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Journal du droit des jeunes

2004/4 (N° 234)


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« La vérité n’est pas seulement affaire de logique, elle doit aussi être vécue, découverte, expérimentée. Elle s’éprouve autant, sinon plus, qu’elle ne se prouve. »

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« Faut-il faire avec ou sans les familles ? ». C’est par cette question que se termine le billet signé « H.O. » (sans être lacanien il est difficile de ne pas sourire au jeu de mot contenu dans les initiales) du dossier consacré au livre de Maurice Berger par la Revue d’action juridique et sociale[2][2] « L’échec de la protection de l’enfance », RAJS, n°.... Plus sérieusement, nul, et certainement pas l’auteur du billet en question, ne peut sérieusement imaginer que le lien entre les professionnels et les familles puisse se réduire à une alternative aussi simple. Même si, et c’est bien cela le risque, nombreux sont ceux qui, et à l’instar de Maurice Berger, ont intérêt à faire croire à l’évidence de solutions dites de « bon sens » et à un retour normal à l’ordre des choses, voire à l’ordre tout court. Cet article, composé en préambule au colloque Lien social, Lien familial, a pour seules prétentions de montrer que la réalité ne se nourrit pas de mythe et de poser quelques jalons pour le débat à venir.

Parents-professionnels : à l’épreuve de la rencontre

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Faire « avec » ou « sans » les familles est un énoncé qui relève de l’ordre d’un discours qui n’a rien à voir avec celui de l’agir quotidien des professionnels. En éducation, le dire et le faire sont loin de faire la paire. Jean-Jacques Rousseau est le premier à dire qu’à « défaut de faire, il s’efforcera de dire » ouvrant ainsi, dans l’Emile, la voie à tous les pédagogues de salon et aux futurs donneurs de leçons. Il n’est pas possible de faire « avec » ou « sans » les familles dans la mesure où « les familles », même si le mot est mis au pluriel, est un énoncé qui ne peut pas renvoyer à un modèle unique et homogène. Que la République dans son désir d’ordre, ou que les politiciens dans la prise de conscience de l’effondrement de la « chose publique », recourent, la première comme les seconds, aux mythes d’un élève idéal et d’une sainte famille laïque est un réflexe normal, parce que nécessaire à la survie de leur pouvoir. Il n’empêche que « la » ou « les » familles cela n’existe pas. Il n’y a que des histoires familiales qui toutes doivent être contées pour compter dans l’accompagnement éducatif d’un enfant. Pour trois vérités toutes simples, qui à elles seules fondent une science possible de l’éducation : nul ne demande à naître, il ne suffit pas de naître pour être et nul ne peut être sans l’aide d’un tiers [3][3] Philippe Gaberan, « La relation éducative », Ed. Erès,.... Il n’est donc pas possible de faire « sans » une famille et son histoire, et il n’est pas possible de faire « avec » non plus.

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Car toute famille qui souffre d’avoir l’un des siens reconnu comme différent ou bien placé, bref toute famille qui souffre de ce que nous appellerons sans esprit de provocation un « emmerdeur », n’est plus tout à fait une famille puisque, par décision de justice ou administrative, son espace privé se trouve investi par la puissance publique, jusque dans sa quotidienneté. Ses secrets sont dévoilés, répétés, écrits et réécrits dans les dossiers ou feuilles de synthèse qui se succèdent. Tout ce qui fait l’intimité de ses membres, avec ses tensions internes et ses luttes de place au sein d’un espace fragile, se retrouve régulièrement déballé au poste de police, chez le juge ou le psychiatre, la nouvelle trinité républicaine. Foin du huit clos, l’enfant « pris en charge » entraîne forcément ses proches, c’est-à-dire son père, sa mère et aussi ses frères ou ses sœurs, dans une transparence qui, comme toute transparence, frise sans cesse l’arbitraire et le pouvoir totalitaire. Faut-il s’étonner que les familles s’évertuent à organiser des zones d’ombre ? Qui, étant supposé normal, oserait volontairement une telle impudeur et accepterait sans broncher de s’exposer nu aux regards étrangers ? Et c’est bien là que surgit la figure de l’emmerdeur ; il est celui par qui l’espace intérieur fuit et s’enfuit vers l’extérieur.

