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Journal du droit des jeunes

2004/4 (N° 234)


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« Je n’oublierai jamais ce que tu m’as fait, cela m’est impossible. Mais je te pardonne. Je crois que Maman serait heureuse de le savoir. Ce pardon que je t’accorde, si je le fais, c’est pour moi, pour ma paix à moi, pour ma liberté personnelle. Inutile d’essayer de renouer avec nous. Mon pardon n’est pas une réconciliation avec toi : c’en est une avec moi-même. »

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Voici ce qu’écrivait Rosamonde à son père après une longue randonnée solitaire où elle avait repensé à toute son histoire familiale. Pourquoi en a-t-elle éprouvé le besoin, après des années, une vie, une thérapie, un mariage et des enfants ? « J’avais la curieuse impression d’avoir oublié de faire quelque chose… Et cette étrange impression de vide, je ne la ressens plus depuis que j’ai réussi à leur pardonner. »[1][1] Maryse Vaillant, « Il n’est jamais trop tard pour pardonner...

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Ni philosophe ni religieuse, je n’avais jamais travaillé la notion de pardon avant d’explorer celui qu’on accorde, qu’on retarde ou qu’on refuse à ses parents. Le pardon que j’ai rencontré alors ressemblait fort au travail de réparation que je connais bien pour l’avoir exploré dans mon travail avec les jeunes délinquants. Travail de deuil, travail de séparation, élaboration de l’identité de filiation, en abordant la psychologie du pardon filial, j’ai découvert un chemin de résilience assez prometteur. Comme la réparation, le pardon filial me semble bien être une de ces démarches de paix intime fondées sur la lucidité et la créativité qui nous permettent de reconnaître le poids du passé tout en nous donnant le droit de nous en libérer.

Un vent nouveau dans la clinique du douloureux

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Pardon filial, résilience et réparation : des notions qui n’appartenaient pas aux bagages des travailleurs sociaux et des cliniciens des générations précédentes. Aujourd’hui, lorsqu’elles sont acceptées, on dirait bien qu’elles apportent un vent nouveau dans la clinique du douloureux personnel, familial et social. De quoi s’agit-il ?

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Pour faire bref, nous dirons que la réparation est une démarche personnelle ou une mesure judiciaire, un enjeu éducatif et un projet social qui permet de se réconcilier avec soi-même et avec les autres en reconnaissant le poids et la charge de ses propres responsabilités dans les torts causés à autrui. Que ce soit dans le domaine pénal ou en privé, le fantasme de réparation recycle la violence intime et ouvre le chemin de l’échange. Il permet ainsi de répondre de ses actes, dignement, et de survivre à la violence intime en s’ouvrant aux autres et en créant un espace de rencontre possible [2][2] Maryse Vaillant, « La réparation, de la délinquance....

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Le pardon filial est un pardon privé, un pacte avec soi-même, de clémence et d’apaisement. C’est un don personnel en retour, une réponse pacifiée. Dans l’ordinaire des conflits humains et des drames familiaux, le pardon est toujours second par rapport à l’offense ; il vient en écho à une blessure, une injustice. C’est une réponse. La réponse de celui qui pardonne est conciliation au lieu de menace, annonce d’une volonté de paix et non de représailles. Une des singularités du curieux pardon que j’ai rencontré, le pardon filial, est qu’il vise moins les parents réels que l’image qu’on en a : c’est un processus intime, un acte de paix intérieure, une réponse secrète et privée aux questions de la vie. Le pardon filial est un pardon laïc, psychique, créatif et singulier. Drôle de pardon. Il s’accorde sans que le parent le sollicite, sans condition de contrition parentale, sans aveu, sans promesse. C’est un pardon qui s’énonce dans l’intimité, lorsqu’on est en lien avec soi-même, et qui ne cherche ni témoin, ni justice [3][3] Maryse Vaillant, « Il n’est jamais trop tard pour pardonner....

