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Journal du droit des jeunes

2004/4 (N° 234)


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On parle du risque de rupture des liens affectifs entre l’enfant et ses parents comme s’il était évident que l’enfant soit en liens avec eux. Or la clinique psychothérapeutique montre que beaucoup d’enfants et d’adultes en souffrance psychique, sont davantage dans une recherche d’attachement solide et de liens affectifs sécurisants avec leur entourage que dans une peur de la rupture, même si leurs comportements et certains symptômes tendent à nous le faire croire. Pour certains, c’est moins la peur de perdre quelque chose qui existe que l’angoisse et l’impuissance de ne pas pouvoir obtenir ce dont ils auraient besoin qui fait le lit de leur souffrance. L’angoisse de la rupture est le plus souvent la marque d’un mauvais attachement.

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Il faut s’attacher dans la sécurité et le respect pour pouvoir se détacher. Le processus inné d’attachement qui permet la création de liens affectifs et psychiques solides est complexe et il se caractérise par une mise en rapport de deux mouvements et par leur dialectique : au niveau corporel, s’ouvrir et se fermer et au niveau psychique rester dans le connu et aller vers l’inconnu. La différence de potentiel entre les deux pôles opposés est génératrice d’un courant orienté et c’est l’opposition qui fait sens. L’effet de cette dialectique est l’identification d’un pôle par l’autre et la création d’un troisième espace, l’autonomie. Être soi, singulier et défini et établir des liens avec d’autres différents constituent la base de l’autonomie. Souvent les parents confondent capacité à gérer l’absence et autonomie. Ils disent de leur petit de deux-trois ans « Il joue seul pendant des heures. Il est déjà autonome » ou « Il veut tout faire lui-même, il est autonome ». C’est aller vite en interprétation. Les enfants s’exercent à l’autonomie en activant leur imaginaire ou en exerçant leurs capacités manuelles, mais sa conquête est un processus à long terme, car l’enfant a encore besoin de retourner régulièrement vers sa mère. L’autonomie affective est le travail d’une vie, cependant certaines conditions sont indispensables pour que la dialectique de base s’installe et soit fructueuse.

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Le processus d’attachement se met en place dès la naissance et on peut le favoriser bien avant, dans le contact affectif prénatal, mais c’est dans les premiers corps à corps avec la maman, le papa et d’autres personnes bénéfiques, dans la tendresse et le respect du corps de l’enfant et durant la première année de vie que l’enfant ancre ses racines affectives dans l’humanité, s’attache et crée des liens. Le bébé est dépendant de sa mère et de son entourage humain car il a des besoins qu’il ne peut satisfaire lui-même, des besoins physiologiques, boire, manger, dormir, avoir suffisamment chaud et des besoins psychologiques, être reconnu, sécurisé, respecté et obtenir du sens à ce qu’il vit, avoir de la liberté et des limites, être individualisé et affilié. Si la non satisfaction des premiers mettent la vie physique du bébé en cause, la frustration lourde des seconds menacent son univers affectif et psychique. Car, c’est par et avec la satisfaction des besoins que l’enfant s’attache à ses parents. Il dépend (du latin dependere, être suspendu à) d’eux pour vivre et il est suspendu à leurs yeux, à leur voix, à leurs gestes pour donner du sens à ce qu’il vit. Les besoins restent les mêmes toute la vie, mais le seuil de tolérance à la frustration est différent pour un enfant ou pour un adulte. Un adulte peut rester plusieurs semaines sans manger, un bébé vingt-quatre heures.

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Des besoins bien satisfaits mettent l’enfant dans une dépendance sécurisante et le conduisent vers l’autonomie.

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Les besoins sont des appels à la relation et de leur satisfaction dépendront la stabilité émotionnelle et l’équilibre affectif de l’enfant. Lorsque les besoins sont satisfaits, l’enfant se sent reconnu dans ce qu’il vit, dans sa singularité, dans son identité. Il devient lui-même parce qu’il est confirmé dans ce qu’il vit. Il fait l’expérience de la générosité et de l’empathie. S’installe à l’intérieur de lui une base de sécurité et de confiance en l’autre et en lui. Il n’éprouve aucun risque dans la relation. Alors, il peut faire confiance à autrui et il devient capable d’exprimer ses besoins. Il s’ancre dans la réalité et s’incarne. Il s’attache à son parent, à ses éducateurs et crée des liens affectifs. Nourri par cette bonne dépendance, il pourra s’engager vers un fonctionnement autonome (auto nomos = avec ses lois), avec son propre rythme, sa singularité, son identité. Exprimer ses besoins, pouvoir recevoir un refus, et gérer la frustration participent de l’autonomie. Dans cette bonne dépendance, il peut s’abandonner dans la confiance et il pourra se détacher sans se déchirer. La satisfaction des besoins rend libre, la juste frustration des besoins rend créatif.

