Accueil Revues Revue Numéro Article

Journal du droit des jeunes

2004/6 (N° 236)


ALERTES EMAIL - REVUE Journal du droit des jeunes

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 19 - 23 Article suivant
1

Alors que les décrets d’application de la loi 2002-2 rénovant l’action sociale et médico-sociale, donnent le feu vert à sa mise en œuvre, un certain nombre d’établissements et de services concernés l’ont précédé en défrichant le chemin qu’elle indique aujourd’hui.

2

L’expérimentation qu’un de ces internats à mis en œuvre peut constituer une voie possible à toutes les institutions concernées par cette loi et leur éviter quelques écueils. Nous présentons ici la synthèse d’un livre à paraître sous le titre « Les internats à l’épreuve de la loi rénovant l’action sociale et médico-sociale - En finir avec la notion de placement » et qui décrit ce parcours.

3

Depuis huit ans une Maison d’enfants à caractère social accueillant des usagers au titre de la protection de l’enfance, éprouve de nouvelles pratiques basées sur l’individualisation des prises en charge, la dérégulation de l’hébergement, associant et soutenant parents et enfants dans un projet qui respecte et prend en compte le lien fondamental qui les unit, travaillant sur une moindre séparation, leur donnant un rôle d’acteur dans un principe de coéducation et favorisant le retour en famille.

4

L’origine de cette démarche ne repose pas sur une commande mais sur l’observation de l’évolution des besoins mis en regard des limites avec les réponses que l’internat classique offrait jusqu’à présent. Pourtant la synergie entre cette évolution isolée et les principes fondamentaux affirmés dans la loi paraît évidente.

5

En effet la loi 2002-2 assure à la personne prise en charge par des établissements et services sociaux et médico-sociaux : le respect de sa dignité, de son intégrité, de sa vie privée, de son intimité et de sa sécurité. Le libre choix entre les prestations adaptées qui lui sont proposées soit dans le cadre d’un service à domicile soit dans le cadre d’une admission au sein d’un établissement spécialisé. Une prise en charge et un accompagnement individualisé de qualité valorisant son développement, son autonomie et son insertion, respectant son consentement éclairé qui doit être systématiquement recherché. L’accès à toute information ou document relatif à sa prise en charge. Une information sur ses droits fondamentaux et sur les voies de recours à sa disposition. La participation à la conception et à la mise en œuvre du projet d’accueil et d’accompagnement qui la concerne.

6

Cchaque établissement ou service en vue d’assurer le respect du droit à une vie familiale des membres des familles accueillis dans les établissements ou services concernés, doit rechercher une solution évitant la séparation de ces personnes, permettre leur réunion dans les plus brefs délais et garantir le suivi de ce projet jusqu’à ce qu’il aboutisse. Chaque entité doit se doter d’un projet qui définit ses objectifs et les modes d’évaluation des activités et de la qualité des prestations et peut conclure des conventions, notamment avec des pôles de santé ou d’enseignement.

7

La loi 2002-2 donne le droit d’expérimenter de nouvelles modalités de prise en charge entre hébergement en institution et prestation à domicile, accueil permanent temporaire ou selon un mode séquentiel.

8

Par-là on constate bien la connivence étroite entre les principes de la loi et la mise en œuvre de l’internat. Pourtant cette évolution lui est antérieure, ce qui nous amène à comprendre que la loi 2002-2 ne fait qu’entériner et catalyser des tendances qui se profilaient depuis déjà quelques années et qu’elle arrive après d’autres textes et rapports dans lesquels elle s’esquissait déjà.

9

Il nous semble intéressant d’en retracer la chronologie afin de faire émerger les tendances lourdes préconisées pour les interventions socio-éducative et les établissements qui y concourent.

10

Déjà la loi relative aux institutions sociales et médico-sociales du 30 juin 1975 modifiée par divers textes entre 1978 et 1999, affirmait le droit à l’éducation pour les enfants handicapés ou inadaptés, et précisait les critères d’évaluation des actions conduites.