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L’un et l’autre, la réparation comme le pardon me semblent habités du même pouvoir de rompre la machine infernale de la reproduction du pire. C’est en cela que ce sont des chemins de résilience ; ils permettent de repenser les liens entre les causes et les effets, la douleur et la répétition, la responsabilité et la culpabilité, le rapport de chacun à son passé, à la difficulté d’être…

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Ainsi sommes nous tous conduits à interroger les outils et les enjeux de l’intervention éducative et sociale. La réparation et le pardon filial permettent de poser enfin un regard différent sur celui qui souffre et sur celui qui agresse, en se donnant le temps d’une vraie réflexion sur la place de la victime et sur les traumatismes de l’enfance autant des agresseurs que des agressés. Ces notions fouillent les liens qui nous lient à notre histoire, en nous reconnaissant dans nos multiples histoires : autant enfant de nos parents dans l’aventure de notre famille, qu’adolescent dans une société donnée, chacun de nous étant autant soumis à la honte et la violence des autres qu’habité par ces mêmes pulsions.

Un monde de vengeance et de passion

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Dans la vie, la plupart des crimes ne passent pas par la voie judiciaire ni sociale ni même par le reproche clair. Dans les blessures psychiques, aucun tribunal n’est là pour recueillir les plaintes, pour vérifier les faits, pour instruire les charges et les décharges. Dans l’ordinaire des histoires familiales, comment se règlent alors besoins de vengeance, désirs de représailles, recherches de dédommagements et quêtes de vérité ? Peut-on penser que la volonté de punir n’habiteraient pas les victimes du fait du statut parental des coupables ? Ce serait ignorer la force des passions humaines et leur enracinement dans les relations familiales. Non, les vengeances sont nombreuses, cachées, souvent indirectes. Il ne faut pas mésestimer la force vindicative du désir de représailles de celui qui est blessé et qui n’a pas de scène pour être entendu.

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Mais si les enfants se vengent, ils le font à leur seul détriment. Tant d’enfants abîmés par la vie s’en prennent à eux-mêmes. De prises de risques en tentatives de suicides, ils mettent leur corps et leur vie en danger. Plus ou moins consciemment, ils font payer à leurs parents le manque d’amour ou l’abandon dont ils souffrent et toutes les blessures et violences qu’ils ont subies. À l’adolescence, ces comportements sont appelés des « ordalies » : ce sont les conduites à risques, vitesse, prises de toxiques, escalades périlleuses, par lesquelles des jeunes désespérés tentent de solliciter le destin en lui posant la question de leur droit à l’existence. En mettant leur vie en danger, ils tentent de savoir si leur vie a un prix et pour qui. Si ce n’est pour leurs parents, pour qui existent-ils ? Dieu, le destin, le hasard sont interpellés ; dans le silence qui suit, c’est souvent la justice des mineurs qui répond, quand ce n’est l’hôpital ou la mort. D’autres voudront s’abîmer ou se détruire pour rompre l’enchaînement généalogique et priver ainsi leurs parents de descendance. La mise à mal de leur personne est leur seule arme. Nous avons tous remarqué combien sont rares les enfants mal aimés ou mal traités qu’anime un désir de représailles à l’encontre de leurs parents : c’est contre eux-mêmes qu’ils retournent la haine et la révolte. Ils se punissent de ne pas avoir été aimés, de ne pas avoir été aimables. Ou ils cherchent à faire payer la société, à punir ou violenter, à se rendre insupportables, détestables, inhumains. La violence est leur langage, leur raison de vivre. Leur monde intime est brutal et laid et ils font tout pour lui ressembler.

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Or, pour devenir adultes, il leur faudra dépasser les blessures de leur enfance, sortir de la soumission ou du ressentiment filial et entrer dans l’échange social et la transmission généalogique.

Créer un monde où vivre

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La réparation psychique est la base de notre capacité intime à lutter contre l’effondrement dépressif. Les fantasmes de réparation nous permettent d’agir sur le monde en le transformant. Réparer, c’est réinventer le monde pour ne pas sombrer avec lui, l’enchanter, lui donner du sens, lui donner de l’humanité. Réparer, c’est recréer de l’humanité. C’est concevoir et modeler un espace où l’on peut vivre avec soi-même et avec les autres. On voit combien ces projections habitent le pardon. Car, si rien ne s’oublie, rien ne se conserve non plus en l’état. La puissance créatrice qui permet la réparation est justement de celles qui n’annulent pas les faits, crimes ou reproches. Bien au contraire, elle en reconnaît l’horreur et la transforme en force de vie. Un recyclage qui n’a rien d’exceptionnel : éviter l’engrenage de la vengeance et des représailles ; construire une vie où les misères ordinaires quotidiennes et les blessures du passé n’empêchent pas les petits et les grands bonheurs de vivre, reconstituer une image de soi avec laquelle on peut cohabiter, s’y reconnaître et commencer à s’estimer.

