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Journal du droit des jeunes

2005/1 (N° 241)


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Être parent c’est être « contenant ». Derrière cette image, il y a une double idée : l’idée d’être cadrant au sens de fixer des cadres, des limites aux désirs de l’enfant, mais également l’idée d’être enveloppant au sens protecteur, rassurant et affectueux du terme. L’enfant et surtout le petit enfant vit dans un monde de besoins : des besoins physiologiques bien sûr mais aussi des besoins psychologiques. Le fait de prodiguer des soins purement physiques sans les accompagner d’affection est un cas bien connu de maltraitance que l’on nomme « carences affectives ».

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Le développement de l’enfant suppose qu’il sache s’approprier ses besoins et les transformer en désirs. Si dans les sociétés humaines l’alimentation est devenue une culture c’est parce qu’elle répond à autre chose que la simple satisfaction du besoin de manger, c’est parce qu’elle est aussi un désir et un plaisir.

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C’est l’adulte qui aide l’enfant à transformer ses besoins en désirs. D’une part en lui montrant que ce qui est bon pour lui n’est pas nécessairement ce dont il a envie, c’est à dire en lui apprenant à sortir de sa subjectivité, de son égocentrisme, et d’autre part en lui apprenant à différer la satisfaction de ses besoins, à sortir de sa logique de l’immédiateté, du « tout tout de suite », c’est à dire en lui apprenant la frustration.

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Être contenant c’est donc un juste équilibre à trouver vis à vis des besoins de l’enfant entre attention (amour) et frustration (autorité) nécessaire à son développement.

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L’autorité est une frustration nécessaire, ce qui fixe les limites et concrètement il n’y a pas d’autorité sans interdits. Un des grands problèmes de l’adulte d’aujourd’hui c’est de savoir comment dire non à l’enfant.

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Savoir dire non à l’enfant c’est ne pas laisser l’enfant livré à ses propres pulsions. On n’imaginerait pas d’offrir un dictionnaire à quelqu’un qui ne sait pas lire. Or laisser l’enfant seul face à ses pulsions c’est comme le laisser se débrouiller face au grand livre de la vie sans lui avoir donné les clefs de lecture.

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Mais l’autorité qui ne s’accompagne pas d’attention, d’amour, est vécue par l’enfant comme une violence gratuite, comme une injustice. De même l’autorité d’aujourd’hui n’est pas le pouvoir, mais une délégation de pouvoir. Une formule latine célèbre disait que « le peuple a le pouvoir et le Sénat a l’autorité ».

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Si pendant des siècles, l’autorité et le pouvoir se confondait autour de la figure du père, de ce qu’on appelait alors la puissance paternelle, depuis un peu plus d’un siècle et surtout depuis une cinquantaine d’année la société n’a cessé de jouer un rôle majeur dans l’éducation des enfants et de prendre progressivement la place de la puissance paternelle.

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Aujourd’hui l’autorité des adultes qui entourent l’enfant est plutôt une délégation de pouvoir que fait la société vis à vis de ces adultes, sans nécessairement, on le verra, qu’ils aient la possibilité d’assumer cette responsabilité et sans nécessairement, on le verra également, qu’il y ait continuité entre les formes d’autorité auxquelles est confronté l’enfant.

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D’autre part il me semble important d’insister sur un point essentiel de ce qu’on nomme la socialisation de l’enfant, c’est à dire les rites initiatiques.

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L’ethnologue Maurice Godelier avait cette formule « Ce ne sont pas les groupes sociaux qui font société, ce sont les rituels ». Depuis l’origine de l’humanité, le développement de l’enfant a été accompagné par des rites de passage. Ainsi on sait la place de ces rites dans les religions notamment, mais pas seulement.

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Ces rites permettent à la fois de donner à l’enfant le sentiment de grandir à travers une succession d’étapes et à la fois ils confèrent aux adultes une autorité symbolique puisqu’ils sont ceux qui ont déjà franchi ces étapes et qu’ils sont aussi ceux qui valident pour l’enfant le franchissement de ces étapes.

