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Journal du droit des jeunes

2004/8 (N° 238)


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La question du placement des enfants est récurrente et secoue régulièrement la petite communauté des travailleurs sociaux. La pensée suit souvent l’action, notamment dans le cas de placement immédiats. Du reste, même lorsqu’il est anticipé, un placement est difficile à penser, à élaborer en raison du nombre d’affects qui y sont liés. La séparation est ainsi souvent synonyme de rupture, de crise et de conflit.

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Or l’objectif d’une mesure éducatives est … d’éduquer ! Comment alors les personnes concernées, enfants et parents peuvent s’approprier une intervention externe dans leur vie familiale ? En quoi une mesure de protection peut elle avoir une portée éducative ? l’évolution du droit tend ainsi à se débarrasser d’une vision infantilisante où l’indigent, le pauvre, l’exclu, l’usager est présumé ne pas pouvoir prendre en main sa destinée. Malgré de nouveaux droits enfin accordés, quelques questions restent ouvertes chez les professionnels de l’enfance : comment concilier protection et éducation ? Comment aider des parents et des enfants à se déprendre de leurs déterminismes personnels et familiaux ?

Une difficulté à penser la séparation

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Si la séparation est difficile à penser, c’est d’abord en raison de blocages personnels, intimes qui mettent en jeux des représentations de celui qui doit en élaborer le projet. Nous avons tous connu des séparations. L’une des premières tâches qui attend le jeune enfant, est d’opérer une distinction entre le soi et le monde. Ainsi toute l’enfance peut se résumer en un lent décollement des enfants de la sphère parentale pour accéder, au statut d’adulte. Un enfant s’émancipe dans un long processus, marqué par des allers et des retours. Des compromis sont négociés entre l’enfant qui trouve « qu’il n’est pas assez libre » et les parents qui disent « plus tard, quand tu seras plus grand ». Chacun vit une aventure de déprise et de transformation du lien filio-parental, jalonnée d’une myriade d’évènements gais, tristes, dramatiques ou enthousiasmants.

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Ces sentiments sont paradoxaux. D’une part, le détachement signifie l’émancipation, l’ouverture vers la vie. D’autre part, le départ des enfants est aussi un arrachement, une brisure dans une relation que, parent et enfant vont perpétuer indéfiniment. chacun de nous a connu l’envie absolue de prendre son envol, de ne plus vouloir rendre des comptes. À d’autres instants, la chaleur du foyer, les bras et le sourire d’une maman, redeviennent beaucoup plus précieux. Nous avons tous une représentation intime, inconsciente, de ce que devrait être un processus d’émancipation, de la séparation normale d’enfants du cercle familial. Confrontés à la réalité de concevoir le placement d’un enfant, ce vécu resurgit avec des blessures oubliées qui s’ajoutent à l’émotion de l’instant.

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Il est banal de prétendre que l’histoire personnelle de l’intervenant s’ interfère dans ses réflexions. Son vécu personnel surgit d’autant plus fortement que la séparation se déroule dans l’urgence et sans véritable élaboration. Ses sentiments s’amalgament et se cristallisent souvent autour de deux représentations. L’une se définit par les effets émotionnels du cri : « on bat un enfant » et l’autre par la proclamation : « on enlève un enfant ».

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La dernière position se rassemble dans une idéologie familialiste caractérisée par une incapacité à proposer une séparation. Les tenants de cette idéologie stigmatisent la déchirure provoquée par l’éclatement de la famille et prônent un soutien inconditionnel à la fonction parentale. En réalité c’est l’identification aux parents qui prône, avec une difficulté à concevoir la structuration d’un enfant en dehors d’un système familial.

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L’autre position excessive considère l’intérêt supérieur des enfants victimes à se développer dans une sphère étanche dépourvue de tous liens avec des parents jugés « toxiques », « pervers » … Le recours à l’adoption étant fortement préconisé.