11

Elle demandait à ce que les usagers, les familles et les personnels soient obligatoirement associés au fonctionnement de l’établissement par la création, notamment d’un conseil d’établissement (inséré par la loi n° 97-60 du 24 janvier 1997).

12

Elle évoquait l’obligation d’élaboration d’un contrat de séjour écrit et établit entre l’établissement et le résident (inséré par la loi n° 97-60 du 24 janvier 1997).

De Bianco-Lamy à Roméo : des rapports à la pelle…

Si la loi 2002-2 est née de la loi de 1975, des rapports l’ont alimenté, qui ont pris en compte les évolutions du terrain, les besoins repérés et les manques éprouvés.

Tout d’abord le rapport Bianco-Lamy de 1979 : « L’aide sociale à l’enfance demain, contribution à la réduction des inégalités ».

Puis le rapport d’évaluation sur « L’insertion des adolescents en difficulté » datant de 1993, élaboré par le Comité interministériel de l’évaluation des politiques publiques dirigé par Jean-Baptiste de Foucauld qui préconise de « soutenir toutes les initiatives visant à développer la participation des jeunes au déroulement des activités qui les concernent, à la vie des instances de décision ».

En 1995, le Rapport du groupe Travail social et éducatif en internat du Conseil supérieur du travail social recommande de motiver l’indication d’accueil en internat et si cela s’avère nécessaire de mettre en place un projet individualisé. De favoriser l’expression des utilisateurs et de leurs familles, de préciser pour chaque établissement, son projet et de créer une instance d’expression pour les usagers et/ou leur famille. Le projet doit être élaboré discuté, négocié avec la famille, chaque fois que c’est possible. Mais aussi de promouvoir les droits des personnes accueillies à travers un projet d’établissements qui implique des conditions de vie et des règles de fonctionnement clairement énoncées.

En juin 2000 le rapport Naves-Cathala s’approche au plus près de ce que sera la loi.

En effet il conseille de développer l’accès au droit des familles, réaffirme la place essentielle de la parole des parents dans l’organisation et les modes de travail des établissements éducatifs, rappelle et réaffirme les prérogatives de l’autorité parentale.

De plus, il déplore le peu d’innovation du secteur disant que l’on ne peut plus répondre aux besoins à l’aide de simples alternatives : milieu ouvert ou placement, mais en favorisant la création de services d’adaptation progressive au milieu naturel (SAPMN). Pour lui la mesure d’AEMO doit être complétée par une nouvelle mesure plus directement destinée à aider les parents à faire face aux difficultés sociales et éducatives qu’ils rencontrent.

Enfin, il fait le constat que dans bien des situations il n’existe pas un établissement ou un service qui peut apporter la solution. Il faut donc substituer à une logique de solution par établissement ou service, une logique de dispositif construit autour d’un projet adapté à chaque situation. Il préconise des mesures entre placement et famille, globales, mesure éducative et sociale de soutien à la famille (MESSAF). Mais également d’écrire un projet individualisé pour chacun des mineurs accueillis par des établissements ou services ; de confier un mineur à un établissement qui mettra en place un parcours éducatif, en accord avec la famille, parfois hors de ses murs, l’établissement gardien étant garant de la continuité de la prise en charge ; d’étudier une révision des modes de financement.

Enfin, en octobre 2001 le rapport Roméo sur « L’évolution des relations parents-enfants-professionnels », reprend l’essentiel des points soulevés dans les précédents, mais recommande de promouvoir le soutien à la fonction parentale sur le plan matériel, éducatif et psychologique, créant un seul référent pour l’enfant et sa famille et de favoriser d’autres modalités de mise en œuvre. Favoriser la mobilisation de l’entourage familial. Promouvoir des actions éducatives à domicile plus intensives. Renforcer l’accès au droit des usagers. Mieux adapter les rythmes institutionnels aux besoins des familles ainsi qu’aux besoins des enfants et des adolescents notamment en leur permettant d’accéder aux services aussi le soir et les week-end. Développer les articulations avec la pédopsychiatrie. Adapter la formation des professionnels aux besoins sociaux et notamment les liens entre formation initiale et formation continue, aider les professionnels à mettre en place avec les parents des projets de soutien à la parentalité.