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On sait qu’aujourd’hui ces rituels se sont affaiblis dans la société française, ce qui fait qu’ils tendent à se reconstituer par les enfants eux-mêmes et entre eux, souvent sur la seule loi du plus fort. Il n’est qu’à voir les dérives des bizutages ou encore le rituel des tournantes chez les adolescents.

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Enfin, toute autorité suppose légitimité, crédibilité et efficacité.

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La légitimité est très tôt conférée par l’enfant à l’adulte qui est attentif à lui et qui le rassure. L’enfant perçoit très tôt l’adulte ou les adultes qui s’intéressent à lui.

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La crédibilité s’appuie sur la légitimité de l’adulte et sur la cohérence de son comportement vis a vis de l’enfant. Pour l’enfant, l’adulte crédible est celui qui s’intéresse régulièrement à lui et de façon continue, qui entretient avec lui une relation.

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On voit bien d’ailleurs les risques que cela comporte vis à vis des comportements pédophiles qui peuvent être compris par l’enfant comme une marque d’attention à son égard et non pas comme un danger.

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L’efficacité enfin s’appuie autant que possible sur la légitimité et la crédibilité, mais surtout sur ce que l’enfant peut comprendre. Pour l’enfant ce qui importe c’est que l’on comprenne sa demande. Ce n’est pas d’y céder. Être efficace c’est avant tout de montrer qu’on comprend la demande de l’enfant dans sa propre logique du moment et d’y répondre de façon adaptée. L’enfant à qui on dit « non » répond invariablement « pourquoi ». C’est la réponse à ce « pourquoi » qui est importante.

Définitions historiques

La manière dont les sociétés humaines ont perçu l’enfant a connu trois grandes périodes :

  • la première période est ce qu’on pourrait appeler l’enfant comme objet d’élevage ;

  • la seconde période est ce qu’on pourrait appeler l’enfant comme objet d’éducation ;

  • la troisième période est ce qu’on pourrait appeler l’enfant comme sujet.

L’enfant comme objet d’élevage

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Il existe au musée du Louvre, dans le secteur des antiquités romaines, une très belle stèle funéraire sur laquelle est sculpté le visage d’une petite fille. Le texte inscrit en dessous parle de la douleur des parents et la pierre est constellée d’étoiles.

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Les romains pensaient que les petits enfants avant trois ans n’avaient pas d’âme et qu’à leur mort ils se transformaient en étoile. C’est d’ailleurs l’origine de ce que la religion chrétienne appellera plus tard les « limbes des enfants » pour désigner le lieu des enfants morts sans baptême.

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Dans le monde entier il existe des sépultures ou encore des momies de petits enfants, qui remontent à des millénaires et qui montrent que très tôt l’humanité a eu ce qu’on appelle « le sentiment de l’enfant ».

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Toutefois il est très probable que les parents de la petite fille du Louvre étaient des patriciens, des gens fortunés, et il faut savoir qu’à la même époque il était courant d’exposer les nouveau-nés, c’est à dire de les abandonner dans un lieu public connu de tous, si le père le décidait ainsi.

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Philippe Ariès, auteur d’un ouvrage appelé « L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime » avait défendu la thèse que le sentiment de l’enfant était une invention relativement récente puisqu’elle aurait remonté au 17ème siècle et qu’auparavant l’enfant, ou plus précisément le petit enfant, n’aurait pas été perçu dans sa spécificité et même que les parents n’avaient pas de sentiments particuliers vis à vis de leurs petits enfants. En fait les choses sont plus complexes :

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Pendant des millénaires et jusqu’à une époque récente, le petit enfant n’a pas fait l’objet d’une attention particulière de la part des sociétés humaines. Non pas que le petit enfant soit sans intérêt pour les adultes, mais parce que la place qui lui était assignée n’était pas spécifique.

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À l’image de ces sociétés, essentiellement rurales, la perception du petit enfant se faisait dans un contexte d’élevage. Le petit enfant était considéré un peu comme un petit animal, mais cela ne voulait pas dire qu’il n’y avait pas d’affection.