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L’attachement est toujours lié à la satisfaction des besoins fondamentaux et à la dépendance. Besoins et dépendance sont liés et de leur dialectique féconde ou meurtrière s’actualisera l’auto-nomisation de l’enfant ou son emprisonnement.

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La mauvaise dépendance repose sur des interactions parents-enfants défectueuses et carentielles. Les conduites des enfants carencés, sans liens affectifs incarnés, donne l’illusion que l’enfant est trop attaché à son parent car il est collé. Mais en réalité, il est dans un système d’addiction, à la fois intoxiqué par le manque et la douleur du manque. La mauvaise dépendance, liée à l’attente intolérable et douloureuse de la satisfaction des besoins, entraîne l’enfant dans un piétinement psychocorporel et dans un assèchement de sa vie affective. Dans ce sens, la dépendance aux toxiques, aux mouvements, à certaines formes de relation n’est donc pas la marque d’un attachement excessif mais bien au contraire la marque d’une recherche d’attachement. L’enfant reste collé à sa mère dans l’attente de la satisfaction de ses besoins comme l’alcoolique est collé en addiction à son alcool à la fois dans le soulagement de son angoisse et dans l’attente de l’apaisement liée à la satisfaction de ses besoins psychologiques. L’attachement humain peut alors se définir par son but : c’est intégrer la présence d’autrui à l’intérieur de soi pour ne plus manquer de lui en dehors.

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Mais à chaque fois qu’on frustre trop lourdement un enfant dans ses besoins de base, il reçoit une molécule de violence qui vient heurter son enveloppe affective. C’est une petite blessure physique et affective, qui, si elle se répète trop souvent, perfore l’enveloppe et s’installe dans son monde psychique. Les frustrations douloureuses s’agglutinent les unes aux autres et forment à l’intérieur de l’enfant, dans son espace psychique, des amas douloureux qui ne prennent pas de sens. L’organisme va chercher à se débarrasser de ces corps étrangers douloureux. Cette expulsion se fera sur le mode de l’agression envers les autres ou en un retournement contre soi.

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Toutes les tortures sont basées sur la privation ou sur la saturation des besoins de base : saturer une personne de lumière et de stimulations pour l’empêcher de dormir, le priver de nourriture, le priver d’hygiène, l’humilier sans cesse, etc.

Le besoin de sens et de reconnaissance

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Un des besoins les plus fondamentaux est le besoin de reconnaissance. La satisfaction de ce besoin fait exister et elle commence dans les interactions précoces lorsque le parent et surtout la mère peut entrer en relation avec son bébé et donner du sens à ce qu’il vit.

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À l’aube de la vie aérienne lorsqu’un bébé éprouve des sensations douloureuses liées à un besoin, ou à une stimulation interne ou externe trop forte, un mal de ventre ou de tête, une brûlure d’estomac, son corps réagit d’une manière réflexe en augmentant le tonus musculaire. Le bébé se tend, grimace et pleure. Ses muscles sont durcis, il a mal au corps car il est crispé, ses sensations sont dures. Il éprouve des sentiments mal définis de peur, d’incompréhension, de colère, de tristesse, d’abandon. Il est dans un monde noir et dur, en présence de formes sensorielles hostiles. En se contractant, l’enfant s’oppose, d’une manière réflexe à ce qu’il vit.

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Il ne sait pas exactement ce qu’il vit, mais d’une manière réactive, il s’oppose et c’est sa première manière de dire non, à la souffrance, à l’absence, à la difficulté, à la vie dure. Lorsque son parent arrive, le console, lui parle, le porte, le panse alors l’enfant découvre que ses sensations et ses tensions corporelles ont un sens : « tu m’attendais », « tu as faim », « tu as mal au ventre », « tu n ’étais pas content ».