13

Elle précisait également que l’habilitation à recevoir des bénéficiaires de l’aide sociale relève d’une habilitation qui précise « les objectifs poursuivis et les moyens mis en œuvre », « les critères d’évaluation des actions conduites » (insérés par la loi 86-17 du 6 janvier 1986).

14

Puis un autre texte, fondamental dans le secteur des établissements et services prenant en charge des enfants inadaptés, l’annexe XXIV du décret de 1956, modifiée par la circulaire du 30 octobre 1989, introduit le droit à la famille d’être informée des divers aspects de la prise en charge et de l’éducation, d’être associée et de jouer un rôle actif dans la prise en charge. Elle doit être associée aux différentes phases du projet individuel pédagogique, éducatif et thérapeutique, à son élaboration, à sa mise en œuvre, à son suivi régulier et à son évaluation et être soutenue, ce qui constitue une des missions de l’établissement ou du service qui accompagne la famille et l’entourage habituel de l’enfant.

15

Elle précise que l’on recherchera chaque fois qu’il n’y a pas de contre indication, à maintenir l’enfant dans sa famille. L’internat devra être réservé aux situations exceptionnelles et dans le cas ou la famille demande à être temporairement relayée. Dans ce sens, les annexes XXIV précisent que les implantations d’établissements ne devront pas être effectuées trop loin des lieux d’habitation de la plupart des familles, de manière générale l’établissement se donnera pour objectif de faciliter tant les visites des parents que les retours des enfants dans leur foyer.

16

De plus, le travail auprès de l’enfant sera nécessairement pluridisciplinaire et seront créées les occasions d’une relation réciproque entre parents et enfants.

17

Un projet pédagogique, éducatif et thérapeutique individuel est défini pour chaque enfant. Il est par nature révisable et fait l’objet d’un suivi par l’équipe médico-pédagogique. Il tient compte du fait que le parcours de l’enfant est individualisé et peut comporter des passages d’une institution à une autre. Enfin l’externat est préféré à l’internat sauf contre indication ou impossibilité.

Une loi fondatrice

18

La loi 2002-2 loin d’être un texte de plus est une grande loi sociale qui a su prendre en compte les tendances lourdes, les besoins émergeants, les limites existantes dans les textes précédents, les évolutions observées sur le terrain. Le législateur a saisit les mutations profondes qui traversent le secteur socio-éducatif et par-là la société dans son ensemble, en confortant les droits des personnes en tant qu’usagers des services et des établissements, en affirmant leur position d’acteurs associés à l’élaboration des projets les concernant, au respect de leur de citoyenneté, à la notion de service aux personnes, de respect de leurs droits, de l’obligation de solidarité face aux plus faibles et aux plus démunis et de leur droit à prétendre bénéficier de prestations adaptées, de la mise à disposition de services et de modalités qu’ils peuvent librement choisir et à l’évaluation.

19

C’est pourquoi elle ne devrait pas surprendre les établissements qui depuis quelques décennies œuvrent dans le cadre de normes qui les encourageaient déjà à faire évoluer leurs pratiques.

20

Pourtant cette loi de continuité représente un vrai défi car, vingt-neuf ans après, force est de constater que les principes préconisés dès 75 ne vont pas de soi et ne sont pas encore inscrits dans les habitus [1][1] Nous employons le terme habitus dans le sens que lui... du secteur. En effet le placement reste bien souvent une alternative unique et la dérégulation de l’hébergement, la responsabilisation des parents, la coéducation, les projets individualisés, l’évaluation, ne sont bien souvent pas encore entrés réellement en application même s’ils sont affirmés dans les projets. C’est pourquoi la mise en œuvre effectuée dans l’internat dont nous parlons peut se proposer comme un véritable laboratoire et favoriser de fait une première évaluation de l’impact de la loi 2002-2 rénovant l’action sociale et médico-sociale sur les projets de ce type d’organisation, d’en comprendre les freins et les résistances mais d’en mesurer également les bénéfices.