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En pratique, on peut constater sur un plan historique et même anthropologique, une frontière nette entre :

  • d’un côté le petit enfant dépendant ;

  • d’un autre côté le petit enfant qui a acquis suffisamment de maîtrise psychomotrice pour marcher, parler et exécuter certains gestes simples et devenir une force de travail potentielle.

Le petit enfant dépendant : c’est grosso modo l’enfant jusqu’à trois ans. À une époque où la mortalité infantile est très forte, où la seule réalité quotidienne est la subsistance, où l’intégralité de la vie humaine se résume à la force de travail pour l’immense majorité de la population ou à la guerre pour les autres, le petit enfant dépendant est une charge, une bouche inutile à nourrir. De plus dans la représentation collective, il n’est pas tout à fait un être humain, tout simplement parce que les critères de l’être humain sont ceux de l’adulte.

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En pratique, le seul regard porté sur ce petit enfant dépendant c’est sa viabilité et son utilité. Sa viabilité est incertaine : le petit d’homme met plus de temps que les autres mammifères à acquérir un minimum d’autonomie. Il est aussi plus fragile et la mortalité infantile est énorme pendant des millénaires et elle l’est toujours aujourd’hui dans des pays comme en Afrique noire. C’est l’estimation de cette viabilité, toujours par le père, qui détermine son utilité.

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Son utilité peut être immédiate : il peut être admis dans le cadre tribal ou familial, ou échangé ou vendu, ou encore sacrifié aux dieux comme tout animal. Mais il a alors une valeur symbolique. Sinon il est supprimé.

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Le père ne s’intéresse pas au petit enfant tant qu’il n’est pas viable. Dans certaines sociétés, comme chez les grecs et les romains, il a le droit de vie et de mort sur lui – surtout s’il est malingre ou si c’est une fille - ou encore il a le droit de le vendre comme esclave. Dans d’autres sociétés comme les égyptiens, les hébreux ou les germains, l’infanticide est interdit, mais pas l’abandon.

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Sa dépendance est étroitement liée à la femme qui le nourrit, que ce soit sa mère ou une autre nourrice. Cette dépendance est réciproque : dès l’origine de l’histoire de l’humanité le rôle féminin est défini par la dépendance du petit enfant à la femme et par la dépendance de la femme au petit enfant.

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Toujours est-il que très tôt dans l’histoire de l’humanité la femme et le petit enfant ont été confiné dans un mode de représentation jugé inférieur. Comme quantité négligeable.

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Le petit enfant qui a acquis suffisamment de maîtrise psychomotrice pour marcher, parler et exécuter certains gestes simples et devenir une force de travail potentielle c’est dès l’âge de trois ans le petit enfant qui est déjà en mesure de travailler et à ce titre qui cesse d’être une bouche inutile à nourrir. Il devient un adulte en miniature.

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Dans le contexte rural et artisanal, il accompagne sa mère dans les champs pour les travaux de glanage, il commence à apprendre par imitation les gestes de son père si c’est un garçon, de sa mère si c’est une fille. Plus tard, dans le contexte industriel, à partir du 18ème siècle, le petit enfant accompagne également sa mère notamment dans les filatures ou ses petits doigts sont appréciés mais également, si c’est un petit garçon, il se voit confier des missions plus spécifiques comme le travail dans les galeries de mine où les adultes n’ont pas accès à certains boyaux trop étroits et ceci dès l’âge de trois ans. Cela se passait en Angleterre au 18ème siècle puis en France au 19ème siècle. Selon l’ONU cela se passe toujours actuellement en Amérique Latine.

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En 1841, suite au fameux rapport Villermé, un médecin qui dénonçait les conditions de travail des petits enfants et qui a montré que cela entraînait des carences qui les rendaient ensuite inaptes à faire l’armée, une loi a interdit le travail des enfants de moins de huit ans, mais pour les entreprises de plus de 20 salariés seulement.