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Car c’est bien un « emmerdeur » celui qui attire le regard de l’extérieur sur l’intérieur, sur ce qui se passe dans le huit clos familial. Mais pour que l’extérieur, la force publique, pénètre dans l’intérieur, la sphère privée, et que son intervention soit justifiée, il faut que l’enfant ou l’adulte soit suffisamment un emmerdeur. À partir de cet instant, il emmerde dedans et il emmerde dehors. Tout cela fait beaucoup de merde au point de faire vraiment chier… et les parents et les professionnels. Si j’insiste sur le côté scatologique ce n’est pas pour le plaisir de paraître vulgaire mais bien parce que cela a du sens. L’emmerdeur est celui qui fout la merde… Reste à savoir s’il le fait exprès ! « Ainsi, il estime que Laurent adopte un comportement déviant uniquement pour le défier, lui et l’institution, et que la seule réplique possible est la sanction… »[4][4] Ph. Gaberan, « Etre éducateur dans une société en crise »,.... L’emmerdeur dont il est question ici n’emmerde pas gratuitement, ni sa famille ni les professionnels ; au contraire, il est celui qui fondamentalement interroge le sens à être là, et le faisant, met l’amour à l’épreuve : « Or, Monsieur Pensatout n’aime pas son métier, ne respecte pas son personnel et, pour finir, n ’éprouve aucune affection pour les résidents de l’institution. Il n ’est pas là pour se faire aimer, répète-t-il à l’envie. »[5][5] Idem.. L’emmerdeur est celui qui en rajoute dans l’excès. On ne peut ni s’en débarrasser, à l’image de l’emmerdeur jouer par Jacques Brel dans le film de Molinaro, ni s’en sortir.

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« Vous ne pouvez pas comprendre ! » ont souvent dit, à l’éducateur que je suis, des familles et particulièrement des mères. « Vous ne savez pas ce qu’on endure ! ». Si, je le sais puisque je le suis… À la fois frère et éducateur. Lorsque Pierre, mon frère, cesse de prendre ses médicaments et que ma mère dit qu’il va mieux j’entends la joie de ma mère et pas la conscience du professionnel ; quand il est hospitalisé, le professionnel veut bien comprendre le rôle contenant de l’hôpital mais le frère peine à voir les portes fermées à clef et le bout d’homme en pyjama bleu. « Je crois que ta maladie, ce corps étranger par lequel nous sommes frères autrement que par l’état civil, hante mes attitudes professionnelles et mes convictions politiques… »[6][6] Philippe Gaberan, « Naître à mon frère malade, dans,.... Le frère et le professionnel se redoublent en un même corps et pourtant chacun reste à sa place, l’un avec ses affects, l’autre avec ses compétences. En éducation, le fait de savoir ou de comprendre ne donne pas pour autant la capacité de résoudre ce qui fait problème ; il est des savoirs qui ne donnent pas la possibilité d’abolir les frontières ! Cette évidence devrait calmer tous les adeptes des solutions simplistes, ceux qui pensent qu’en supprimant un terme de l’équation on parvient plus rapidement à la solution. En fait, ceux-là ne supportent pas l’échec qu’ils vivent comme une atteinte à leur toute puissance [7][7] Frédéric Jésu, « La souffrance d’un pédopsychiatre »,.... Le mal ne date pas d’aujourd’hui.

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Lorsque, dans la polémique autour de l’ouvrage de Maurice Berger, Jacques Trémintin évoque Jean-Jacques Rousseau[8][8] Jacques Trémintin, « Faut-il brûler le livre de Maurice..., il le fait du côté de l’anecdotique en rappelant, pour qui ne le saurait pas, que l’auteur de l’un des plus célèbres traités sur l’éducation a abandonné trois de ses enfants à la charité, se « confessant » indigne et incapable de les éduquer. Mais l’essentiel est ailleurs ; Jean-Jacques Rousseau est celui qui d’emblée affirme que l’on ne peut pas à la fois former un homme et un citoyen et qui, de fait, se contente de former un citoyen ; c’est-à-dire un individu exclusivement défini par son « utilité » sociale. Par ailleurs, Rousseau est l’archétype de l’anti-éducateur qui, par avance, renonce à l’engagement dans le face à face éducatif avec l’enfant réel parce que, tout simplement, il ne veut pas prendre le risque de l’échec pourtant inhérent à toute relation éducative. Pour cela, il se crée un enfant imaginaire, en bonne santé et sans parent, qui ne fera que ce que l’éducateur a décidé pour lui. Et le succès de Rousseau vient de ce que cette fascination pour un ordre, à la fois simple et efficace, peut gagner tout professionnel ; elle le peut d’autant mieux que celui-ci est un homme, avant tout… ou après tout. Et la famille découvre cette vérité avec stupéfaction, peinant à se réjouir de la supposée toute puissance du professionnel ou, au contraire, de son insupportable faillibilité. « C’est comme si l’on jetait un filet, mais le pêcheur risque toujours d’être entraîné et de se retrouver en pleine mer quand il croyait arriver au port. »[9][9] G. Deleuze et F Guattari, « Qu’est-ce que la philosophie ? »,.... De même, l’éducateur n’est jamais sûr d’arriver et ne peut croire qu’en l’échouage. Le seul point où Jean-Jacques Rousseau a raison c’est lorsqu’il affirme : « Sitôt donc que l’éducation est un art, il est presque impossible qu ’elle réussisse, puisque le concours nécessaire à son succès ne dépend de personne. »[10][10] J. Jacques Rousseau, « Emile ou de l’éducation », Livre.... Une telle vérité ne justifie pas pour autant une fuite de la réalité.

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La seule vérité est celle qui est éprouvée par l’être ; c’est la raison pour laquelle la citation du philosophe Roger Pol-Droit est placée au commencement de ce texte. Michel Foucault demande qu’on cesse « de vouloir les choses comme nous désirons qu’elles arrivent et que nous nous (mettions) à vouloir qu’elles arrivent comme elles arrivent… »[11][11] Michel Foucault, « La propédeutique du sujet ».. L’emmerdeur renvoie l’éducateur à une indispensable humilité ; ce retour de l’humain, provoqué par l’enfant fou, est intenable dans un siècle où la technologie triomphante donne à croire que plus rien n’est impossible à l’homme. L’ultime étape de l’ordre, tel qu’il se met à l’œuvre dans l’action sociale, est de machiner l’être comme l’homme machine la nature. Lorsque Maurice Berger dans « Lien Social » réclame des lois, des formations et des guides d’évaluation, il participe activement à un processus de machination de la relation éducative [12][12] Maurice Berger, entretien dans Lien Social, n°693,.... Lorsqu’il pense que la « loi » peut être la boussole de l’action éducative, il aliène, purement et simplement, la relation à un processus de normalisation : tout peut et doit retrouver sa place. La « machination » de l’éducation s’inscrit dans la prolongation du jeu schizophrénique mené par le capitalisme et la psychanalyse dans leur asservissement respectif à un ordre marchand qui suppose la fin de l’homme comme préalable à la fin de l’histoire [13][13] Francis Fukuyama, « La fin du genre humain, dans revue.... La rationalité moderne, sous son double masque économique et thérapeutique, veut faire croire que l’humanité est parvenue à échapper à l’absurde ; elle voudrait faire croire que serait devenue obsolète la question fondamentale du « pourquoi ? » sinon pour renvoyer confusément à l’injustice d’être né : « …en ayant cédé à la tentation de reconnaître un « droit à ne pas naître », ce XXIème siècle naissant parvenait à faire endosser le poids de son handicap à la personne née différente, et à elle seule, en même temps qu’il dédouanait, au besoin par une réparation pécuniaire, la collectivité de son devoir d’éducation à l’égard des plus faibles. »[14][14] Ph. Gaberan, « La relation éducative »..

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L’épreuve ou l’éprouvé renvoie à l’homme dans son rapport à lui-même et à ce qui fait son existence. Il n’y a aucune réalité de la vie sans l’éprouvé et donc sans les épreuves. C’est en éprouvant les limites de ses capacités physiques que l’adolescent s’offre la possibilité de savoir qu’il existe encore. Au risque d’en mourir, c’est bien le paradoxe [15][15] Michel Grégory, « Ces adolescents sont dans le déni.... Mais quiconque ferait en sorte d’éviter à l’être les épreuves et leurs souffrances ou voudrait lisser la vie et policer l’existence ne ferait rien d’autre que de rêver une cité totalitaire à l’image du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. La prétention de l’acte éducatif s’arrête à ce qui fait la vérité de l’Autre que nul, pas même l’autre lui-même, ne peut définir avec certitude. Le renoncement à la toute puissance n’est pas seulement un commandement éthique mais l’instant où l’éducation rencontre la limite de l’être humain et où la pédagogie devient la science des limites. En effet, le rôle du professionnel est avant tout de permettre à l’autre de s’apercevoir tel qu’il est. La non directivité du professionnel, voulue par Carl Rogers, est cette extrême présence par laquelle l’éducateur révèle à l’autre une vérité insoupçonnée de lui-même, lui renvoie une image de lui en rien conforme à celle qui lui a été renvoyée jusqu’alors. Et si, entre les professionnels et les familles la dispute devient violence, si ce qui devait être une confrontation d’avis divergents devient une volonté d’annexer l’autre à son propre point de vue, c’est que, entre les professionnels et les familles, la relation éducative exerce son objectif de transformation de l’être par lui-même avec l’aide d’un tiers. Lorsque prise dans sa souffrance la famille s’acharne à ramener « à presque rien » celui que les professionnels s’appliquent à élever « à presque tout », il est logique que le changement de point de vue soit source de tensions. Faire « sans » la famille et supprimer le supposé obstacle qu’elle représente reviendraient à se priver de ce qui fait le sens de la relation éducative.