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Ces deux idéologies ont nourri de nombreux anathèmes et controverses sur la scène éducative…. Bien entendu, personne ne se réclame officiellement de telle ou telle idéologie. Mais surtout, il est possible d’osciller de l’une à l’autre, de « Ce n’est pas possible, il faut absolument placer ces enfants » à « Cette maman a tout de même des capacités, il faut lui laisser la possibilité de s’exprimer ». Ces variations témoignent du conflit interne de chaque professionnel lorsqu’il tente de concevoir un projet pour ces enfants. Cette difficulté à élaborer une pensée directrice s’explique par la violence de la situation analysée, brutalité qui incite à agir, à chercher des solutions immédiates pour résoudre le problème (faire cesser la violence).

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La difficulté affective, produit d’un mécanisme de défense visant à protéger les représentations intimes du travailleur social (c’est à dire sa personnalité), l’éloigne de ce qui est sa responsabilité. En effet, il doit résister à la tentation de glisser uniquement vers l’action correctrice. Quelle que soit la place occupée, milieu ouvert ou internat, en amont ou en aval de la séparation, il doit être capable de prendre de la distance par rapport à ce qui arrive à l’autre. Il émet un avis que l’autre doit s’approprier.

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En définitive, la violence qu’induit le fait de penser une séparation dans une famille, conduit à appauvrir la réflexion, à chercher à résoudre le problème en cherchant un coupable qui peut, selon le cas, prendre la figure du parent ou celle de l’enfant. Lorsque cet aspect brutal est contenu, il est possible d’entamer véritablement une réflexion quant au dispositif le plus efficace pour soutenir la maturation d’un enfant. Pour cela, il faut un cadre particulier avec un éventail de propositions.

Contenir les représentations personnelles

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Dans les instituts de formation, les différents dispositifs d’accueil sont décrits et visités au cour du cursus de l’éducateur spécialisé ou de l’assistante sociale. Pourtant les étudiants ne semblent pas suffisamment préparés aux lourdes responsabilités qui seront les leurs. De nombreux stagiaires sont effarés de la portée des interventions des travailleurs sociaux au sein des familles ! La remarque qui revient souvent est l’extrême subjectivité des intervenants. Aussi, il serait utile de préparer véritablement l’étudiant à la confrontation avec soi, au renvoi inévitable à sa propre histoire, provoquée par la confrontation avec l’autre. La formation initiale devrait ainsi permettre à chaque étudiant de parler de ses propres représentations et de prendre conscience de la manière dont elles forment un filtre à ses perceptions. Se former à l’éducation, c’est aussi apprendre à se connaître pour mieux se déprendre de sa propre histoire et être plus présent à la rencontre.

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Le travail en équipe, permet une véritable régulation du travail introspectif du travailleur social. Ainsi l’interjection, « toi, on te connaît, tu placerais tout le monde ! ! ! » formulée par une collègue souriante à l’égard de l’éducateur va lui permettre, si la confiance existe, de se déprendre de lui même et de nuancer par la suite ses positions. C’est le petit sourire de la collègue, qui est le plus important. S’il reflète de l’ironie, la tentation de se braquer, de se justifier sera grande mais s’il traduit une gentille compréhension, reflet de conversations antérieures, il permet de sécuriser celui qui parle. Dès lors, avec cette mise en confiance, les tensions sont contenues, les conditions sont réunies pour engager une véritable élaboration.

