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Journal du droit des jeunes

2004/6 (N° 236)


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Boris Cyrulnik a évoqué l’interdit qui s’apprend dans la relation et de l’enfant façonné par la mère qui va mal et qui a un attachement insécure. Je remonterai dans le temps au moment de la naissance et des premières interactions pour situer l’origine du sentiment de haine. Car c’est d’abord dans le corps et dans la sensorialité de l’enfant que le monde affectif prend ses racines.

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Nous sommes tous d’accord pour dire que l’enfant vit dans l’inceste une trahison majeure :

  • parce qu’il est trahi par celui ou celle qui représente sa base de sécurité ;

  • parce qu’il est trahi dans sa croyance qu’un parent ne peut pas faire de mal à son enfant ;

  • parce qu’il est trahi dans sa croyance que le monde est bon et généreux ;

  • parce qu’il est trahi dans ses attentes, il attendait un don d’attention, de tendresse, de reconnaissance et il se retrouve dépossédé de son intimité.

Ces trahisons entraînent chez les enfants violentés et abusés des sentiments douloureux, dont la haine mais le désespoir, la dévalorisation, la détresse sont toujours présents et forment le lit de la dépression.

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La haine est un sentiment extrême que nous avons tous expérimenté dès notre vie de bébé et d’enfant. Et pour comprendre ce sentiment, il faut remonter aux sources de notre vie aérienne psychocorporelle. Lorsque le bébé éprouve des sensations douloureuses liées à un besoin, ou à une stimulation interne ou externe trop forte, un mal de ventre, une brûlure d’estomac, son corps réagit d’une manière réflexe en augmentant le tonus musculaire. Le bébé se tend, grimace et pleure. Ses muscles sont durcis, il a mal au corps car il est crispé, ses sensations sont dures. Il éprouve des sentiments mal définis de peur, d’incompréhension, de colère, de tristesse, d’abandon. Il est dans un monde noir et dur, en présence de formes sensorielles désagréables qui prendront plus tard la forme de monstres, de sorcières et d’autres images de violence. Le bébé est en présence d’un mauvais objet, halo sensoriel désagréable qui l’inclut dans le même espace comme un mauvais « sujet ».

La contraction

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En se contractant, l’enfant s’oppose, d’une manière réflexe à ce qu’il vit.

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C’est sa première manière de dire NON : NON à la souffrance, NON à l’absence, NON à la frustration, NON à ces sensations et à ces tensions douloureuses.

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Sa contraction forme une carapace tonique qui fait office de pare-excitation et d’anesthésiant.

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Il se met en boule tel un hérisson qui se recroqueville. Il se renferme.

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C’est un système de défense archaïque et une posture primaire que nous gardons toute notre vie dans certaines circonstances, face à une menace.

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Puis son parent, sa mère arrive, le console, lui parle, le porte, le pense. La mère, le père, la nourrice interprète le bébé « tu m’attendais », « tu as faim » « tu n’étais pas content ».

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Le parent donne un sens à l’effervescence émotionnelle du bébé en même temps qu’il donne le lait, le regard et la présence réconfortants. Les mots changent alors « tu es beau », « je t’aime ».

La détente

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Le parent affecte le corps de son enfant et lui donne une existence humaine.

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Le bébé éprouve alors une détente. Son corps s’ouvre, ses muscles deviennent mous et chauds. Il éprouve des sentiments de satisfaction, de plaisir, de bonheur. Il est aimé puisque compris et il est valorisé puisqu’aimé. Il a de l’estime pour lui. Dans ce soulagement corporel et cette détente relationnelle, l’enfant éprouve un soulagement. Il est en présence d’un bon parent, d’une fée, d’un magicien et il est un ange. Cet état de plaisir-détente peut aller jusqu’à l’extase.

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Dans ce monde rose, chaud et sécurisant, l’enfant apprend plusieurs choses.