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Et c’est bien la raison pour laquelle il faut que s’instaure un espace temps pour surseoir au jugement et à la volonté de normaliser l’autre à tout prix, de le « normoser »[16][16] Ph. Gaberan, « La relation éducative ».. Cet espace peut être appelé « entre-deux », comme le fait Daniel Sibony lorsqu’il constate fort justement que le concept de différence est « juste mais limité, pertinent et infime »[17][17] Daniel Sibony, « Entre-deux, l’origine en partage »,.... Il peut tout aussi bien être appelé « différance » selon un concept créé par Jacques Derrida : « … en jouant avec les double sens du verbe différer – retarder et distinguer – et en créant un substantif à partir du premier sens - »différance »- Jacques Derrida concentre en un néologisme les deux valeurs fondamentales qui marquent l’éthique de l’éducateur : savoir surseoir à l’immédiateté de la différence qui impose un réflexe de rejet et de violence et savoir repérer la ressemblance, qui sous la différence, évite le rejet dans l’anormalité ou la monstruosité et donne du crédit au postulat d’éducabilité. »[18][18] Ph. Gaberan, « De l’engagement en éducation », Ed..... C’est dans cette différance, espace-temps propre à la relation éducative, que doit se jouer la rencontre entre tous les acteurs concernés. Et il n’est plus de professionnel et il n’est plus de famille. Il n’est même plus d’enfant. Il n’est que des partenaires appelés à jouer la même partie sous le même maillot. Et c’est seulement lorsque tous les acteurs sont présents que la rencontre peut commencer.

Notes

[*]

Formateur et chercheur en travail social - E-mail : philippe.gaberan@adea-formation.com

[1]

R. Pol-Droit, « Kierkegaard, penseur oblique », journal Le Monde, 9 janvier 2004.

[2]

« L’échec de la protection de l’enfance », RAJS, n° 230, décembre 2003.

[3]

Philippe Gaberan, « La relation éducative », Ed. Erès, Toulouse 2003.

[4]

Ph. Gaberan, « Etre éducateur dans une société en crise », Ed. ESF, 1998.

[5]

Idem.

[6]

Philippe Gaberan, « Naître à mon frère malade, dans, Frères et sœurs de personnes handicapées », Ed. Erès, Toulouse, 1997.

[7]

Frédéric Jésu, « La souffrance d’un pédopsychiatre », RAJS, n° 231, janvier 2004.

[8]

Jacques Trémintin, « Faut-il brûler le livre de Maurice Berger », RAJS, n°230.

[9]

G. Deleuze et F Guattari, « Qu’est-ce que la philosophie ? », éditions de Minuit, 1991.

[10]

J. Jacques Rousseau, « Emile ou de l’éducation », Livre 1, Ed. Garnier-Flammarion, Paris, 1966.

[11]

Michel Foucault, « La propédeutique du sujet ».

[12]

Maurice Berger, entretien dans Lien Social, n°693, 22 janvier 2004.

[13]

Francis Fukuyama, « La fin du genre humain, dans revue Construire », n°38, septembre 1999.

[14]

Ph. Gaberan, « La relation éducative ».

[15]

Michel Grégory, « Ces adolescents sont dans le déni du danger », Lien Social, n° 684, 30 octobre 2003.

[16]

Ph. Gaberan, « La relation éducative ».

[17]

Daniel Sibony, « Entre-deux, l’origine en partage », Ed. Seuil, Paris, 1991.

[18]

Ph. Gaberan, « De l’engagement en éducation », Ed. Erès, Toulouse, 1998.

Plan de l'article

  1. Parents-professionnels : à l’épreuve de la rencontre

Pour citer cet article

Gaberan Philippe, « Le doute et l'emmerdeur », Journal du droit des jeunes, 4/2004 (N° 234), p. 31-33.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2004-4-page-31.htm
DOI : 10.3917/jdj.234.0031


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