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On connaît moins la place des petits enfants de plus de trois ans dans les guerres, hormis la figure emblématique du tambour. On sait qu’elle a joué un rôle dans les massacres cambodgiens dans les années 70, ainsi que dans la guerre Iran/Irak des années 80. On sait aussi que dans nombre de pays africains confrontés à la guerre, l’utilisation des enfants dès trois ans est une constante.

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Enfin il n’est pas nécessaire d’aller très loin (le métro parisien en atteste) pour constater l’efficacité des petits mendiants issus des pays de l’est et contraints de ramener de l’argent sous peine de sévices.

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Le fait de traiter ainsi l’enfant n’est pas choquant pour ces sociétés puisque encore une fois il est considéré à la fois comme un adulte en miniature et à la fois comme un petit animal qu’il faut dresser. Frapper un enfant pour le corriger, pour le dresser comme on le ferait d’un petit chien était chose normale, et quand Erasme à la fin du Moyen Âge ou encore Jean Jacques Rousseau à la fin du 18ème siècle suggèrent que les coups ne sont pas nécessairement la meilleure forme d’élevage, ils sont totalement incompris.

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En fait l’enfant n’offre un intérêt réel pour les adultes qu’à partir du moment où il est considéré comme un petit adulte. Dès l’origine des cultures humaines, les sociétés ont mis en place des rites de passage qui définissent le passage de l’âge enfant à l’âge adulte. Généralement ces rites se situent aux alentours de la 7ème année le fameux « âge de raison » qui correspond à la sortie du gynécée dans les sociétés méditerranéennes.

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Ces rituels ont une constante : ils affirment une identité sexuelle. Ainsi même s’ils ne sont pas en mesure de procréer, les enfants de cet âge peuvent être mariés. L’importance donnée à ces rites de passage, dans toutes les civilisations, montre bien l’importance donnée à l’entrée dans l’âge adulte et la nécessité de rejeter la petite enfance.

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A ces époques on passait directement de l’enfance à l’âge adulte, un adulte en miniature certes mais un adulte quand même. Des notions comme la pré adolescence, l’adolescence, le jeune majeur n’avaient pas de signification à l’époque.

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Dans la société française, depuis le début du Moyen Âge jusqu’au milieu du 19ème siècle, cette conception a prévalu et elle a été entièrement construite autour de la famille, d’abord par l’Église ensuite par l’État. Il faut rappeler que c’est l’Église qui a d’abord organisé la société française comme le reste de la société européenne (à l’époque féodale l’idée de « société française » n’avait d’ailleurs aucune signification). L’Église a institué le mariage moderne au 12ème siècle ainsi que les registres des naissances. Les registres paroissiaux permettaient d’identifier les parents comme les enfants et donc d’instaurer un ordre public dans la gestion des patrimoines ainsi qu’une certaine protection vis à vis des femmes.

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Pendant tout le Moyen Âge le conflit larvaire entre la Monarchie (c’est à dire l’État) et l’Église se fera au profit de l’Église. Il faudra attendre le 17ème siècle avec Richelieu, puis Mazarin puis Colbert pour que s’instaure une logique d’État indépendante de l’Église.

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Cette logique est un durcissement des pré-conisations de l’Église dont on peut mal imaginer la portée aujourd’hui : c’est une logique tout entière construite autour de la famille comme un « mini-État ». La famille était une institution destinée à maintenir l’ordre social, tout comme les corporations étaient destinées à maintenir l’ordre économique. En dehors de ces institutions, point de salut, ceux qu’on appelait à l’époque les « sans aveux » étaient tout simplement enfermés.

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C’est cette évolution majeure durant tout le 17ème siècle qui a fait dire à Philippe Ariès que le « sentiment de l’enfant » naissait à cette époque alors qu’il s’agissait plutôt d’une contrainte politique, d’une volonté de contrôler l’ordre social par la famille.

L’enfant comme objet d’éducation

Il faut attendre la deuxième moitié du 19ème siècle pour que s’instaure un regard nouveau vis à vis de l’enfant. À l’époque la pensée dominante est celle du scientisme. On pense alors que la science pourra tout expliquer. La science a besoin à cette époque de se démarquer de la philosophie et notamment de la psychologie qui est à l’époque une des disciplines traditionnelles de la philosophie.