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Il apprend les limites de la réalité et de son parent. L’autre ne peut pas être là en permanence, il ne peut pas être entièrement à lui. En acceptant la détente de la consolation, il dit OUI à la vie qui mêle satisfactions et frustrations, il dit OUI à la relation, OUI à ce qu’il vient de vivre : « OUI, j’accepte cette frustration et ton absence » pourrait-il dire à son parent, « Du moment que tu viens régulièrement me secourir et que je trouve l’apaisement, alors je peux être mal un certain temps et le supporter ».

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L’enfant retrouve un certain équilibre émotionnel et il apprend que la présence humaine est réparatrice.

Le rythme relationnel

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C’est dans la confiance en un rythme relationnel que l’enfant intègre les expériences difficiles comme autant de limites de la réalité.

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Et le bébé vit régulièrement ces périodes d’insatisfactions qui changent de forme au fur et à mesure de ses conditions de vie et de son développement cérébral.

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Le bébé revit régulièrement ces expériences de besoin, ces périodes de douleurs corporelles. Sa réalité corporelle et psychique se confronte à la réalité extérieure. Il doit appeler, crier pour manifester son besoin, pour avertir l’autre. Il attend le remède miracle, le soulagement. Il attend d’être deviné dans ce qu’il vit. Et à chaque fois le parent, la mère ou le père vient réparer la petite blessure en parlant à l’enfant, en donnant du sens : « tu n’étais pas content ! ce n’est rien, regarde, je t’apportes ton biberon, c’est fini ».

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Le parent dira plus tard sur un bobo : « je souffle ! c’est fini » « je t’embrasse, c’est fini ».

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C’est ça la tendresse, c’est prendre l’enfant dans son état affectif présent, c’est le porter, l’aider à supporter ce qui fait mal, l’aider à donner du sens, l’introduire dans le monde des mots et du symbolique.

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La tendresse, ce n’est pas culpabiliser l’enfant en lui disant « tu cries pour m’embêter » « tu le fais exprès », mais c’est l’accepter dans ce qu’il vit et l’aider à le tolérer et à traverser l’expérience pour l’intégrer.

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On a tous besoin qu’un autre comprenne pourquoi on souffre. On a tous besoin à un moment de notre histoire qu’un autre nous dise ce qu’on vit. Et quand le parent parle à son enfant, celui-ci apprend quelque chose de lui mais également quelque chose du parent. Il fait la connaissance du monde affectif du parent. Contenu dans les mots du parent, l’enfant intègre ses premières limites émotionnelles.

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Nous baignons tous dans cette langue « maternelle » qui donne du sens à notre vie et nous nous développons en cherchant nos propres mots, notre propre langue.

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Le bébé attend le soulagement et il le trouve la plupart du temps dans un rythme interactif avec sa mère, dans un rythme qui s’établit entre absence et présence, entre tensions et détentes, entre plaisirs et frustrations, entre le bon et le mauvais de la vie.

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Il navigue entre ces deux pôles extrêmes qui marquent les limites de son territoire psychocorporel et deux grandes familles sensorielles s’inscrivent au fond de tout humain : ce qui fait mal, le noir, le dur, le froid, ce qui pique et tord, le sale et l’horreur d’une part, et ce qui fait du bien, le blanc, le chaud, la lumière, le propre, la paix, d’autre part.

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Selon les cultures et le conditionnement familial, les représentations changent mais dans le corps, la douleur s’oppose au plaisir chez tous les être humains.

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L’enfant parcourt des situations intermédiaires entre ces deux champs sensoriels extrêmes. La possibilité de créer des positions intermédiaires dépendra de l’entourage affectif, de la sécurité émotionnelle et du soutien que le parent offre à l’enfant.

L’ambivalence affective

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Progressivement le bébé va pouvoir contenir dans son corps et dans son psychisme, des tensions opposées, des sensations, des sentiments opposés, des images opposées. Il va les contenir et les faire cohabiter et il va se rendre compte que la bonne maman qui donne le lait, qui console, qui parle, qui berce, qui apporte la détente et bien c’est la même que celle qui laisse pleurer, qui n’est pas toujours disponible, qui ne trouve pas toujours de solutions aux problèmes.