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Les dispositifs d’analyse de la pratique évoluent souvent vers une sorte d’expertise supplémentaire, une super synthèse nappée du secret et de l’aura de la psychanalyse. Ce mouvement répond par ailleurs à la commande sociale qui exige une meilleure efficacité, dans le sens mécaniciste du terme. Or il faudra bien, un jour, soutenir que l’efficience dans le domaine de l’éducation passe forcément par la rencontre, la friction entre deux personnes l’éducateur et son vis à vis. Un dispositif original a été conçu par Joseph Rouzel, ancien éducateur, psychanalyste et directeur de l’institut européen, psychanalyse et travail social. Il s’agit de mettre au travail, de vivifier par la parole ce qui s’est embourbé dans une relation sans issue. C’est un outil de prise de distance, mais également un moyen de construire un savoir professionnel qui ne relève pas de l’importation de théories savantes venant de l’université. Ce savoir issu de l’expérience de chacun, n’est pas constitué d’objets pouvant être réuni pour faire une théorie scientifique, mais met à distance, débarrasse de toute velléité de transformer l’autre et de le rendre conforme à telle ou telle idéologie. L’une des caractéristiques importantes de cette instance se situe dans le rôle de l’intervenant qui ne dit rien, mais qui joue le rôle de garant du cadre, qui permet à chacun de se mettre au travail. Cette instance est détaillée dans son livre : le transfert dans la relation éducative (Dunod, 2002, pages 103 à 119).

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Dès qu’une démarche véritable de prise de distance des représentations personnelles est entreprise, il est possible, non pas d’éradiquer les difficultés évoquées, mais de les contenir, c’est à dire d’en tenir compte, d’en faire un objet de travail signifiant. Cette démarche engagée, des perspectives de travail nouvelles peuvent s’ouvrir.

Les données de la séparation

Une séparation totale ?

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Il n’existe pas de raison valable pour priver un enfant de la maturation de sa relation à ses ascendants, travail psychique auquel il ne peut échapper. Pourtant, certains parents représentent véritablement un danger physique pour leur enfant. Ce genre de situation appelle une remarque préliminaire.

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Il est extrêmement difficile de reconnaître qu’un parent peut présenter un danger pour son enfant. Cela va à l’encontre de toutes nos représentations. pourtant les chroniques pénales constatent que le lieu où le plus de crimes sont commis, se trouve à l’intérieur des foyers. Des violences de cette nature confrontent l’observateur (l’intervenant social) à un irreprésentable. En effet, elles bafouent deux des interdits structurants, les plus fondamentaux, ceux qui font homme : l’interdit de tuer et l’obligation générationnelle qui veut que les parents protègent les enfants du monde pulsionnel des adultes. Intervenir dans un tel contexte invite à se questionner sur la nature de l’humanité et secoue les repères qui nous structurent intimement. Or il s’avère que cette violence est l’une des plus complexes à penser.

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Ces enfants doivent, en premier lieu, être protégés. La question de la coupure véritable se pose dans la mesure où, par exemple, une instruction judiciaire est en cours et où les auteurs présumés ne doivent pas rencontrer les victimes. Parfois, au retour des visites médiatisées, judiciairement prévues, l’intervenant constate que l’enfant est exagérément déstabilisé. La coupure totale peut donc être envisagée. Toutefois tôt ou tard, l’enfant sortira du dispositif de protection et sera confronté à sa propre histoire. De plus, un enfant coupé de ses parents, fussent-ils monstrueux, ne pourra pas confronter la représentation imaginaire qu’il se fait de ses géniteurs avec la réalité. L’idéalisation, positive ou négative, prendra le pas sur la réalité et l’enfant sera privé totalement de cette déprise progressive du parent idéal qui traverse l’enfance.

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Il faut encore contenir ! C’est à dire accompagner, au fil du temps l’enfant. Puisque ses parents ont été à ce point terribles, l’enfant a le droit de trouver des personnes stables, fiables, auxquelles se confier et qui puissent le rassurer. Les deux dimensions importantes sont alors pour l’enfant une relative étanchéité de sa séparation pour qu’il mature ses liens et un cadre juridique garant de son intégrité et de sa protection. Les intervenants doivent intégrer prioritairement cette protection légale et la rappeler régulièrement à l’enfant.