La science qui rejette l’introspection et qui s’appuie sur une démarche de compréhension du réel par l’observation et le doute, commence à s’intéresser aux petits enfants, à les observer mais non pas pour ce qu’ils sont, mais pour leur potentialité, pour leur caractère d’adulte en miniature.

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À cette époque, l’idée fondamentale reste que pour l’observateur adulte le petit enfant est un raccourci de lui-même. Les premiers travaux scientifiques de l’époque ne portent pas sur le petit enfant en tant que tel, mais sur ce qu’il est supposé avoir d’adulte en lui.

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À la fin du 19ème siècle, Freud impose une rupture brutale vis à vis de toutes les représentations que l’ont pouvait avoir jusqu’alors sur la petite enfance.

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En effet il confère à ce petit enfant une réceptivité particulière qui était jusqu’alors ignorée. Ce qu’il dit est simple : dans les premières années de sa vie le petit enfant reçoit des messages auxquels il ne peut réagir comme un adulte, il les mémorise tel quel, avec des significations propres à ses pulsions. D’où l’inconscient.

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Toutefois Freud, tout comme ses prédécesseurs, ne s’intéresse pas au petit enfant en tant que tel mais à la part de petit enfant qu’il y a en nous. À ce qui fait que cette part d’enfant en nous peut expliquer nos névroses.

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Par la suite, de grands noms comme Jean Piaget, Henri Wallon ou René Zazzo ont accompagné un parcours essentiellement basé sur l’observation du petit enfant et sur les caractéristiques de son développement. Dans cette période, qui couvre les trois quarts du 20ème siècle, la société française a connu deux guerres mondiales. Il faut rappeler que les conséquences démographiques de la guerre 14/18 ont été particulièrement catastrophiques pour la France et au lendemain de la deuxième guerre mondiale le pays est tout entier mobilisé par un objectif de reconstruction à la fois économique et démographique.

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À cette période la France s’engage donc dans une politique nataliste qui s’appuie sur le principe de la femme au foyer et productrice d’un maximum d’enfants. C’est le baby boom. La période de croissance économique dite des trente glorieuse qui va suivre, facilite l’émergence d’une classe moyenne avec le modèle de la famille nucléaire.

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Papa travaille à l’extérieur et Maman reste à la maison pour s’occuper des enfants. Ce modèle reste peut être encore très ancré dans les représentations collectives et notamment dans le choix des politiques publiques vis à vis de la famille.

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À cette époque les lois sur la protection de l’enfance substituent le principe éducatif au principe répressif. L’enfant s’éduque, il ne se corrige plus. Le lent processus d’observation mis en place par les scientifiques porte alors ses fruits. On est passé d’une conception de l’enfant qu’il fallait dresser et construire à l’identique du père ou de la mère à une conception de l’enfant qu’il faut éduquer à la fois parce qu’il est le prolongement de l’adulte et à la fois parce qu’il est porteur d’avenir.

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L’enfant que l’on éduque n’est plus considéré comme une charge, comme une bouche inutile à nourrir qu’il faut mettre au travail le plus vite possible, il devient un investissement autant pour les familles que pour la société.

L’enfant comme sujet

Dans les années 60/70, trois phénomènes majeurs se produisent :

  • d’abord la légalisation de la contraception puis de l’avortement confère une autre place à l’enfant qui cesse d’être essentiellement subi pour devenir essentiellement désiré

  • ensuite on assiste à l’émergence d’un autre regard porté sur le petit enfant et lié à des gens comme Françoise Dolto ou Aldo Naouri, regard qui fait du petit enfant une personne à part entière. En 1989, la convention internationale des droits de l’enfant va entériner ce statut de « personne » conféré à l’enfant.

  • enfin il faut bien le dire, la position dominante du père est mise à mal à la fois par la libération de la femme et à la fois par le fait que l’enfant trouve un autre statut. Les hommes qui étaient jusque là définis par leur autorité sur la femme et sur l’enfant se retrouvent dépossédés d’un pouvoir ancestral, ce qui provoque une véritable crise de l’identité masculine qui est toujours d’actualité.