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C’est l’ambivalence affective, processus psychique qui débute dès la naissance et qui se manifeste d’une manière observable vers le huitième mois, période décrite par Spitz comme la peur de l’étranger, appelée également période de l’affect différencié.

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Le processus de gestion de l’ambivalence affective reste un travail émotionnel, affectif et psychique de toute une vie. C’est un travail de globalisation et un travail affectif et psychique démocratique où les positions opposées trouvent leur place dans un même espace. C’est également un travail d’unification de soi et de l’autre. C’est la possibilité d’accéder à la notion de réparation et de pardon : le bon vient réparer le mauvais. C’est un rythme optimiste « après la pluie le beau temps ! ».

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Dans un rythme sécurisant, l’enfant intègre progressivement que l’absence du parent n’est pas sa disparition et l’angoisse de mort primitive s’adoucit.

La rencontre de la haine

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Mais il arrive, et c’est inévitable, que nous ne puissions pas venir calmer, secourir l’enfant rapidement. Nous le faisons attendre parfois au-delà de son seuil de tolérance. Quand il entre dans un état corporel et affectif extrême, le bébé pleure beaucoup et longtemps et le bon parent réconfortant ainsi que le soulagement ne sont pas là.

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La tension corporelle augmente, les muscles se durcissent. Les tensions internes font violence, les sensations sont de plus en plus dures, froides, noires, ça pique, ça tord, ça brûle, c’est douloureux.

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L’enfant a mal au ventre, c’est comme un volcan, il se sent détruit, il se vit abandonné, perdu, il a peur. Il ne se sent pas aimé. Il est seul, désespéré et il entre dans la rage.

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Tout cela n’a pas de sens et dépasse la réflexion pour un bébé pas encore équipé neurologiquement et psychiquement.

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Le mauvais prend le dessus sur le bon.

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« Comment ? ! ma bonne maman, mon bon parent qui me donne chaleur et sécurité, qui me console, me laisse entre les mains de cette enveloppe dure et piquante et noire ? en présence de ce mauvais objet ? je ne mérite pas ça ! c’est une trahison ! ! ».

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Et l’enfant atteint une limite extrême de sa tension physique et psychique et il rencontre la haine !

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La haine est un sentiment extrême qui marque le territoire de l’humain.

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L’autre extrême, opposé, c’est l’extase, l’amour complet, la béatitude.

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Mais dans un scénario habituel, la maman revient au bout d’un moment et le bébé se calme quand même car il a besoin de garder le lien affectif, de renouer un lien affectif. Il a envie de vivre sa vie d’humain et de rester en relation.

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Et il se dit : « Mais non !, elle revient, alors non, elle n’est pas si noire, ni si méchante. Je suis en colère contre elle, triste, mais elle est revenue. Je ne suis pas si mauvais ! Alors je ne reste pas bloqué dans cette tension corporelle si dure, j’accepte ce que je viens de vivre. Je ne reste pas collé à cette dureté de la vie, alors je lui pardonne et je repasse dans l’autre monde, celui de l’amour, du doux et du sympathique. Je choisis la vie. ».

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Il peut même se dire « ouf ! je l’ai échappé bel ! j’aurais pu rester dans les mains de cette sorcière qui me tordait le ventre et j’aurais pu me détruire. ».

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Mais l’expérience de la haine est faite et à ce moment là, le pardon n’est pas un oubli de la haine, c’est la digestion de la haine, c’est l’absorption du sentiment extrême par le sentiment d’amour, de sécurité et d’espoir que peut ressentir l’enfant.

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C’est une intégration de l’événement, c’est l’acceptation de l’événement et le ressenti du chagrin qui suit toute frustration et toute peur.