L’encadrement juridique

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Bien souvent, la première règle bafouée lors d’une séparation est celle qui contraint les humains à se parler. Une jeune fille confiait : « mon père me battait, il a même failli me violer, c’est moi qu’on a puni en me plaçant. La justice aurait été qu’il aille en prison ! » Personne ne lui avait expliqué que son admission dans un établissement spécialisé en raison de ses troubles du comportement était dénuée de tout lien avec l’attitude de son père.

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Ainsi on constate que l’urgence de placer empêche la démarche explicative, la mise en mots à l’intention de l’intéressé. Quelques progrès ont néanmoins été prévus par la loi pour des situations d’urgence dans lesquelles le magistrat doit tenir une audience dans les 15 jours suivant la décision de placement. En principe, la loi dispose que l’audience se tienne avant le placement. Mais qu’est-il réellement dit à l’enfant ?

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L’expérience montre que l’enfant intègre souvent assez mal les raisons de son placement. Dire à un enfant « ton père est alcoolique, tu vas être pris en charge dans une maison d’enfant » constitue une justification biaisée. Il faudrait lui expliquer en quoi la consommation d’alcool de son père, l’absence de personnes ressources (grand-parents, oncles) sont des facteurs qui conduisent le magistrat à le protéger. Pour que le placement ne soit pas qu’une simple mise à l’écart, il faut que l’enfant puisse s’appuyer sur le discours de ceux qui ont eu la responsabilité de conduire la démarche (les décideurs et les accompagnateurs, chacun de sa place). Sans ces paroles, l’enfant ne peut guère s’extraire d’un imaginaire où seuls les adultes savent ce qui est bon pour lui.

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La norme juridique, distincte de la loi symbolique (c.à.d. celle que chacun intègre au travers de son éducation, sans fondement juridique), est légale ou réglementaire. Elle délimite le cadre des interventions qui fixent les dispositifs éducatifs. Justifiée par des pressions sociales en faveur des catégories les plus vulnérables (pauvres, enfants, handicapés), la loi détaille très précisément l’organisation et les finalité des dispositifs sociaux.

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Ainsi toute séparation, en France est soumise à un cadre juridique dont l’ossature est finement précisée par différents textes. Cette notion est importante dans la mesure où elle donne la limite aux interventions de chacun. Qu’il soit juge, éducateur, directeur ou instituteur, chaque adulte prend sa place dans une architecture qui prévoit, parfois, qu’un enfant doit être séparé géographiquement de sa famille. Qu’elle qu’en soit la raison, protection, éducation plus adaptée, problèmes de comportement, la loi fixe des procédures, et des droits que chacun doit respecter.

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Pour le moins, il est donc indispensable que chaque intervenant soit au clair avec les textes de loi en vigueur. Le problème c’est que les principaux intéressés sont souvent ceux qui sont le moins informés de cette législation. Cette situation constitue une « niche » de pouvoir pour les professionnels. Comment comprendre autrement les résistances importantes (plusieurs années pour entériner une décision de la cour européenne des droits de l’homme) à la consultation des dossiers d’assistance éducative par les familles ? Il faut donc le proclamer avec vigueur, aucun travail véritablement productif ne peut s’établir en dehors des intéressés. Penser à la place de l’autre est une ineptie. C’est, une foi de plus, tomber dans la facilité de la résolution, à très court terme, d’un problème dont les racines plongent souvent dans les profondeurs généalogiques. C’est nier la souffrance, oublier la capacité de l’autre à réagir, c’est agir sans penser.

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Il est donc nécessaire d’inventer des outils d’information juridique pour ceux qui sont concernés par des procédures de placement ou même d’accueil dans un établissement. Dans les contrats d’accueil provisoire, des chapitres doivent exister pour établir les droits et obligations de chacun. Lors des placements judiciaires, chaque intervenant doit pouvoir expliquer à l’enfant les motifs de son placement. Rien n’impose l’adhésion, ce qu’il faut c’est que chacun, parents, enfants, ait connaissance des éléments du dossier judiciaire pour se forger un avis éclairé sur sa situation personnelle.

Le temps structurant

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La violence dans les placements immédiats réside dans les délais trop courts. Il n’y a plus le temps pour penser. Certains enfants ont besoin de davantage de temps pour comprendre leurs difficultés et se représenter leur avenir… Ce temps de latence, qui peut durer quelques semaines, est fondamental pour envisager une prise en charge fondée sur un processus dynamique et positif. C’est l’occasion de visiter l’établissement, de faire connaissance avec les nouveaux éducateurs, de réfléchir aux moyens de transport entre le domicile et le lieu d’accueil.

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La période où l’enfant est accueilli est structurée par ses allers et retours dans sa famille. Rien ne dit qu’il soit opportun qu’un enfant reste confié forcément du lundi au vendredi ! Il arrive que des parents soient particulièrement défaillants à certaines périodes de la semaine. Ainsi ce couple qui travaille, mais qui se trouve en difficulté vis à vis de l’alcool. Le travail les aidant à se structurer et à respecter une certaine abstinence, c’est le week-end qu’ils consomment le plus. Justement le jour où leur fille rentre du foyer où elle a été placée, en raison de l’alcoolisme parental.

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Des initiatives heureuses, dans le Gard et dans le Jura (S.A.P.M.N et Foyer St Joseph), permettent une souplesse dans l’accueil d’un enfant. Toutefois, des solutions plus larges restent encore à inventer : est-il normal qu’un enfant qui se trouve en IME ou en Institut de rééducation doive obligatoirement rentrer à son domicile le week-end et pendant les vacances ? Ses troubles disparaissent-ils hors période scolaire ? Pour des raisons purement administratives et économiques, ce dispositif médico-social empêche une souplesse qui permettrait d’enrichir la diversité des interventions.

Prise en compte de la famille

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Une difficulté participe grandement à la violence des réflexions liées à une éventuelle séparation. Il s’agit de l’amalgame, la confusion entre la séparation physique et la rupture des liens. Très souvent, les professionnels du social voient dans le placement d’un enfant la solution qui va lui permettre d’évoluer sans les « entraves » que constituent les liens familiaux. Cette illusion consistant à croire qu’il suffit de changer de pot la graine qui pousse mal, pour qu’elle se développe harmonieusement, est plus répandue qu’il ne le paraît.

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Lorsque la coupure physique est établie, l’enfant ne peut réajuster l’image qu’il s’est construite de ses parents. Or il est crucial pour l’enfant de ne pas rester sur des représentations de parents imaginaires, merveilleux ou monstrueux. Une part importante de son parcours vers l’âge adulte réside dans sa capacité à confronter ses représentations parentales avec la réalité, fut-elle sordide !

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Les enfants, bien que placés, continuent à aménager leurs liens avec leurs parents. Généalogiquement parlant, un placement ne modifie en rien la structure de la parenté. Les enfants resteront fils et fille de… et un accueil en structure spécialisée, judiciaire, une adoption même, ne modifient pas le rapport aux origines… De plus, nous le verrons, le lien aux parents persiste malgré la coupure.

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Aucun dispositif de prise en charge d’enfants (sauf dans le cadre particulier de l’adoption plénière), en France et de nos jours, n’évacue les parents. Dans tous les cas de figures, subsistent au minimum des droits de visites médiatisées. Souvent l’accueil se limite aux jours scolaires, tandis que pendant les vacances et le WE les enfants demeurent dans leur domicile. La question de l’organisation des liens s’ouvre dès que le mirage d’une coupure totale s’éloigne. Nous verrons ultérieurement les possibilités concrètes d’organisation de ces rencontres.