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En l’espace d’un siècle on est donc passé d’un enfant que l’on élevait, que l’on dressait à coup de triques et de taloches quand c’était nécessaire, à un enfant que l’on éduque et vis à vis de qui l’adulte a des devoirs.

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Plus récemment l’enfant a acquis une place de sujet, de personne, ce qui signifie que son éducation doit être adaptée à ce qu’il est et que les modèles éducatifs trop généralistes sont impuissants face à l’accroissement des cas particuliers. Ce qui explique le succès des psychologues pour enfants.

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Tout est alors en place pour conférer à l’enfant une nouvelle position dans la société.

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Pour résumer cette nouvelle position, je dirai que l’enfant n’est plus seulement le fruit d’une relation entre un homme et une femme il est aussi le fruit de la relation qu’on a avec lui.

Approche sociologique

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Régulièrement nous sommes confrontés à des faits divers qui mettent en avant des phénomènes de violence d’enfants ou de jeunes.

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Les enseignants témoignent de leur épuisement face à des classes qu’ils ne tiennent plus, face à des enfants dits « hyperactifs » incapables de rester en place, à soutenir leur attention. Les directrices de crèches s’inquiètent des phénomènes de violence chez les très jeunes enfants.

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Les éducateurs spécialisés soulignent l’accroissement d’un nouveau public d’enfants sans repères, ignorant le sens même de la transgression puisque ignorant le sens même de l’interdit.

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On attribue généralement, et peut être hâtivement, ces phénomènes à la perte de l’autorité des adultes, d’où la nécessité qu’il y aurait de rétablir un modèle ancien de l’autorité, celui d’avant Mai 68 et le fameux « il est interdit d’interdire » qui, soit dit en passant, ne veut strictement rien dire.

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Dans notre société, le rôle de la famille dans la socialisation de l’enfant est en constante diminution. À la fois un discours dominant (le « c’est la faute des parents » représente 79 % des réponses dans les sondages sur les violences scolaires) et la socialisation de l’enfant – hors temps scolaire - est de plus en plus précoce et massive à travers les crèches, les haltes garderie, les assistantes maternelles (80 % des enfants de 3 ans).

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Si effectivement la question de l’autorité des adultes se pose de façon légitime, la question est de savoir de quels adultes il s’agit ? Les parents ? La famille au sens large ? Les éducateurs qui interviennent dans la vie de l’enfant ?

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Les adultes en général qui, par exemple dans la rue, ont peur des jeunes ? Il est donc essentiel de comprendre les grandes mutations actuelles de la société française si on veut comprendre les problèmes soulevés aujourd’hui par l’autorité des adultes.

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En m’appuyant sur les travaux de mes confères, sur les données des institutions comme l’INSEE, l’INED et l’ODAS, ainsi que sur ma propre expérience de consultant, je propose cinq pistes pour la compréhension des mutations actuelles de la société au regard de l’enfance.

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La première piste est celle du poids de l’économie marchande. La deuxième piste est celle du système médiatique. La troisième piste est celle du discours dominant de l’individualisme. La quatrième piste est celle du morcellement des liens familiaux. La cinquième piste est celle du choc de l’interculturalité.

Le poids de l’économie marchande

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Mon propos n’est pas ici de vouloir tout expliquer par le système économique dans lequel nous vivons, ce qui serait trop réducteur, trop simpliste. Mais inversement il serait illusoire de penser que l’enfant puisse échapper à cette sphère du système économique actuel qui conditionne l’ensemble de la société où nous vivons.

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Il serait illusoire de penser que l’enfant serait en quelque sorte sanctuarisé, épargné par ce système qui semble à nombre d’adultes terriblement abstrait et qui dans ses effets est terriblement concret et les touche directement dans leur vie quotidienne.

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Pour détourner une expression célèbre je dirai que « si vous ne vous intéressez pas à l’économie, l’économie en revanche s’intéresse à vous ».