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C’est ce pôle de haine mêlé de désespoir, de sentiment d’injustice et de trahison qui est réveillé lors du trauma de l’inceste.

Le seuil de tolérance à la frustration et à la douleur

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Lorsque certains bébés ne peuvent plus être consolés, ne reconnaissent ni le sein ni le biberon ni l’autre, c’est parce qu’ils ont dépassé leur seuil de tolérance à la frustration et à la douleur. Cela peut aller jusqu’à la rupture des interactions.

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Et nous avons tous un seuil de tolérance différent en fonction de notre bagage génétique, de notre histoire intra-utérine, de la qualité de notre naissance, des premières interactions, de l’état affectif et psychique de notre mère et de notre père.

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Nous avons tous vécu la haine mais nous l’avons vécue de manière différente et pas toujours au même moment.

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Si nous avons été un bébé abandonné à nos cris parce qu’il fallait laisser pleurer 3 heures entre les repas ou parce qu’il fallait se faire les poumons ou alors parce qu’il fallait apprendre la vie dure le plus vite possible ou encore parce que nous avons eu une naissance très douloureuse, alors nous connaissons ce sentiment extrême dès nos premières heures et semaines de vie.

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Nous avons éprouvé le sentiment de haine très tôt, nous avons subi un outrage précoce, un excès de souffrance, une expérience extrême.

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La précocité du sentiment a pu faire penser à certains théoriciens que la haine était un sentiment intrinsèque à l’être humain, alors qu’il n’est qu’une conséquence de son état de grande dépendance et de son besoin d’être reconnu dans ce qu’il vit.

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Pour certains bébés, qui naissent dans le calme, qui boivent au sein à leur rythme, qui ont une sécurité affective autour d’eux, qui n’ont pas mal au ventre et qui n’ont pas des parents soumis à certaines normes sociales, alors le sentiment de haine arrivera sans doute plus tard.

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Mais plus ou moins tard, de toute manière, chacun fait cette expérience car il est impensable qu’un parent puisse être toujours là au bon moment et s’ajuster complètement à l’enfant. C’est ce que voudrait le bébé, un parent magicien, « un seul mot et tu seras guéri ! », mais ce n’est pas la réalité journalière. C’est également ce que voudraient certaines mères qui connaissent dans leur corps la souffrance du manque et qui tentent de supprimer toute frustration chez leur enfant.

Relations précoces et trahisons multiples

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Mais il arrive malheureusement que déjà dans les relations précoces, certains enfants vivent de multiples trahisons affectives liées aux frustrations et aux maltraitances. Et ceci à répétition et sur de longs mois, voire plusieurs années.

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L’enfant vit de multiples souffrances sans que la réparation vienne le soulager, parce que le parent ne répond pas suffisamment aux besoins de reconnaissance et de relation du bébé, parce que le parent n’est pas empathique, parce qu’il est violent, parce que la maman est déprimée, présente corporellement mais absente affectivement. Parce que l’enfant bouché par une tétine est privé de son droit d’expression, parce que les soins corporels sont trop intrusifs. Parce que dans les interactions précoces, l’enfant est sans cesse frustré dans ses besoins de base.

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Alors, il accumule des expériences négatives, des tensions corporelles, des sensations douloureuses, des sentiments d’abandon, de détresse, de terreur et au sommet de l’iceberg, il y a la haine.

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Mais que ce soit par carences affectives, souffrances en creux ou abus sensoriels, souffrances en bosses, l’enfant est mal et son corps porte la douleur dans les cellules.

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La haine et la violence se fixent, creusent et intoxiquent comme un bouillon de culture. Les nombreuses blessures forment un sillon de plus en plus profond. Bien sûr, le bébé met en place des mécanismes de défenses pour atténuer et anesthésier cette souffrance : anesthésie sensorielle, refoulement, déni de la réalité de la violence, intellectualisation.