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De la même manière, un sens est donné par les parents aux moments qu’il vit dans le plaisir « tu es un coquin », « tu es content de voir maman ». L’enfant est affecté par les mots de son parent. Il est baigné par la « langue maternelle ». Et les mots et les gestes de son parent changent sa manière de sentir et d’appréhender le monde. Il éprouve alors un soulagement, une détente et du plaisir. Son corps s’ouvre, ses muscles deviennent mous et chauds. Il ressent des sentiments de satisfaction, de plaisir, de bonheur. Il dit oui à la vie, oui à la relation, oui au monde.

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Dans les bras et dans les mots de sa mère, parent privilégié dans les premières semaines de vie, le bébé ressent ses propres états corporels et affectifs dans une fusion automatique et réflexe. Son corps propre passe d’un état solide constitué, mû par des régulations physiologiques à un état de perméabilité dans lequel les frontières n’existent plus. Il devient sa mère et se fond avec elle. Cet état fusionnel dans une relation chaleureuse (du latin fusio, passage d’un corps solide à l’état liquide sous l’effet de la chaleur) est absolument nécessaire à l’enfant. La distance qui va suivre est tout aussi capitale. Quand la mère le reposera dans son lit, il comparera, classera, sériera, différenciera alors ses ressentis et ses états intérieurs de ceux qu’il était en train de vivre dans ses bras.

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L’enfant n’est que de passage dans les états émotionnels de la mère. Le grand danger est de rester « dans » sa mère et de ne pas conquérir son identité. Dans l’écart sensoriel ressenti, l’enfant crée ses propres limites corporelles et psychiques et le rythme absence-présence devient fondateur du sujet.

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Quand l’enfant est consolé et calmé, il apprend plusieurs choses. Il apprend les limites de la réalité et les limites émotionnelles et affectives de son parent. Il apprend que la vie peut être dure, qu’il ne pourra pas tout avoir, que son parent n’est pas tout puissant et lui non plus.

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L’autre ne peut pas être là en permanence, il ne peut pas être entièrement à lui. En acceptant la détente de la consolation, il dit oui à la vie qui mêle satisfactions et frustrations, il dit oui à la relation, oui à l’absence. Il apprend que l’apaisement est le signe de la satisfaction du besoin.

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Mais bientôt la douleur portée par les besoins réapparaît et à nouveau il appelle au secours son entourage pour retrouver un certain équilibre émotionnel. Si l’interaction se reproduit dans le sens de l’apaisement, le bébé apprend que la présence humaine est réparatrice de la douleur. Un pôle identifie l’autre.

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À la naissance, l’enfant ne sait pas qu’il peut compter sur sa mère pour s’occuper de lui. Il le découvre au fur et à mesure de la satisfaction de ses besoins. Il s’attache à cet entourage et à ce parent qui ne le laisse pas souffrir trop longtemps, qui le sort du trou douloureux et lui fait remonter la pente.

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Avec la tendresse et les mots suffisamment ajustés, le petit est introduit dans le monde du symbolisme et les mots veulent dire quelque chose. Et l’alternance entre absence et présence, entre tensions et détentes, entre plaisirs et frustrations, entre le bon et le mauvais de la vie participe fondamentalement à l’ancrage des liens affectifs et à l’organisation de la psyché de l’enfant.

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Entre les deux pôles extrêmes primaires qui marquent les limites de son territoire psychocorporel, l’enfant parcourt des situations intermédiaires, et leur richesse dépendra de la qualité de l’entourage affectif, de la sécurité émotionnelle et du soutien que le parent offre à l’enfant.

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Progressivement le bébé va pouvoir contenir dans son corps et dans son psychisme, des tensions, des sensations, des sentiments et des images opposés. Il atteint vers la fin de la première année le stade de l’ambivalence affective qui est un processus de rassemblement et de globalisation des affects et des représentations. L’enfant réalise que la bonne maman qui est chaude et console est la même personne que celle qui est absente et ne satisfait pas ses besoins.

L’enfant se défend avec sa tonicité réactive

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Mais dans certaines familles, la sécurité et le respect ne sont pas des notions actives et les premiers soins donnés à l’enfant ne sont pas l’occasion d’échanges affectifs, de tissages de liens fiables et d’apprentissage de la vie. Ce sont des moments vides de sens qui ne servent que la survie corporelle du bébé. Dans d’autres familles, la maltraitance physique et affective génère chez l’enfant des réactions psychocorporelles dures, qui ne cèdent plus à la détente. Que ce soit par carences affectives, souffrances en creux ou abus sensoriels, souffrances en bosses, l’enfant accumule des expériences négatives, des tensions corporelles excessives, des sensations douloureuses, des sentiments d’abandon, de détresse et de terreur.