Genèse d’une action

21

Cette évolution était devenue incontournable face à la transformation des usagers et de leurs besoins repérés au fil du temps. En effet, une inadéquation croissante s’observait entre le service rendu par l’internat et les résultats observables, car les séparations favorisent l’insuccès du placement et amènent parfois les parents qui se perçoivent dépossédés, voire stigmatisés, à mettre en échec les placements. Pourtant l’expérience a montré qu’ils acceptent de l’aide si elle leur permet de s’éprouver dans leur rôle sans avoir la crainte d’être jugé.

De nouvelles modalités

22

De fait l’internat a été amené à favoriser une place plus importante du jeune en famille, dérégulant l’hébergement pour le considérer comme une simple modalité de la prise en charge et non comme un postulat. Ainsi le service rendu s’est organisé progressivement de l’accueil permanent, en passant par l’accueil séquentiel jusqu’à l’accompagnement externalisé, formule dans laquelle l’usager vit principalement en famille sous la responsabilité de l’établissement qui peut à tout moment activer des solutions visant à répondre à d’éventuelles difficultés et reste garant de sa sécurité.

23

Par-là l’institution devient un lieu de référence (cf. rapport Naves-Cathala. Rapport Roméo) chargé d’organiser les modalités de prise en charge de l’usager, même s’il n’y vit pas. Ce qui permet d’interrompre les parcours de rupture et les multi-placements. De la sorte l’internat sort d’un rôle substitutif pour se positionner dans une fonction co-parentale. Pour autant, le retour en famille doit toujours respecter l’intérêt de l’enfant. Parfois un retour n’est pas envisageable d’emblée, mais on ne peut exclure qu’il le devienne si cet objectif n’est pas écarté par les acteurs socio-éducatifs. Il n’en reste pas moins que, quel que soit le projet, le lien avec les parents ne peut être négligé afin que le jeune devienne acteur de son histoire et lui donne sens.

Le lien

24

En effet, rupture et séparation n’empêchent pas le maintien de relations inadaptées qui risquent d’illusionner le jeune, de l’amener à idéaliser ses parents absents et de leur donner des raisons de se plaindre des services sociaux. Si la maltraitance nécessite un éloignement, elle demande parallèlement d’être élaborée afin d’éviter sa persistance à distance ou sa reprise une fois l’enfant revenu au domicile. En effet, non prise en compte, elle peut se poursuivre même avec l’éloignement, on parlera alors de maltraitance psychique plus difficile à décoder que la maltraitance physique. De plus l’observation prouve que souvent le jeune retourne chez ses parents à sa majorité si aucun travail n’a été entrepris auparavant, même si ses parents ont été maltraitants.

Une première évaluation

25

Les premières observations montrent qu’il faudrait étendre cette approche, car des demandes croissantes émergent, comme les sollicitations des tutelles judiciaires et administratives ou des parents eux-mêmes. Ces modalités participent à éviter les ruptures, associent parents et usager qui ne se perçoivent plus comme victime. Les jeunes devenant acteur de leur projet, pouvant effectuer des allers-retours entre leur famille et l’institution, arrivent à faire la part des choses entre ce qu’ils sont en droit d’attendre du service éducatif et revendiquer de leurs parents, en l’occurrence leur place en famille, même si ceux-ci ne peuvent les éduquer. Dans ce type de prise en charge, s’initie un véritable soutien à la parentalité qui permet l’émergence des potentiels parentaux sans confondre carences éducatives et désintérêt.