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Mais il n’y a pas de rythme relationnel pour permettre l’intégration, et il n’y a pas suffisamment d’alternance entre bon et mauvais, alors les expériences douloureuses ne sont pas intégrées.

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Elles restent dans le corps comme des blessures qui saignent et l’enfant n’a aucun moyen de s’en débarrasser vraiment car la violence est un élément naturel de l’être humain. La violence est inévitable dans le monde et dans la vie de chacun mais elle n’est pas inhérente à l’humain. Elle est liée à notre fragilité et à notre forte dépendance à autrui et pour la digérer, il n’y a qu’un seul enzyme glouton, c’est la consolation et la réparation, c’est la relation humaine chaleureuse.

L’inceste se prépare dans les relations précoces

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Les manques affectifs précoces, le désespoir, la détresse sont enfouis et la douleur se réveillera à l’occasion d’une autre trahison mineure ou majeure comme l’inceste. Plus l’enfant sera jeune et plus ce sentiment de trahison et de haine sera profond et inscrit dans les cellules avec la perte de confiance dans l’humain. Et les personnes qui ont vécu l’inceste le disent bien « J’en veux à mon père bien sûr, j’ai eu de la haine pour lui mais j’en veux aussi à ma mère qui n’a pas réagi ! » à ma mère aussi, qui a laissé faire ! « qui m’a abandonnée, qui n’est pas venue à mon secours ! ».

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Car la souffrance de l’inceste se prépare dans les relations précoces et dans les abus sensoriels que vit l’enfant : le parent manipule avec excès la sensorialité et les affects de l’enfant.

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Nous retrouvons ces excès dans les soins précoces : la maman qui nettoie et astique son nourrisson jusque dans les « coins », en focalisant le nettoyage sur les orifices et en oubliant le besoin de l’enfant d’être caressé entièrement et avec respect. Le bébé est alors dans une excitation sensorielle qui le fragilise et qui l’entraîne parfois à se calmer seul en se touchant. Certains parents prédateurs peuvent alors profiter de ces conduites pour jeter leur filet. L’enfant peut également être abusé dans sa sphère sensorielle auditive par certains parents qui sexualisent ses comportements de tendresse : « elle promet celle-là » « elle sait déjà s’y prendre » « elle va en faire souffrir » lorsque la petite fille fait un câlin.

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La confusion entre le besoin d’être séduisante de la petite fille et la conduite séductrice est encore fréquente. Le parent par contre est fréquemment séducteur : il appelle sa fille « ma petite femme », « mon amour », « ma chérie pour toujours » et il l’embrasse sur la bouche. D’autres conduites malsaines des parents inscrivent la peur et le dégout dans les cellules de l’enfant.

Retraverser ces douleurs d’abandon

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Donc pour se défaire de la haine, pour réparer cette blessure à vif, il faudra retrouver ces blessures multiples qui ont formé la vie affective de l’enfant et la partie immergée de l’iceberg.

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Retraverser ces douleurs d’abandon, de manque et de terreur vécues dans la solitude, mais maintenant accompagnée d’un autre humain, empathique, sincère et respectueux.

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Mais c’est compliqué à lâcher la haine, car la haine a souvent été un crochet pour se tenir et pour garder les pieds sur terre. L ’enfant s’est accroché à son corps, à ses muscles et à sa sensorialité. Cette haine a souvent été un moyen de tenir le coup, comme une force. Elle aide à se tenir « il ne m’aura pas complètement », « il n’aura pas tout de moi ».

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La haine aide à se projeter dans l’avenir et à se dire : « je tiendrais, rien que pour me venger », « un jour il ne pourra plus ! ».

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Et la personne a besoin de cette haine pour se prouver qu’elle n’est pas complètement morte, qu’elle sent encore des choses.

71

Tant qu’on a la haine, on fait encore partie du monde des humains. C’est la limite extrême des sentiments humains. Au delà, l’humanité disparaît.

72

Quand il n’y a même plus la haine de l’autre, il y a la destruction de l’autre comme les psychopathes qui tuent sans affects.