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Alors, le rythme favorisant la création de soi n’est plus possible. L’enfant vit plus de mauvaises sensations douloureuses et d’affects de détresse que de satisfactions et de tranquillité émotionnelle. L’enfant est régulièrement débordé par des tensions corporelles douloureuses et des sensations déplaisantes. Son parent ne le protège pas suffisamment des stimulations violentes et ne le console pas. Il est perdu dans un monde de sensations informes qui ne prennent pas de sens et qui ne s’inscrivent pas dans le discours familial. Il reste tendu, en état de stress qui se chronicise.

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Empli de molécules de souffrance, noires et étrangères à son organisme, le bébé se défend en se blindant.

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L’hypertonicité innée du début de la vie s’ancre comme un système de défense, fonctionne comme une carapace et tout en l’anesthésiant, le coupe progressivement du monde externe. Chez le bébé en danger affectif, l’hypertonicité est un signe d’alerte. L’enfant raide, tendu, angoissé, dort mal. Il perd ses capacités d’enroulement et de détente et ne se moule pas dans les bras des adultes. Il ne s’ajuste plus à son monde environnant. Troubles du sommeil et d’alimentation signent son malaise.

Les liens affectifs se fragilisent

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Les liens affectifs ne s’établissent pas dans une continuité et dans une permanence. En alerte, extrêmement vigilant, l’enfant craint le monde externe en même temps qu’il est en quête d’attention et d’amour.

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La répétition des situations violentes, du manque de tendresse, de l’absence d’affection, d’isolement humain génère une situation d’attaque aux sens.

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L’enfant n’accède pas à l’ambivalence affective qui demande un passage entre tensions et détentes. Il ne peut pas contenir ses sentiments opposés. Tel une cocotte minute il est toujours prêt à l’explosion. Il stagne dans le fonctionnement bipolaire du début de la vie et s’ancre dans un fonctionnement en tout ou rien. Il n’y a pas de pacte avec la frustration, et l’absence. Le bon de la vie ne vient plus réparer le mauvais. L’enfant se sent persécuté et devient persécuteur de sa mère.

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Il perd ses capacités de centration et de concentration. Envahi par un fort sentiment d’échec, car il n’a pas réussi à se sentir aimé, il perd confiance en autrui et en lui-même.

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À chaque maltraitance volontaire ou non, les liens affectifs déjà en place se fragilisent et s’étiolent. L’enfant ne peut pas créer des liens sécurisants pour s’attacher. Il est sans cesse en danger de rupture affective. Il s’accroche à son corps, à sa sensorialité, à son hypertonicité.

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Il n’y a pas de rythme relationnel suffisant, alternant bon et mauvais pour permettre l’intégration de l’expérience. Les abandons affectifs, les trahisons, les violences, les carences restent dans le corps comme des blessures qui saignent et comme des appels au secours. L’enfant est fragilisé dans son humanité. Les liens existent sans doute d’une manière ténue sinon l’enfant mourrait, Spitz l’a bien montré dans son étude sur le marasme des nourrissons. Mais ce lien est mal tissé, fragile et cassant.

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Toute situation de frustration, d’abandon, de violence viendra encore effilocher les quelques attaches que l’enfant a pu créer avec ses parents et d’autres humains. Car la frustration est vécue comme une blessure et un rejet. Le non n’a qu’un sens, l’abandon.

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Lorsque l’enfant est dans une sécurité relationnelle et affective, dans une interaction rythmée, la disparition d’autrui déclenche la colère, la tristesse, la rage, l’impuissance, la solitude mais sa réapparition redonne espoir, plaisir, quiétude, amour. L’enfant établit un lien d’attachement positif et transforme la disparition en absence. Il la tolère et l’élabore. Tolérer la frustration est le début de penser la situation.

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Mais pour l’enfant en danger permanent de rupture complète des liens affectifs, l’absence est intolérable.

La rupture des liens affectifs

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L’effilochement des liens peut aller jusqu’à la rupture et l’entrée dans certaines pathologies comme la psychose. Pour d’autres, la rupture peut se faire d’une manière dramatique sur le mode du trauma. Le bébé vit sa mort psychique par disparition soudaine du « bon » parent satisfaisant.