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Le pardon filial porte en lui la même richesse. Celui qui pardonne à ses parents crée un monde vivable, autant pour lui que pour les autres. Leur pardonner, c’est être capable d’une pensée de paix à l’égard de ceux qui nous ont blessés mais pas totalement détruits. Ceux qui pardonnent ont déjà entamé un parcours de deuil et d’apaisement. Leur désir de vivre en paix avec eux-mêmes et avec leur histoire les pousse à en poursuivre la quête, vers la reconquête d’un espace psychique apaisé. Des réquisitoires aux inventaires, ils sont passés de la mémoire vive - celle qui crie de douleur ou qui impose le silence à la pensée comme aux sentiments - à la forme atténuée, voire attendrie, du souvenir pacifié. Un tel chemin ne se fait pas en un jour et sollicite autant d’énergie que de capacité à inventer. Le pardon ne se décrète pas ; il se cherche. C’est un chemin de séparation, un chemin de deuil, un chemin de solitude…et de création.

Drôles de démarches

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Réparation psychique et pardon filial partagent la même charge de malentendu et la même ambiguïté : leur sens est différent selon qu’il concerne les victimes ou les coupables. Tout sépare la démarche du coupable contrit qui demande pardon pour soulager sa conscience et celle de la victime qui accorde sa clémence pour recouvrer sa liberté intime. Le même décalage va éloigner la réparation du coupable qui doit un dédommagement à la victime, selon le Code civil, et la réparation psychique, celle qui lui permet de survivre à lui-même et à ce qu’il a fait.

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Réparer, comme pardonner, c’est donner. Donner son pardon ; faire réparation à quelqu’un : deux démarches singulières, décalées, profondes. C’est là, dans ce décalage que nous allons trouver les promesses de résilience. En découvrant que le pardon filial porte en lui les mêmes promesses de survie vivante que la réparation psychique. Pardonner, comme réparer, c’est se donner le droit de vivre et d’avoir un passé ; se donner les moyens de se souvenir sans souffrir, mobiliser la pulsion de vie pour lutter contre les forces de mort.

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Réparer, comme pardonner, c’est créer. Créer un monde vivable. La réparation psychique et le pardon filial nous donnent la capacité de survivre au traumatisme, de tenir le coup malgré lui. Ce sont des chemins de vie intime. Des chemins singuliers de survie personnelle. Ils s’étayent sur les compétences de l’enfant à trouver dans son entourage proche et dans son propre potentiel créateur les moyens de surmonter les obstacles et de rencontrer les autres. Au-delà de l’enfance, ils s’appuient sur notre toujours vivante capacité à saisir les occasions de penser et d’éprouver. Et ils renforcent cette aptitude à créer de la vie.

L’art du bricolage

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Ceux que j’ai rencontrés et qui m’ont confié leur histoire ont fait un long chemin avant de pouvoir reconnaître que la douleur n’autorise ni ne contraint à faire souffrir. C’est le chemin de résilience qui passe par les processus de deuil et les fantasmes de réparation et qui permet de desserrer le garrot du ressentiment, en donnant une alternative à la vengeance et à ses curieux effets. Les pardonneurs sont de vieux enfants blessés qui ont bricolé leur paix intime, créant un pardon personnel qui les libère du lien étouffant de la haine. Un pardon pour vivre.

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Ainsi, Anatole qui a entrepris d’écrire son histoire pour ses petits enfants rencontre-t-il des obstacles imprévus. Des bribes de la vie de son père se dérobent à sa mémoire et rendent son projet impossible. Jusqu’à ce qu’il comprenne que le drame de son père, contraint de faire des études d’ingénieur alors qu’il rêve d’être comédien est aussi le sien. Anatole aurait voulu, lui aussi, monter sur les planches quand il était jeune « Je crois que je tiens enfin l’origine du vieux malentendu qui traîne entre mon père et moi et que nous n ’avons jamais pu élucider. » C’est ainsi qu’Anatole comprend qu’il en voulait à son père d’avoir reproduit la contrainte qui avait pesé sur lui [4][4] Ibid, 241.

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Son pardon est immédiat, intuitif, un pardon tardif éprouvé pour un père décédé depuis longtemps, le pardon d’un grand-père qui apprivoise son histoire pour la conter à ses petits-enfants. D’autres pardons sont lents et laborieux et requièrent une longue et patiente élaboration. Ils s’arrachent à la violence des histoires familiales, bribes par bribes, entre honte de dégoût, entre désespoir et rage de vivre. Pardons partiels, pardons provisoires, pardons timides, la plupart des pardons aux parents sont des pardons bricolés, inventés et bâtis sur mesure, chacun créant son pardon personnel, celui qui lui apporte la paix. Celui qui lui permet de survivre.

La gratitude du survivant

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Pardonner à ses parents, ce n’est pas se rendre complice de leurs méfaits ou de leurs erreurs, ce n’est pas oublier, ou refuser le reproche. Le pardon reconnaît la blessure et la souffrance. Il pose le droit de savoir et de survivre. Avec lucidité, accepter la blessure des reproches et abandonner néanmoins le lien puissant de la haine et des griefs, lâcher la relation de ressentiment. Le pardon est un acte psychique de séparation. Pardonner à ses parents, sans les juger, sans toujours les comprendre, c’est accepter d’être leur enfant, d’être pétri de leur passé, d’être formé et déformé par leur histoire, sans être lié à leurs erreurs. Leur pardonner pour leur survivre. Pour vivre sans eux, malgré eux parfois.

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Assumer d’être l’enfant de ses parents. Prendre sa place dans la filiation. Assumer la charge de son histoire. Un récit de vie peut être un acte de pardon, intime et personnel, qui s’énonce, voire s’impose, là où la brutalité des faits ne donnait aucune chance. Je l’ai expérimenté en écrivant le récit de ma vie : non pas ma vie, mais le récit que je peux en faire maintenant que j’ai pardonné à mes parents [5][5] Maryse Vaillant, « Il m’a tuée », La Martinière, 2002.....

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Pardonner à ses parents, se donner le droit de penser leur histoire, l’explorer, voire l’inventer, c’est se donner les moyens de trouver la paix intime, de dépasser l’horrible culpabilité du survivant, et arriver à en ressentir la gratitude. La réparation qui habite le pardon, et en particulier le pardon filial, est ce qui permet à chacun de devenir l’enfant adulte de ses parents et de porter son passé sans trop charger la vie de ses enfants. Ce sont des vraies promesses de résilience pour chacun, des forces de vie qui donnent une chance de survivre et même de bien vivre, malgré les blessures les plus profondes, celles qui nous rattachent à notre enfance et à l’histoire de nos familles.

Notes

[*]

Psychologue et écrivain

[1]

Maryse Vaillant, « Il n’est jamais trop tard pour pardonner à ses parents », La Martinière 2001, France Loisir, 2003. Page 217 ?

[2]

Maryse Vaillant, « La réparation, de la délinquance à la découverte de la responsabilité », Gallimard, 1999. Préface de Boris Cyrulnik

[3]

Maryse Vaillant, « Il n’est jamais trop tard pour pardonner à ses parents », La Martinière 2001, France Loisir, 2003.

[4]

Ibid, 241

[5]

Maryse Vaillant, « Il m’a tuée », La Martinière, 2002. Post-face de Boris Cyrulnik.

Plan de l'article

  1. Un vent nouveau dans la clinique du douloureux
  2. Un monde de vengeance et de passion
  3. Créer un monde où vivre
  4. Drôles de démarches
  5. L’art du bricolage
  6. La gratitude du survivant

Pour citer cet article

Vaillant Maryse, « Les pardonneurs sont des bricoleurs », Journal du droit des jeunes, 4/2004 (N° 234), p. 28-30.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2004-4-page-28.htm
DOI : 10.3917/jdj.234.0028


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