Répercussion sur la prise en charge au quotidien dans l’internat

26

Les jeunes qui vivent dans la structure, entre ceux qui y viennent par séquence ceux qui n’y résident que de temps en temps et ceux qui y demeurent, construisent de véritables liens entre eux et le climat est apaisé. Les fugues sont exceptionnelles, peu d’agressivité, de violenceou de dégradation s’observent. On peut dire que la majorité d’entre eux sachant qu’ils peuvent partir et revenir, pousser la porte, qu’ils ne sont plus dans l’attente d’un hypothétique et idéalisé retour en famille qui serait décidé magiquement par le magistrat, ne mettent plus en échec leur prise en charge. Le conflit de loyauté auquel les poussait le placement s’évacue, leur permettant de bénéficier des apports éducatifs. Ainsi en constate-t-on les effets sur la scolarité à laquelle ils peuvent se consacrer davantage, leurs potentiels n’étant plus mobilisés sur la résistance au placement.

De l’objet du placement à l’usager du service

27

Aussi, le regard de l’institution sur le jeune change, il devient un usager acteur de son projet. De même la place des parents ne peut plus être niée. L’autorité des parents respectée entraîne les éducateurs à compter sur eux et à ne plus les oublier ni faire à leur place. Au contraire, on doit les encourager à revendiquer leurs droits, comme accéder aux dossiers.

Un repositionnement mutuel des acteurs

28

S’engager dans de telles modalités et ce repositionner de la sorte demande aux institutions de s’adapter, de se remettre en question, de viser des résultats, de s’engager sur des objectifs précis. Ceci questionne la forme des structures, leur capacité à s’ajuster aux nouvelles normes. Un véritable rééquilibrage de la notion de responsabilité à travers la garde de l’enfant en découle et soumet les services à l’évaluation et à la concurrence, transforme les parents et l’usager en partenaires à qui il faut rendre des comptes, qui possèdent des droits, notamment celui de négocier. Cette nouvelle approche permet de sortir des simples alternatives, placement ou famille et de se situer pour les éducateurs du coté des parents autour de l’enfant, ensemble mais différents. Pour cela la profession doit être susceptible de viser des objectifs concrets, de les évaluer et les atteindre et d’en rendre des comptes.

Le soutien à la parentalité

29

Le nouveau rôle des éducateurs et des établissements est de soutenir les parents, ce qui entraîne un besoin de formation accrue des éducateurs. Les parents ne doivent plus être stigmatisés comme forcément coupables de quelque chose mais aidés, ce qui incombe également de la mission de l’internat. La loi 2002-2 empêche définitivement de considérer les parents comme incapables, mais favorise leurs potentiels et leurs ressources. De là on peut affirmer que devenir parent relève d’un apprentissage et non d’une fatalité. Ainsi l’acte éducatif dispensé par les professionnels envers l’usager devient indirect, vectorisé par les parents.

L’aide sous contrainte

30

La loi 2002-2 oblige à contracter ou à élaborer un document individuel de prise en charge pour tout usager pris en charge dans un établissement à caractère social ou médico-social. Cela pose la question de l’éthique dans le cas de mesure judiciaire, car un paradoxe se profile mettant les parents dans une double contrainte : en effet il leur est demandé de passer contrat dans un cadre imposé, car le placement judiciaire s’impose à eux, même si leur consentement doit être recherché. C’est pourquoi le contrat de séjour relève davantage de mesures administratives. Dans le cas de décision judiciaire les parents ne peuvent qu’être associés aux modalités de mise en œuvre et non au cadre de décision lui-même qui relève du magistrat. À la place du contrat, on établit alors un document individuel de prise en charge qui décline les objectifs poursuivis, les moyens engagés, les personnes concernées car, même dans le cas d’un placement contraignant, les parents et le jeune gardent une marge de manœuvre, des zones de décision. Dans ce cas les ressources des parents seront sollicitées. L’expérience menée a montré que cela permet aux parents de se réapproprier leur rôle et de se rendre en audience la tête haute.

31

La notion de placement s’évacue pour aller vers celle d’accompagnement éducatif individualisé.

32

Cette approche remet en question la notion même de placement, car elle implique une dérégulation de l’hébergement en internat au profit de la famille. La notion de placement se diluant petit à petit, permet aux familles de ne plus être discriminées.