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Donc la souffrance est là, elle appartient à la personne. Parfois on ne sent pas bien le plaisir, la douceur, le bonheur mais notre souffrance, on la sent et l’enlever pour certains équivaut à une amputation. L’enlever ce serait oublier et faire comme si il ne s’était rien passé.

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La souffrance, c’est aussi la corde qui relie à la vie et l’abandonner, c’est lâcher le lien qui lie encore au parent.

La vengeance ne soulage que momentanément

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On tient au châtiment, à la vengeance, on pense que c’est la seule solution, on tient à sa rancœur.

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Parce que la vengeance est un leurre. On croit qu’on va pouvoir se libérer de la blessure en faisant sentir à l’autre ce qu’on vécu. On veut lui faire aussi mal qu’on a eu mal. Car la vengeance, c’est une tentative pour expulser la haine, pour rendre à l’autre ce sentiment qui nous intoxique.

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Mais en fait, la vengeance ne sert qu’à se soulager momentanément.

78

Elle ne répare pas. Elle ne recoud pas la blessure, elle ne cicatrise pas la blessure. Ce n’est pas la guérison de la blessure car la haine distille sans cesse son poison.

79

La haine fait un couple d’enfer avec la vengeance : c’est une ogresse qui a sans cesse besoin de se nourrir. Elle dévore de l’intérieur, elle est alimentée par le moindre geste, le moindre mot, la moindre situation.

80

C’est un feu qui ne s’éteint jamais et qui ronge. La vengeance est répétition de la douleur et répétition de l’acte prédateur.

81

La vengeance est un soulagement de courte durée. Elle demande une justice, une même douleur, œil pour œil, elle demande la répétition, car elle est inefficace à long terme.

82

Cette vengeance n’a pas de fin.

83

Il y a donc tout un processus pour arriver à la libération pour éteindre cette flamme qui à la fois maintient en vie et ronge la vie.

84

Pour se réparer, il faut laisser la vengeance et aller vers la revanche.

85

Il faut penser et panser ses blessures.

86

Il faut aller voir les carences affectives, les trous de l’abandon, les moisissures de la dépression.

87

Car derrière tout enfant exploité et utilisé par le parent abuseur, il y a un enfant déjà blessé, un enfant qui saigne déjà et qui manque.

88

Car l’inceste s’inscrit dans une dynamique familiale : le parent incestueux est toujours un parent carencé et carentiel. Il a lui-même vécu la trahison majeure de l’abandon psychique et du rapt corporel. L’inceste est préparé par les générations précédentes par des actes de trahison affective, par une accumulation de souffrance et par une nécessité vitale d’évacuer la violence accumulée.

Alors faut-il pardonner et comment ?

89

Étymologiquement pardonner, c’est donner complètement. Donner quoi ?

90

Redonner quoi ? Rendre à César ce qui appartient à César.

91

C’est se libérer d’une charge. C’est redonner à chacun des deux parents ce qu’ils nous ont fait porter : leur détresse, leurs carences affectives, leur dévalorisation, leur traumatisme.

92

Le pardon sera alors possible comme un acte de libération. La libération d’une charge transgénérationnelle, la libération d’un lien mortifère, la libération d’une répétition.

93

Le pardon fait partie de la famille de l’abandon : il faut lâcher-prise, ne plus s’accrocher à sa haine mais sentir qu’on a été lâché par ses parents.

94

On peut alors créer un nouveau lien mais ce n’est pas obligatoire. Le pardon est un acte personnel.

95

Et dans le pardon, s’il y a un gagnant, c’est celui qui pardonne car il gagne de la liberté intérieure car la haine est une corde emprisonnante. On est esclave de sa haine, elle est un maître terrible et intransigeant. C’est un ogre : il faut l’alimenter sans cesse.

96

On gagne de la puissance car ce n’est plus le traumatisme qui commande, et impose mais c’est le sujet qui décide, qui oriente, négocie et gère.