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En outre, un placement est le départ vers une aventure. C’est, pour l’enfant, l’occasion d’une rencontre avec des éducateurs. Au fil du temps, une relation se développe entre eux. Or il est courant que l’enfant vive le nouveau modèle d’identification en rivalité avec celui reçu dans sa famille. L’enfant qui dit « maman » à sa nounou, celui qui entre en conflit avec ses parents parce que son éducateur l’autorise à se rendre seul au supermarché (et pas eux !) expriment ce conflit. Les parents et les éducateurs deviendront modèles positifs ou négatifs, supports d’identification contribuant à l’édification de la personnalité de l’enfant. Pour lui, cette nouvelle source d’identification, qui vient se superposer aux anciennes, ne va pas sans déclencher des conflits. En effet, nouvelle veut dire non conforme aux précédentes. Or, pour un enfant qui va, parfois, passer le plus clair de son temps en institution, ce phénomène n’est pas négligeable. C’est ce conflit qui est dit « de loyauté ». Par ailleurs, le maintien de la relation avec les enfants permet aux parents, la construction d’une parentalité, c’est à dire une maturation de la personnalité. Pour eux ce passage constitue souvent une étape, la consolidation et même parfois l’entrée dans le statut d’adulte. Dans bien des cas, la séparation exacerbe le lien plutôt que de le distendre !

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Plusieurs attitudes sont possibles, mais cette double référence doit être prise en compte. C’est une donnée importante qui va servir d’animateur important au processus d’évolution de l’enfant et de sa famille. Pour développer cette réflexion, il est possible de reprendre les travaux de Paul Fustier, notamment dans son livre « les corridors du quotidien » aux Presses Universitaires de Lyon. Il développe toute la richesse éducative qu’il y a lorsque ce conflit n’est pas éteint et qu’il est reconnu et pris en compte.

Une nouvelle autorité de régulation sociale

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Nous avons évoqué, en première partie, les difficultés sérieuses à élaborer de manière constructive un dispositif incluant une séparation. Des raisons d’ordre pratique viennent encore renforcer cette tendance. Ainsi, chaque service PJJ, PMI, AEMO, AED… qui se penche sur telle ou telle situation, ne prend généralement en compte que son propre réseau professionnel. Les services d’ordre judiciaire ont tendance à proposer des solutions prioritairement de type MECS (Maison d’Enfant à Caractère Social) ou à utiliser le panel des établissements judiciaires (CER, CEF …) D’un autre côté, les équipes du champ sanitaire et social, préconisent plus facilement des IME, IR, hôpitaux de jour… etc. De plus ces instances sont activées par des acteurs bien particuliers (Juge, école, parents, service social de secteur) et la réponse attendue se situe bien souvent dans la filière d’origine.

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Pourquoi ne pas imaginer une structure départementale d’évaluation, de proposition et d’accompagnement ?

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Cette structure aurait pour vocation de fournir aux parents et aux enfants, un meilleur soutien, dans des situations complexes, tendues. Cette structure pourrait également offrir à l’autorité mandataire (juge, CDES, ASE) des éléments plus fournis, précis et dépassionnés. Ces données pouvant alors, au delà du conflit conjoncturel, mettre à jour un processus d’évolution de la famille et de l’enfant et proposer des solutions adaptées. Ses missions pourraient se décliner ainsi :

  • L’élaboration de rapports d’évaluations de la situation de l’enfant dans sa famille.

  • L’accompagnement de rencontres médiatisées, ordonnées par une autorité judiciaire.

  • L’information, en direction des familles et des enfants, concernant les dispositifs judiciaires et médico-sociaux.

  • L’animation et la structuration de réseaux complexes de prises en charge.

L’organisation de ce genre de structure pourrait se faire autour d’un lieu convivial équipé pour permettre les rencontres parents enfants. L’équipe serait composée d’éducateurs, assistantes sociales, psychologues, psychiatres et juristes. Afin de favoriser l’objectivité des professionnels, plusieurs axes pourraient être retenus.

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Premièrement une priorité pourrait être donnée à la stabilité de l’équipe afin de permettre un véritable travail d’équipe où les ressentis personnels n’interfèrent pas trop.