La notion de responsabilité

33

De fait s’initie un véritable débat autour de la notion de responsabilité. Le jeune résidant plus fréquemment dans sa famille reste pourtant sous la garde du service, ce qui demande de clarifier le partage des responsabilités entre celles inhérentes à l’autorité parentale et celles liées à la garde de l’enfant. Dans le cas de mesures judiciaires, l’établissement conserve la responsabilité du jeune et répond de sa sécurité physique et psychique, même lorsqu’il est chez ses parents. Par contre les parents possédant l’autorité parentale doivent être associés à toutes les décisions le concernant. Dans le cas de mesure administrative, l’établissement est déchargé de la garde qui reste aux parents.

34

Le partage des responsabilités instaure alors une relation de coéducation.

L’avenir : anticiper la prise en charge

35

Jusqu’à présent se sont des usagers déjà accueillis dans l’internat qui font l’objet d’un retour plus fréquent en famille. Les connaissant, ainsi que leurs parents, un rapport de confiance a pu s’établir et un travail s’amorcer, qui vont favoriser des retours plus fréquents. Pourtant, une nouvelle approche émerge qui consiste à confier l’usager au service avant même qu’un placement soit envisagé afin de palier à d’éventuelles difficultés, soutenir les parents, l’héberger si nécessaire, ceci dans une même mesure qui évite les ruptures de placement et les risques d’un retour non préparé. Cela permet de ne pas arriver à des situations d’urgence, car l’usager ainsi suivi peut être hébergé à tout moment si nécessaire.

Entre internat et milieu ouvert une nouvelle mission s’impose

36

Ainsi entre AEMO et placement une troisième voie s’esquisse qui mixerait ces deux missions, afin de regrouper les moyens matériels et la capacité d’intervention permanente de l’une et le mandat pour agir en direction des parents de l’autre.

37

La nouvelle mission qui émerge de cette refondation devient un terrain d’expérimentation de nouvelles pratiques centrées sur une adaptation des moyens aux besoins individuels.

Un manque de reconnaissance

38

Néanmoins, malgré l’entrée en application de la loi 2002-2, les moyens restent faibles et les innovations pourtant possibles, difficiles à mettre en place du fait de résistances légales, administratives, budgétaires, structurelles. Cette avancée qui vise à favoriser la prévention sur l’éducation, la primauté de la non-séparation, le rôle accru des parents comme acteurs voit pourtant les moyens budgétaires déployés davantage vers des prises en charge coercitives comme la création de centres d’éducation renforcée, de centres fermés, ce qui pose de multiples questions notamment autour des intentions réelles des politiques. Accentuant les séparations et les ruptures, les centres fermés nient le lien fondamental du jeune avec son environnement et ses parents. De fait, des conséquences plus graves sur le long terme sont à craindre, comme l’accroissement de la déliaison familiale et l’anomie du tissu social. Tous les professionnels savent pourtant « qu’il ne peut y avoir éducation dans des conditions de privation de liberté, c’est à dire dans un système fondamentalement répressif », comme l’affirme Jean Luc Einaudi [2][2] Jean Luc Einaudi. « Justice des mineurs : une régression.... Sauf à conditionner ! Au contraire cette politique à court terme va à l’encontre de la philosophie de la loi 2002-2 et vise surtout à rassurer les masses. De plus, elle coûte beaucoup plus cher à la collectivité que le maintien du jeune a domicile sous la responsabilité d’un service socio-éducatif. Ceci est à déplorer car l’expérience en cours montre, au contraire des CER, des résultats probants et nécessiterait que des moyens soient mis à sa disposition pour la pérenniser et la développer.

Un repositionnement global

39

On constate que cette avancée fondamentale a un impact non négligeable sur les internats, leurs structures, les modalités de prise en charge, les personnels, le métier et le management même des établissements. En effet diriger demande de fédérer différents niveaux de participation et de pouvoirs : conseil de la vie sociale, participation des parents et des usagers, expression des salariés, projets individuels, normes, évaluation, etc. Le métier lui-même est transformé par les attentes nouvelles dans la mesure ou l’éducateur doit se former davantage à soutenir les parents. Reste-t-il encore un éducateur ?

