bon sens : nous recevions des filles qui avaient, presque toutes, depuis longtemps des rapports sexuels. Les confiner le soir et la nuit aboutissait, soit aux relations dans la journée au dehors, soit à l’homosexualité, soit aux fugues. Tout cela additionné de drogue et de tentatives de suicides. Pour éviter réellement les grossesses et la prostitution, il eut fallu instaurer un régime carcéral. Je pris le parti inverse : les relations homo ou hétérosexuelles « déviantes » me paraissaient directement liées à l’atmosphère à la fois répressive et hypocrite de l’institution. Or leurs comportements à ce propos me paraissaient similaires aux délits chez le garçon.

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À quoi sert d’interdire le délit si on ne met rien à la place ? Et là comme à Vitry, ne valait-il pas mieux laisser s’épuiser sans sanction un comportement provocant et autodestructeur, dans l’espoir de faire tomber les défenses et d’effectuer une réelle prise en charge ?

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L’entrée des « mâles » dans l’institution n’alla pas sans péripéties : les premiers furent des éducateurs. Certains confondirent « ouverture » du foyer avec licence et profitèrent des horaires de nuit pour « visiter » les chambres des filles.

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Puis les filles elles-mêmes ramenèrent un, puis deux, puis des bandes de garçons. À la fois pour nous provoquer, souvent en fait dépassées par leur « drague » : elles entraient alors en courant, prévenant au passage qu’elles étaient « suivies ». Il fallait parlementer à la porte. Expliquer aux garçons abusés qu’il ne s’agissait pas d’un bordel gratuit. Les filles alternèrent alors entre le système des « garçons partout et à toute heure » et le système de l’interdiction totale. Cela me paraissait maturant pour elles… et pour moi, que de travailler ensemble à trouver un style qui ne soit ni le laxisme humiliant, ni l’interdiction inopérante. Des excès dans les deux sens étaient inévitables pendant cette période de recherche et de mise au point. Un équilibre relatif fut trouvé pendant quelque temps, lorsque les filles s’aperçurent qu’aucun comportement n’entraînait de rejet : même les quelques homosexuelles irréductibles virent qu’elles n’étaient pas violés ni mises à la porte, et que les discussions avec les garçons pouvaient être intéressantes.

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À ce moment un « tournant » se produisit. Les filles, collectivement, décidèrent que les garçons partout et tout le temps, c’était une erreur, qu’on pouvait par contre tolérer les plus affectifs, les plus serviables, les moins « machos », dont certains nous aidèrent dans le foyer. Bref, on laissait tomber le garçon « défense », « provocation » ou « autopunition », pour garder le garçon « relation ».

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Dans le même temps, la drogue, les crises de nerfs et les tentatives de suicide avaient totalement disparu. J’ai voulu, trop vite sans doute, profiter de cette ambiance nouvellement conquise pour m’attaquer à un autre problème - plaie du foyer pour adolescent inadaptés : l’argent. J’ai tenté de mettre en place un système d’autogestion, qui fonctionna remarquablement pendant un mois, mais mit le feu aux poudres dans l’équipe - surmenée - et la direction de l’association - horrifiée. Je fus évincée et là se termina mon expérience avec les filles. Expérience trop courte pour en tirer des certitudes. Mais assez longue pour affirmer que la sexualité des adolescents en institution ne peut en aucun cas demeurer dans le domaine du non-dit.

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Comment le problème est-il posé dans la réalité ?

  1. Ou l’institution est totalement carcérale, et - ne subsistent - comme en prison - que la masturbation, l’homosexualité, et le caïdat (qu’il s’agisse de filles).

  2. Ou bien, comme dans la famille « ordinaire », l’institution interdit, ou ne dit rien, ne voulant pas savoir ce qui se passe au dehors et réprimant dès que surviennent les conséquences.

  3. Ou bien l’institution aborde le problème mais rationalise, se donnant une allure libérale, mais reproduisant de fait les vieux interdits fait d’institutions « mixtes ».

La mixité se donne volontiers des allures d’avant-garde. Il faut y regarder de près pour s’apercevoir par exemple que si le recrutement est mixte, les locaux ne le sont pas. Ailleurs on fait cohabiter des filles de seize ans avec des garçons de douze ans. Dans certaines maisons très modernes, tout est permis, sauf les relations sexuelles, explicitées comme « l’inceste », les parents étant, je le suppose, les thérapeutes.

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Les équipes ne devraient jamais perdre de vue quels que soient les interdits, les filles, comme les garçons, auront des relations sexuelles. Et ce, dans les plus mauvaises conditions : celles de la culpabilité et de l’inconfort. Si l’hétérosexualité s’avère impossible, on retombera dans l’homosexualité conventuelle, l’hystérie, ou agressivité.

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La mixité ainsi comprise me parait donc, parmi d’autres, une de ces solutions intellectuelle, pseudo-libérale : qui ne résout en rien le problème de « l’agir ».

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De plus, s’il s’agit vraiment de libéraliser l’exercice de la sexualité, pourquoi l’imaginer entre adolescents de même origine et porteurs des mêmes souffrances ? Celle-ci entraîne, on l’a vu, des comportements réciproquement pathogènes, et nous constatons quotidiennement que les adolescents « en foyer » fuient plus qu’ils ne recherchent des partenaires « en foyer ». (Une récente soirées trop improvisé, où les garçons du C.F.D.J. avaient invité des filles d’un foyer, dans le but de « se les faire », montra que les filles, elles, n’étaient venues que pour « leur faire les poches »…).

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Pourquoi donc marquer aussi la sexualité du sceau de la déviance, et comment, dans le même lieu, adopter des attitudes pédagogiques contraires (« encourager » les garçons et « freiner » les filles) ?

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Nous sommes loin d’avoir encore répondu à tous ces doutes, et pourtant nous sommes conscient que les foyers « mono-sexués » sont condamnés à terme. Il va nous falloir, assez vite, raisonner à partir de la possibilité d’une sexualité agie dans l’institution. Suffira-t-il de « tolérer », et de prendre en charge au jour le jour les relations qui s’ébaucheront ? Cela nous paraît illusoire. Mais les expériences comparées que j’ai pu avoir auprès des garçons et des filles me font penser que c’est dans les foyers de filles que la situation explosera le plus rapidement, au point de susciter probablement une autre formule d’accueil.

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Et, en attendant, il faudra bien se poser les vraies questions :

  • Que se passerait-il si l’on tolérait ou encourageait la sexualité agie de l’adolescent ?

  • Et, corollairement, quelles raisons ont les adultes, quelles raisons avons-nous, d’interdire à nos enfants l’exercice de leur sexualité ?

Faute de réponses cohérentes, nous laissons la question ouverte, sachant toutefois que les attitudes actuelles sont dérisoires, qu’il s’agisse de la répression ou du laxisme, et que, pour le moment, elles ne reflètent que la problématique et l’idéologie personnelles de qui en écrit.

Notes

[*]

Extrait de l’ouvrage tiré de la thèse de doctorat en psychologie de Claude Martin « Mauvais objet mauvais sujet - Pédagogies et thérapies dans l’abord et la rééducation des délinquants et pré-délinquants garçons de treize à dix-neuf ans en foyer de semiliberté. Quelques propositions », à paraître aux Éditions Jeunesse et droit dans le courant du dernier trimestre 2003 (rens : tél. 01.40.37.40.08.).

[1]

L’auteur, décédée peu après la rédaction de ce texte, a présenté sa thèse de doctorat en 1980 à l’Université Paris VIII - Vincennes sous la direction de Stanislas Tomkiewicz dans le cadre de l’I.N.S.E.R..M.- U69 - groupe de recherche d’hygiène mentale de l’enfance et de l’adolescence inadaptée, 92120 Montrouge. L’ ouvrage s’appuie principalement sur l’expérience vécue par l’auteur au contact des garçons rencontrés au Foyer de Vitry. Près d’un quart de siècle plus tard, les questions posées par Claude Martin restent d’actualité.

[2]

« Dep » est l’argot actuel pour « pédé », dont il est la forme « verlan », c’est-à-dire parler à l’envers.

Pour citer cet article

Martin Claude, « La sexualité et l'institution », Journal du droit des jeunes, 7/2003 (N° 227), p. 35-39.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2003-7-page-35.htm
DOI : 10.3917/jdj.227.0035


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