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Par ailleurs, cette fonction régulatrice de l’équipe pourrait être renforcée par un effort particulier de formation. Des crédits supplémentaires pourraient être alloués pour que les professionnels axent leur formation continue dans le sens d’une meilleure prise en compte des questions du sujet et de la relation.

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Enfin, devraient être systématisées des instances d’analyse de la pratique telles que décrites précédemment.

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La nouvelle institution pourrait être saisie par de multiples instances (service social de secteur, école, justice, parents). Lors des saisines judiciaires (JE, JAF) l’équipe aurait un cadre délimité pour intervenir. dans l’hypothèse d’une saisine privée (parents, éducation nationale services sociaux…) une commission de pré évaluation, sous la responsabilité de l’ASE, serait à même de préciser la demande et de fixer le cadre de la future intervention.

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Dès lors, pour une durée de trois mois, une véritable investigation pourrait être conduite sur le plan scolaire, psychologique et psychiatrique. La première démarche consisterait à établir un constat prenant en compte des données précises quant à la situation familiale, scolaire, psychologique. Cette démarche de collecte de données est importante et pourrait être conduite par des personnes différentes (psychologue, éducateur, assistante sociale) Ce bilan pouvant répondre à une situation particulière dans une prise en charge établie dans la durée ou alors, constituer la première approche d’une situation. En soi, elle constitue déjà une rupture. De nombreuses solutions pour étayer une parentalité défaillante (travailleuses familiales, aide au budget, aide éducative à domicile) existent. La séparation ne constitue alors qu’une possibilité au sein d’un panel de solutions différentes.

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Des méthodes de travail pourraient être inventées pour prendre en compte, au maximum, l’ensemble de la structure familiale. Un accompagnement réel de la famille durant le temps de l’intervention, non seulement dans le but de collecter des informations pertinentes, mais aussi pour véritablement accompagner les parents et l’enfant. En effet, si la séparation géographique est pensée comme un moyen d’apaiser et de réaménager un lien trop déstructurant, l’accompagnement est aussi important pour soutenir les évolutions de la relation. Ainsi, par exemple, la difficulté qui consiste parfois en ce que la relation à l’enfant permette aux parents de se construire une parentalité. Comment alors concilier ce processus d’évolution de l’identité parentale avec l’intérêt de l’enfant à quitter le giron familial ?

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Lors de ce cheminement commun, des échanges pourraient s’opérer permettant aux parents de s’approprier, autant que possible les difficultés de leur enfant. Des modalités de restitution du travail d’élaboration de l’équipe, aux principaux intéressés (enfants et parents) sont indispensables et pourraient consister en la remise d’un double du rapport d’expertise, dans le cadre d’une rencontre où celui qui a écrit peut lire et commenter son texte. Lors de cet entretien, il serait également possible de donner des indications quant aux effets que peut avoir l’écrit. Cette aide permettrait aux intéressés de se repérer dans ce qui apparaît comme une véritable jungle aux non initiés, les dispositifs sociaux et médico-sociaux. C’est l’occasion d’une information claire, complète quant aux textes de loi, aux différentes mesures éducatives et d’une présentation des différents établissements proposés avec leurs différentes prestations…

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Une autre particularité de ces instances résiderait dans la possibilité pour le professionnel qui a conduit plus particulièrement l’évaluation d’ accompagner la famille dans ses conséquences (dans la mesure où elles sont acceptées). Une histoire commune peut ainsi se nouer et l’accompagnement peut alors véritablement prendre son sens. De plus, ce cheminement commun permet de mesurer les écarts entre les objectifs visés et les résultats obtenus. Cela permet en quelque sorte une évaluation de l’évaluation !

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Dans le cas particulier de parents très défaillants (psychoses, déficience mentale) cet accompagnement permettrait également aux parents de s’approprier les parties positives de leur parentalité, tout en délimitant les aspect carentiels de celle-ci. Dès lors, une approche pourrait viser d’une part, à ce que l’enfant « arrive à faire » avec les carences de ses parents, et aussi que ceux-ci prennent conscience de ce que leur attitude induit comme inadéquations dans l’éducation de leur enfant.

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Par ailleurs, ce genre de structure pourrait constituer un lieu-ressource pour les autres institutions. Ces intervenants extérieurs pourraient ainsi coordonner les prises en charge complexes. Certains enfants sont pris en charge par différentes institutions qui ont du mal à harmoniser leurs actions. C’est le cas, par exemple, des enfants qui errent d’institutions hospitalières en établissements judiciaires sans qu’une continuité soit assurée. Un autre exemple concerne les enfants placés en IME tout en étant sujets de mesures judiciaires de placement. L’IME étant fermé le WE, l’enfant se rend en MECS et des écarts se créent entre les interventions. Dans ces situations, le recours à l’instance ayant conduit l’évaluation initiale permet de redonner de la cohérence à la prise en charge globale de l’enfant. Cette intervention, dans le cadre de l’accompagnement post évaluation aurait pour objet de structurer les réseaux, d’éviter les incohérences et les interventions fonctionnant en doublon. Pour l’intéressé et sa famille, cela permettrait de minimiser le morcellement de la prise en charge. Cette structure, à vocation évaluative et de conseil, pourrait utilement être associée à un autre dispositif dont la fonction serait d’accompagner le lien distendu par l’éloignement. D’autant que, l’évolution de la famille en France génère de nombreuses situations où le conflit parental ne permet pas aux enfants d’avoir accès à l’un de leurs parents. Le Juge aux affaires Familiales ordonne régulièrement des droits de visites médiatisés, accompagnés, en lieu neutre ou non. Ces nombreuses modalités de reprise et de traitement du lien pourraient être conduites par ce dispositif qui pourrait accueillir des enfants accompagnés de leurs parents, dans un lieu neutre, en présence de professionnels qui seraient capables de soutenir une relation renaissante ou en devenir. De même, le juge des enfants ordonne fréquemment des droits de visites médiatisés particulièrement délicats à conduire. Les éducateurs s’inscrivent ainsi dans cette double dimension qui nécessite d’une part à penser la séparation et d’autre part à accompagner la structuration de liens complexes.

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Les conseils généraux sont les mieux placés pour mettre en œuvre ce type de structures en ce qu’ils centralisent déjà presque toutes les actions de protection de l’enfance. Ces structures seraient particulièrement utiles pour l’ensemble des citoyens qui ont eu à vivre un divorce et dont la continuité des liens avec leurs enfants est menacée.

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Le chemin ne se trouve que dans des « mi-dires ». Il n’y a que des « mi-solutions » résultats ponctuels et transitoires, sans cesse réévalués, sans cesse réaménagés. Penser la séparation c’est renoncer aux savoirs, abandonner l’illusion de résoudre le problème et s’engager, humainement aux côtés d’un enfant et de sa famille, pour l’aider à grandir. C’est renoncer à la griserie du pouvoir portant sur l’intime de l’autre, c’est mesurer sa propre responsabilité.

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« La vérité seule parle, alors que le langage ne peut que mi-dire la parole. À vouloir parler en vérité, il ment » D. Vasse (L’autre du désir et le dieu de la foi)

Notes

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Éducateur spécialisé jmvauchez@ifrance.com

Plan de l'article

  1. Une difficulté à penser la séparation
  2. Contenir les représentations personnelles
  3. Les données de la séparation
    1. Une séparation totale ?
    2. L’encadrement juridique
    3. Le temps structurant
    4. Prise en compte de la famille
  4. Une nouvelle autorité de régulation sociale

Pour citer cet article

Vauchez Jean Marie, « Aider à penser la séparation », Journal du droit des jeunes, 8/2004 (N° 238), p. 10-14.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2004-8-page-10.htm
DOI : 10.3917/jdj.238.0010


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