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Lorsque ces liens ne s’établissent pas dans la première année de vie ou lorsqu’ils se rompent avant la fin de celle-ci, avant que l’enfant ait atteint le stade de l’ambivalence, avant que son appareil psychique puisse penser l’absence grâce à la présence bien ancrée, alors cette béance est synonyme de trauma.

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Le bébé est en état de choc psychocorporel, endurci dans son enveloppe corporelle et sidéré psychiquement.

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C’est un arrêt sur image, c’est l’effroi. L’enfant se retrouve confronté subitement à sa mort psychique et à celle de son bon parent satisfaisant car il est encore dans la confusion identitaire avec autrui. C’est la fracture psychique.

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C’est l’absence de quelque chose de pressenti qui n’a jamais été vraiment présent qui est traumatisant.

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Cette fracture, cette rupture a valeur de trauma et présente toutes les spécificités du trauma psychique : la sidération psychique, l’anesthésie corporelle, la rumination des images sans élaboration et digestion, l’évitement relationnel et le collage affectif incoercible.

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Le bébé vit un triple effondrement narcissique : il est désillusionné trop tôt car il n’a pas eu le temps de sentir que le bon pouvait venir réparer le mauvais. Il se sent mauvais car il est encore dans une confusion identitaire avec l’« objet » qui lui a fait mal. Il perd la confiance sans limites dans l’adulte protecteur. Il perd confiance dans la bonté de l’humanité. Il se sent lâché.

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On observe dans le comportement des enfants qui ont vécu ce trauma affectif précoce, une demande excessive d’attention en même temps qu’une incapacité à aimer autrui.

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Et cette exigence extrême camoufle une quête éffrénée : je veux que mon parent vienne à mon secours, qu’il donne du sens à ce que je vis et qu’il me soulage de cette douleur. On peut regarder cette situation sur l’autre versant : « je n’accepte pas l’incompétence, la faille de l’autre. Je ne peux pas gérer l’absence ».

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Chaque blessure affective, chaque abandon s’incruste dans la psyché et dans le corps de l’enfant comme une masse noire inélaborable et comme des îlots de tensions musculaires.

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La rupture des liens affectifs se fait donc déjà dans la non mise en place ou dans la fragilisation des liens précaires chez le jeune enfant ; liens trop fragiles pour supporter les frustrations, les absences, les manques.

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L’enfant non armé ne peut pas surmonter la frustration qu’il vit comme un rejet et comme un abandon.

Conclusion

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L’enfant a besoin d’un adulte bientraitant et bienveillant pour l’accompagner dans la découverte de la réalité. Car cette découverte participe également à la construction des liens. La satisfaction des besoins et l’accompagnement de la frustration sont les deux pôles relationnels organisateurs de la psyché de l’enfant. L’enfant peut alors compter sur un parent bienveillant et soutenant et il compte pour quelqu’un. Nous sommes des êtres démocratiques et la cohabitation de nos opposés nous caractérise.

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C’est donc dans le soin qu’on apporte aux bébés à la naissance pendant les premieres heures de vie, dans la bientraitance éducative et dans la compréhension des besoins de l’enfant que l’attachement peut se mettre en place afin que l’enfant puisse se détacher avec la volonté et l’envie de vivre, le désir de construire et de poursuivre le processus de tolérance et d’entente et de paix qu’il a lui-même vécu avec ses parents.

Notes

[*]

Docteur en Psychologie Clinique - Paris VII ; psychothérapeute d’enfants et d’adultes ; victimologue, diplômée de l’Université de Washington D.C. ; enseignante à la Faculté de Médecine La Pitié Salpétrière -Paris ; formatrice du personnel de la petite enfance ; auteur de Intégration motrice et et développement psychique - Desclée de Brouwer - Paris, L’enfant tonique et sa mère - Hommes et Perspectives, Enfant abusé, enfant médusé. Desclée de Brouwer. Paris, Mal élevé, le drame de l’enfant sans limites. Desclée de Brouwer. Paris

Plan de l'article

  1. Le besoin de sens et de reconnaissance
  2. L’enfant se défend avec sa tonicité réactive
  3. Les liens affectifs se fragilisent
  4. La rupture des liens affectifs
  5. Conclusion

Pour citer cet article

Robert-Ouvray Suzanne, « Psychogenèse de la rupture affective chez le jeune enfant », Journal du droit des jeunes, 4/2004 (N° 234), p. 17-20.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2004-4-page-17.htm
DOI : 10.3917/jdj.234.0017


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