97

On gagne un surcroît d’humanité car on peut dire et penser : « j’ai ce pouvoir de survivre à un traumatisme ».

98

On gagne de la place dans l’histoire de l’humanité. On s’est senti décalé, en dehors, pas comme les autres, car l’inceste déshumanise l’enfant.

99

L’enfant est renvoyé à l’animalité du parent et à la sienne. La blessure reprend sa place comme un élément de l’histoire, elle devient cicatrice. Elle devient trace et prend du sens.

100

On gagne du rythme en entrant dans une dialectique entre hier et aujourd’hui, entre la blessure et la réparation, entre le dur et le doux entre sa propre histoire et l’histoire de l’humanité. Et l’intégration se fait lentement.

101

On gagne de se nettoyer : se nettoyer de toute souillure, sortir de la culpabilité parce que la victime a été salie par l’acte sale de l’agresseur.

102

Les enfants entendent « attention tes mains sont sales, tu vas te salir ! ». Les enfants se sentent sales puisque l’autre se permet de faire avec leur corps et leur esprit des choses sales.

103

Pardonner, c’est s’enrichir. C’est récupérer un espace corporel et psychique. C’est faire quelque chose pour soi et non contre les autres. La revanche vient prendre la place de la vengeance.

104

Mais pardonner, c’est aussi perdre et renoncer : c’est faire le deuil du bon papa ou de la bonne maman respectueux et aimants ou des deux. Faire le deuil des bons parents qui auraient pu donner la tendresse, la sécurité, le respect. pardonner c’est se retrouver orphelin d’un bon papa et d’une bonne maman, c’est accepter d’être orphelin. C’est beaucoup pour un seul enfant.

105

Mais renoncer à ces bons parens, dont on a un besoin légitime, ne veut pas dire ne plus jamais avoir d’amour, de respect et de tendresse. On peut trouver ailleurs la tendresse, la reconnaissance. Mais pour cela, il ne faut plus attendre de ses parents d’origine. Et la haine, c’est une manière d’attendre, c’est une manière de garder un lien avec les parents.

106

C’est une manière de se dire « je l’aurais quand même » pour se venger mais au fond le besoin est que l’agresseur reconnaisse ce qu’il a fait.

107

Lorsque un des parents dénonce l’abus, l’enfant retrouve un parent mais au moment où il vit l’inceste, l’enfant est orphelin, abandonné dans la forêt profonde avec les loups comme le petit poucet.

108

Mais attention, le pardon n’est pas le solde de tout compte. Ce n’est pas un coup de baguette magique. C’est un travail intérieur de développement de la personne. La cicatrice reste sensible à jamais mais il n’y a plus d’écoulement intérieur, il n’y a plus de perte de substance et d’énergie. Et c’est important de garder cette sensibilité qui ne démolit pas pour conserver une regard critique, pour dénoncer, pour rester conscient des abus et de ce qui peut blesser l’être humain.

109

La capacité de pardonner et de se libérer va dépendre de l’intensité nocive des sentiments accumulés et non exprimés qui immobilisent le champ affectif de la personne.

110

Le pardon dépend de la terreur intériorisée : si le père était violent, battait femme et enfants.

111

Il dépend également du discours du prédateur au moment de l’abus sexuel : méprisant « tu ne vaux rien », sentencieux « c’est pour te punir », séducteur « tu es gentille avec moi, tu es mieux que ta mère », pervers « c’est pour ton bien ».

112

Le pardon dépend également de l’intention du parent : se servir de l’enfant comme d’un objet sexuel dont il nie l’humanité, pousser l’enfant à ressentir des sensations, le rendre complice « tu as des désirs oedipiens pour moi, tu as du plaisir », prendre l’enfant comme un nounours pour se consoler.

113

La capacité à se libérer dépendra également de l’intensité de l’investissement affectif de l’enfant dans son parent prédateur. Plus l’enfant sera en carence maternelle, plus il aura investi son père, et plus le choc émotionnel sera fort.