40

Il ne faut donc pas la voir comme une simple réorganisation, car elle entraîne un repositionnement de chacun des acteurs de l’internat. La mise en œuvre de la loi 2002-2 n’est pas une normalisation mais un basculement de l’institution au service de l’usager dans le respect de sa citoyenneté et de ses droits. L’internat ne doit pas la vivre comme une contrainte mais comme une reconnaissance d’un travail déjà entrepris dans la mesure où cette loi rejoint les fondements éthiques du métier éducatif.

La notion d’engagement

41

L’engagement des éducateurs n’est pas une utopie ou une idée perdue depuis l’instauration de normes et de la professionnalisation accrue. On constate aujourd’hui que répondre aux attentes, mettre en place des projets innovants répondant davantage aux besoins repérés, demande aux éducateurs de s’investir, de porter un désir un projet.

Conclusion

42

En phase avec l’esprit de la loi rénovant l’action sociale et médico-sociale, l’expérimentation poursuivie par l’internat offre une modélisation qui peut permettre d’évaluer dès aujourd’hui, à travers les premières observations effectuées, l’incidence qu’elle aura sur les organisations prenant en charge des enfants et adolescents au titre de la protection de l’enfance. En effet repositionner le service rendu entraîne une véritable mutation des institutions qui se sont construites dans le plein et le don, en substitution. On assiste par-là au bouleversement des pratiques, des représentations, des positionnements, des modalités, des habitudes. L’internat doit radicalement sortir de ses cadres anciens pour se situer non plus à l’écart mais au cœur de la société, vecteur de socialisation et de parentalisation.

Gilles Chennet

Éducateur spécialisé, actuellement responsable d’une MECS en région lyonnaise, après avoir exercé les fonctions de chef de service, Gilles Chennet est également titulaire du diplôme supérieur du travail social (DSTS) et du diplôme des hautes études des pratiques sociales (DHEPS), auteur d’un mémoire intitulé « La pérennité de valeurs éducatives dans les internats ». Il intervient en école de travailleurs sociaux et a publié divers articles dans la presse professionnelle (Lien Social, RAJS…).

Il vient de commettre un ouvrage « Les internats à l’épreuve de la loi rénovant l’action sociale et médico-sociale - En finir avec la notion de placement » à paraître aux Éditions jeunesse & droit.

Notes

[1]

Nous employons le terme habitus dans le sens que lui donnait Pierre Bourdieu : « Systèmes de dispositions durables et transposables, structures structurées disposées à fonctionner comme structures structurantes, c’est-à-dire en tant que principes générateurs et organisateurs de pratiques et de représentations qui peuvent être objectivement adaptées à leur but… » In Sciences Humaines « L’œuvre de P. Bourdieu ». 2002. P. 5.

[2]

Jean Luc Einaudi. « Justice des mineurs : une régression historique » In Cultures en mouvement », n° 64. février 2004.

Plan de l'article

  1. Une loi fondatrice
    1. Genèse d’une action
  2. De nouvelles modalités
  3. Le lien
  4. Une première évaluation
  5. Répercussion sur la prise en charge au quotidien dans l’internat
  6. De l’objet du placement à l’usager du service
  7. Un repositionnement mutuel des acteurs
  8. Le soutien à la parentalité
  9. L’aide sous contrainte
  10. La notion de responsabilité
  11. L’avenir : anticiper la prise en charge
  12. Entre internat et milieu ouvert une nouvelle mission s’impose
  13. Un manque de reconnaissance
  14. Un repositionnement global
  15. La notion d’engagement
  16. Conclusion

Pour citer cet article

Chenet Gilles, « Les internats à l'épreuve de la loi 2002-2 rénovant l'action sociale et médico-sociale », Journal du droit des jeunes, 6/2004 (N° 236), p. 19-23.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2004-6-page-19.htm
DOI : 10.3917/jdj.236.0019


Article précédent Pages 19 - 23 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback