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Journal du droit des jeunes

2005/1 (N° 241)


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La parentalité est fondamentalement culturelle. Didier Houzel dans le rapport commandé par le ministère des Affaires sociales et présenté en 1999 en souligne trois constituants essentiels. Ainsi, le fait d’être parent s’inscrit selon ce rapport :

  • dans l’exercice du droit à travers par exemple la nomination de son enfant ;

  • dans l’expérience à travers par exemple le ressenti émotionnel à l’égard de son enfant ;

  • enfin, dans la pratique qui concerne les gestes quotidiens qu’on lui prodigue.

Il apparaît dans cette présentation, qui résonne avec l’article 311-2 du Code civil, parlant à propos de la filiation, de nomination, de réputation et de traitement, que la réalité biologique n’est pas nécessaire pour devenir parent même si elle est le plus souvent fréquente ; l’exemple de l’adoption l’illustre bien.

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Notre propos souhaiterait montrer l’enracinement de la filiation dans la puissance symbolique de la parentalité à partir de deux types de situation :

  • Dans le cas d’une adoption, le sujet, même s’il tente de connaître celle qui l’a mis au monde, revient vers ceux qui l’ont nommé, désiré et élevé.

  • Dans le cas d’un enfant protégé (bénéficiaire d’une protection administrative ou d’une mesure judiciaire), l’itinéraire de placement ne pouvant guère constituer son histoire l’enfant reste fondamentalement référé à sa généalogie.

Cette réflexion va tenter de dégager les constituants de la problématique de filiation afin d’en mieux comprendre les manifestations mais aussi les répressions dans l’histoire d’un sujet. La consultation des dossiers par les usagers nous montre la réalité de la pression généalogique chez chacun d’eux.

La généalogie fonde envers (et parfois contre) la biologie le dynamisme de l’histoire personnelle

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Récit de consultation : Yvette se manifeste auprès du service ASE une vingtaine d’années après avoir confié son enfant à l’adoption. Elle souhaite pouvoir la revoir et nouer des liens.

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Deux ans plus tard, c’est au tour de l’enfant, Elodie, de prendre contact avec le service pour connaître ses origines.

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Cette volonté de part et d’autre autorise donc le service à proposer sa médiation dans leur rencontre.

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La préparation auprès de chacune durera 11 mois avant de pouvoir mettre en place une rencontre.

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Lorsque Elodie est reçue par le service, elle nous fait part de « son besoin » de retrouver sa mère biologique. « Il me manque quelque chose, j’ai toujours été mal parce que je ne savais rien ». « Je suis instable dans tout ce que je touche, tant dans mon activité que dans ma vie amoureuse ou amicale ».

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Lorsqu’elle apprend qu’Yvette s’est manifestée et la recherche, Elodie laisse éclater sa joie « c’est formidable, je pensais que je ne l’intéressais pas et tout d’un coup, tout ce que j’avais pu imaginer s’envole ».

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Au cours des différents entretiens que nous aurons avec elle, elle nous explique qu’elle est en conflit avec sa mère adoptive. Elle lui reproche de tout décider pour elle alors qu’elle a 23 ans, qu’elle veut la façonner à son image et que cela lui est insupportable.

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Nous lui parlons des motifs de l’abandon (mère célibataire ayant déjà un enfant élevé par les grands-parents et ceux-ci ne pouvant se charger d’un second - est notée aussi l’immaturité d’Yvette au moment de la naissance) ; Elodie se sent soulagée « c’est comme si vous m’aviez arraché un poids de la poitrine ». Elle comprend que ce n’est pas elle qui a été rejetée mais que le contexte ne permettait pas à Yvette de la garder.

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Cette mère de naissance devient alors « idolâtrée » : « j’aurais fait comme elle, je la comprends - je veux lui dire merci pour le courage qu’elle a eu ». Lorsqu’on lui parle de l’immaturité d’Yvette et de son côté volage (noté dans le rapport social), elle nous dit « je suis comme elle ».

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Tout est bon pour qu’Elodie trouve des points de ressemblance avec cette mère biologique qui la hante depuis son enfance.

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L’accent est mis au cours de ces entretiens sur l’appartenance d’Elodie à sa famille adoptive et sur l’absence de tout lien avec cette mère biologique.

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Elodie nous dit en être consciente : « ma famille c’est celle qui m’a élevée et aimée, ce sont mes parents, mais j’ai toujours eu et j’aurai toujours une place dans mon cœur pour Yvette ».

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Malgré cette affirmation, Elodie laisse apparaître une certaine incohérence : critiques sévères envers ses parents adoptifs et projets de construction d’un lien avec cette mère de naissance idéalisée.

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Les mois de préparation seront difficiles pour les parents adoptifs, car Yvette prend beaucoup de place dans le discours d’Elodie.

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La préparation d’Yvette consistera à lui faire prendre conscience qu’Elodie est inscrite dans sa famille d’adoption et qu’aucun lien filial ne pourra être tissé avec sa mère de naissance.

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Les premiers instants de leur rencontre laissent un certain malaise. Yvette se jette dans les bras d’Elodie en lui disant « ma fille tu es belle ».

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Elodie reste figée, le visage interrogatif et envahi par l’émotion…

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Quelques jours plus tard, Elodie appelle le service pour que l’on intervienne auprès d’Yvette afin qu’elle cesse de l’appeler : « elle est trop envahissante, je ne lui ressemble pas. Elle n’a rien à voir avec ma vie…je ne veux pas deux familles ».

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Le mal-être d’Elodie va perdurer plusieurs mois. Il y aura même rupture avec sa famille d’adoption, mais pas de liens pour autant avec sa famille biologique…

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Deux ans après cette rencontre nous avons eu des nouvelles d’Elodie. Elle va se marier prochainement. Après avoir franchi des zones de turbulences, les liens avec ses parents d’adoption se sont renoués et sont beaucoup plus forts qu’avant. Elle a coupé tout contact avec Yvette.

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La mère adoptive d’Elodie dit dans son dernier courrier « aujourd’hui tout est formidable, plus que jamais Elodie dit être notre fille, nos relations mère/fille sont magnifiques ».

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Commentaires. Cet exemple montre clairement la complexité du lien filial et fondamentalement - malgré quelques résurgences - son inscription dans le symbolique. L’enfant se reconnaît comme venant de ceux qui le nomment, le désirent et l’élèvent.

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L’actuelle volonté de la loi n° 2002-93 du 22 janvier 2002, invitant toute femme désirant accoucher sous le secret, « à laisser des renseignements sur sa santé et celle du père, les origines de l’enfant et les circonstances de la naissance ainsi que sous pli fermé, son identité » (art. L.222-6 du Code de l’action sociale et des familles), ne contredit pas les effets généalogiques de l’adoption. Au contraire, cette mise à mal du secret de l’origine tend à formaliser une réalité, la dépasser et lutter contre l’impact imaginaire et potentiellement destructeur de ce secret. C’est ce que vivra Elodie qui en découvrant la réalité concernant sa mère de naissance traversera des turbulences - liées tout autant au dévoilement du secret qu’à sa durabilité dans son enfance - avant de retrouver une place dans son histoire familiale.

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Les dimensions, juridique, émotionnelle et quotidienne de la parentalité jouent à plein dans la famille adoptante offrant à l’enfant une place dans la généalogie familiale. C’est ce qu’Elodie a découvert dans la recherche de ses origines ! qu’elles sont dans sa famille d’adoption.

La quête peut se contenter d’un leurre familial

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Pour autant dans la situation de placement, à la suite d’une protection administrative ou judiciaire, la consultation du dossier révèle chez l’usager, sous des attitudes complexes et ambivalentes, la recherche en fait de la référence généalogique. L’enfant peut avoir vécu le - ou les - placement(s) sans vraiment savoir d’où il venait ni où il allait. Le présent de sa situation lui servait aussi de passé et d’avenir ; il s’y réfugiait. Il n’y avait pas d’étapes de vie dans cet itinéraire qui lui permettaient de se poser. L’ombrage de l’arbre généalogique cédait la place à celui d’une tente que l’enfant était parfois amené à remonter à chaque nouveau placement. Là, le placement était utilisé comme seule référence identitaire. Pourtant la filiation résiste au leurre de l’itinéraire pour se proposer comme fondement à l’histoire du sujet.

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Récit de consultation : Édith, 40 ans, désire consulter son dossier pour connaître ses antécédents héréditaires, car son fils de 3 ans a des problèmes de santé : « il ne grandit plus ».

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Elle recherche donc dans ses racines les causes possibles de cette maladie. Notons que lors de l’entretien téléphonique, il lui a été dit qu’il n’y avait pas d’éléments médicaux dans le dossier ; elle décidera de le consulter quand même.

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Édith est issue d’une fratrie de plusieurs enfants. Tous ont été placés en famille d’accueil par décision de justice (retrait de l’autorité parentale). Édith a 3 ans quand elle est placée en famille d’accueil.

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Vu la proximité des familles d’accueil, les liens fraternels sont maintenus. Par contre, il n’y a plus aucune relation avec les parents.

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Lors de l’entrevue, Édith nous dit que sa famille d’accueil est sa famille, « ils nous ont élevé comme leurs propres enfants, pour moi c’est mon père et ma mère ».

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Elle nous précise que seuls les éléments concernant la santé l’intéressent « le reste je le connais, de toute façon je ne veux rien avoir à faire avec mes parents biologiques, ils ne m’intéressent pas, je n’ai aucune intention de les retrouver ».

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Son seul intérêt est donc de pouvoir trouver une explication au problème de santé de son fils.

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Malgré le désintérêt qu’elle affiche à l’égard de son histoire et celle de ses parents, Édith compulse tout de même son dossier. Comme annoncé, aucun élément de réponse au problème de son fils n’y figure.

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À la fin de la consultation, Édith dit « puisqu’il n’y a rien dans le dossier concernant la santé et pour mon fils, je suis prête à faire un effort pour contacter mes parents afin d’avoir des informations qui me permettraient de trouver une explication à ce problème ».

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Cependant, nous avons senti lorsqu’elle nous disait cela, une énorme crainte quant à cette reprise de contact. Elle nous a expliqué « si je renoue des liens avec mes parents je ne voudrais pas que cela rétablisse une quelconque obligation alimentaire vis à vis d’eux ». Nous l’avons rassurée sur ce point en lui faisant part des positions des juges sur ce sujet vis à vis des enfants qui avaient fait l’objet d’une longue prise en charge par l’ASE. Le fait de ne plus avoir de lien était pour elle un moyen de préserver toute sollicitation extérieure.

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Son discours vis à vis de ses parents n’est ni positif, ni négatif mais neutre. Comme si elle parlait d’étrangers.

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Par contre, lorsqu’elle s’exprime sur sa famille d’accueil, son discours est empreint de sentiments chaleureux, plein d’affection. Elle les reconnaît comme ses parents.

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Ses enfants ignorent tout de son histoire : « ils ne sont au courant de rien, ils croient que ma famille d’accueil est ma vraie famille, d’ailleurs ils les appellent papi et mamie ».

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Cependant, elle rajoute que sa fille commence à lui poser des question sur la différence des noms. Édith ne lui répond pas sous prétexte qu’elle est trop jeune (6 ans). Est-ce la vraie raison ?

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On peut penser que ce passé la gêne vis à vis de la vérité qu’elle a cachée à ses enfants, vis à vis de la peine qu’elle pourrait faire à sa famille d’accueil : « ils ont tant fait pour nous » - et surtout ce passé la gêne vis à vis d’elle-même par rapport à la volonté qu’elle a mis pour s’inscrire dans une famille qui n’était pas la sienne et dont elle voulait se persuader du contraire.

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Aujourd’hui elle en prend mieux conscience du fait de sa démarche.

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En fin d’entretien Édith évoque la possibilité de reprendre contact avec ses parents prétextant toujours le problème de croissance de son fils comme s’il lui fallait encore une excuse.

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Elle dit qu’elle va parler de son histoire à ses enfants. Édith a-t-elle amorcé une réconciliation avec son passé qui lui permettrait de mieux se situer ? Y a-t-il un lien à faire entre l’âge de son placement (3 ans) et l’âge de son fils au moment où elle fait cette démarche (3 ans) ?

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Commentaires. Cet exemple nous montre une sorte de leurre dans l’attachement qui se redouble de complexité et d’ambivalence. Il est difficile pour Édith d’accepter des sentiments contraires à ceux qu’elle s’avoue consciemment : l’attachement à ses parents délaissants ; l’animosité à l’égard de sa famille d’accueil.

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Cet exemple montre que dès qu’un sujet est sollicité dans ses origines, le désir profond resurgit et se dit personnellement avec insistance et dans ce cas là avec une part de violence et de maladresse.

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Sans que le sujet y soit préparé, son désir en lui réclame de retrouver l’étape fondatrice de sa vie et ses déclinaisons plus ou moins abouties. Même si la quête est fruste et la réponse pauvre ou incomplète c’est la seule référence généalogique qui va redonner l’élan de vie et produire le désir de transmettre à son tour.

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L’acte de naissance pour les enfants adoptés aussi bien que pour ceux qui sont « placés » constitue le fondement de leur « pousse-à-vivre » ! Tout parcours de vie conduit de la réception de ses origines symboliques à la transmission de celles-ci aux générations futures.

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Le placement vient en fait comme étayage à l’histoire individuelle. Il n’est pas en substitution mais en suppléance pour conduire l’enfant vers sa propre généalogie.

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La loi de janvier 2002 relative à l’accès aux origines des personnes adoptées et pupilles de l’état comporte deux risques : celui de sacraliser l’origine dans sa dimension biologique et celui de ne pas l’inculturer dans les trois dimensions dont parle D. Houzel.

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L’acte de naissance, qu’il soit l’inscription d’une filiation biologique ou adoptive, est le point d’appui de l’histoire individuelle et du processus de sa transmission. C’est en tant qu’acte juridique qu’il constitue ce point d’appui.

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La réalité biologique peut constituer - ou non - un élément de cet appui.

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Redonner sa puissance à l’état civil c’est accepter qu’il transcende le biologique. La loi française doit être bien comprise dans ce sens y compris par les usagers qui parfois à cause de la souffrance liée à l’abandon ou au placement laissent la place à un imaginaire ambivalent et désordonné : idéaliser ou diaboliser le géniteur ; mettre la famille d’accueil en position de substitution parentale…

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Certes la parentalité se vit dans des formes spécifiques au sein de chaque société. Aujourd’hui en France le juridique, l’émotionnel et l’éducatif lui donnent ses formes les plus habituelles et pour chacun des interlocuteurs, fondatrices.

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Être parent de son enfant c’est s’en reconnaître.

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Abandonner son enfant c’est céder sa place de parent à un autre qui l’inscrira dans sa généalogie.

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Par contre, dans le cadre de la protection d’un enfant non abandonné (décision administrative ou mesure judiciaire) l’accueillant se doit de rendre à l’enfant ses parents pour qu’il puisse se situer dans son histoire de vie et la transmettre à ses descendants.

Notes

[*]

Conseil général des Pyrénées Atlantiques - Service Enfance et Famille

Plan de l'article

  1. La généalogie fonde envers (et parfois contre) la biologie le dynamisme de l’histoire personnelle
  2. La quête peut se contenter d’un leurre familial

Pour citer cet article

Bénavente Alice, Mialocq Henri, Puyo Sandrino, « Histoire d'adoption ou itinéraire de placement : question de généalogie », Journal du droit des jeunes, 1/2005 (N° 241), p. 15-17.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2005-1-page-15.htm
DOI : 10.3917/jdj.241.0015


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