114

Le pardon va encore dépendre des représentations du pardon transmises à l’enfant. Parfois, c’est le pardon-soumission : demandes pardon, tu ne dois pas dire Non ! demandes pardon à maman !

115

Ce peut être un pardon gommage : « allez on efface tout ! » un pardon disparition : « allez, il ne s’est rien passé ».

116

La capacité à pardonner va dépendre de l’attention et de la compassion que l’enfant aura reçu de un ou plusieurs témoins bienveillants, c’est à dire des personnes qui auront réussi à lui donner l’espoir dans la vie.

117

Tous ces éléments vont participer à la possibilité de pardonner, c’est à dire de dissoudre le lien de haine intérieur.

Alors surmonte-t-on sa haine ?

118

Je ne pense pas. On n’est pas vainqueur de sa haine. La haine est un sentiment, c’est inscrit dans le corps. Combattre sa haine n’est pas le vrai projet. Il ne s’agit pas de l’éliminer mais de la tolérer et de lui donner une dimension qui pourra s’intégrer dans la vie affective et représentative.

119

Il s’agit de déconstruire un système de défense inefficace pour se reconstruire autrement. Il nous faut accepter ce qu’on a vécu et si l’abuseur ne peut pas reconnaître notre souffrance alors il faut que nous devenions pour nous ce bon parent. Si on a pas été aimé, il va falloir s’aimer soi-même et il faudra souvent réapprendre à s’aimer soi-même.

120

Pour conclure, je peux toujours dire et redire que les maltraitances faites aux enfants préparent les hommes violents et les femmes violentes de demain et que la bientraitance vis à vis des enfants est le garant d’une population adulte respectueuse et tolérante.

121

Mais le pardon, du point de vue psychologique, n’est pas une remise de peine. Ce n’est pas un oubli, encore moins un effacement de la blessure.

122

C’est un soin personnel, c’est le sevrage d’un sentiment toxique qui nous aliène et qui nous transforme. C’est une désintoxication.

123

Il y a un pardon personnel qui est la fin de la haine en soi. C’est un pardon obligatoire pour vivre mieux et il y a un pardon social qui est de reconstruire des liens avec les personnes qui nous ont fait souffrir. Ce pardon n’est pas obligatoire. C’est un choix relationnel.

124

La victime est toujours innocente mais il faut l’aider à prendre conscience des facteurs victimisants : ses besoins frustrés, ses attentes, ses désirs.

125

Et sortir de la haine, c’est sortir de l’anesthésie corporelle et affective.

126

C’est se rencontrer dans notre fragilité d’humain qui a des besoins psychologiques. C’est très dur mais c’est possible on peut tous y arriver avec l’aide d’un autre humain. Car nous avons besoin des autres pour exister et c’est bien pour cela que nous avons été abusés.

Notes

[*]

Texte de son intervention lors du colloque « Lien social, lien familial. Entre protection de l’enfant et droit des familles, quelles constructions à partir des ruptures » organisé par la RAJS-JDJ, le 22 avril 2004 à Chambéry.

Plan de l'article

  1. La contraction
  2. La détente
  3. Le rythme relationnel
  4. L’ambivalence affective
  5. La rencontre de la haine
  6. Le seuil de tolérance à la frustration et à la douleur
  7. Relations précoces et trahisons multiples
  8. L’inceste se prépare dans les relations précoces
  9. Retraverser ces douleurs d’abandon
  10. La vengeance ne soulage que momentanément
  11. Alors faut-il pardonner et comment ?
  12. Alors surmonte-t-on sa haine ?

Pour citer cet article

Robert-Ouvray Suzanne, « Vengeance ou pardon, comment surmonter sa haine ? », Journal du droit des jeunes, 6/2004 (N° 236), p. 44-48.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2004-6-page-44.htm
DOI : 10.3917/jdj.236.0044


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