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Enfin mon propos n’est certainement pas d’être fataliste et ce que je souhaiterai également montrer c’est bien ce sur quoi il est possible d’agir, à son propre niveau, pour éviter certaines dérives et certains risques liés aux conséquences de ce système marchand.

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Il y a une trentaine d’année deux chocs pétroliers successifs ont modifié en profondeur l’organisation économique mondiale, d’abord au niveau des entreprises, ensuite au niveau des États.

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Jusqu’alors, dans les pays développés, les économies étaient essentiellement nationales, soit qu’elles étaient directement administrées par l’État, comme dans les régimes communistes, soit qu’elles étaient indirectement contrôlées par le biais des barrières douanières et des monnaies, soit encore par le biais d’une recherche d’ajustement entre la production intérieure et la demande intérieure au sein d’un même pays.

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Chaque pays avait une économie qui lui était propre, avec des modèles différents et des ressources différentes (par exemple le charbon ou encore l’agriculture), mais contrôlé par l’État. C’était ce qu’on appelait le système du protectionnisme. De Gaulle dans les années 60 avait eu une formule célèbre à ce sujet : « La politique de la France ne se décide pas à la corbeille » la bourse en l’occurrence.

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Après les deux chocs pétroliers, la crise économique qui s’ensuit va entraîner une réorganisation en profondeur des entreprises les plus puissantes, celles qui n’ont pas fait faillite, avec d’une part une politique de licenciements massifs et d’autre part une stratégie internationaliste qui transforme les entreprises nationales en entreprises multinationales.

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À partir de cette époque, les États vont abandonner progressivement leurs politiques protectionnistes et accepter ce nouvel ordre économique internationaliste qu’on appelle la mondialisation. Cela a été le cas, par exemple du second gouvernement Mauroy sous François Mitterrand en 1983.

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Cette mondialisation est à la fois capitaliste et libérale.

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Capitaliste cela veut dire que les entreprises pour développer leur stratégie mondiale ont besoin de capitaux de plus en plus importants et qu’il faut rémunérer ces capitaux en conséquence, qu’il faut leur restituer des profits suffisamment élevés, pour justifier leur prise de risque, sinon ces capitaux iront s’investir ailleurs. Ces sont les notions de profitabilité et de rentabilité.

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Cela explique par exemple qu’un groupe comme Danone puisse fermer des usines en France même s’il fait des bénéfices importants, simplement parce que ces usines ne sont pas assez rentables par rapport à d’autres usines du même groupe implantées par exemple en Amérique Latine.

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Cette exigence de rentabilité est une pression permanente sur les entreprises et sur les personnels qui y travaillent. Elle impose une flexibilité, une adaptabilité permanente.

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La concurrence imposée de l’extérieur est aussi une concurrence, une compétition interne au sein des entreprises. Le stress est devenu aujourd’hui la première maladie professionnelle avant les accidents du travail.

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Les parents et les adultes qui entourent l’enfant intériorisent cette pression et la transmettent aux enfants. Avoir telle ou telle faculté psycho-motrice à tel âge, savoir être propre à tel âge, savoir marcher à tel âge, savoir parler à tel âge, savoir lire, écrire, compter à tel âge deviennent des exigences. On annonce même, comme je l’ai entendu dire, que redoubler son CP c’est être condamné à ne pas faire d’études supérieures.

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Bref, ces différentes étapes qui peuvent être simplement gérées comme des « rites de passage », deviennent souvent de véritables épreuves, une source d’angoisses, notamment dans les milieux les plus défavorisés, les plus durement touchés par la précarité économique.

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D’autre part cette mondialisation est libérale. Cela veut dire que le monde est un vaste marché concurrentiel. Cela signifie que les entreprises doivent se positionner là où un marché existe (comme en Chine actuellement) mais cela signifie aussi qu’il leur faut créer ce marché autant que possible, c’est la notion de marchandisation.

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Ainsi comme l’a montré un psychiatre lors d’un récent colloque, les groupes pharmaceutiques ont tout intérêt à favoriser la démonstration que les maladies mentales sont organiques pour développer la vente de médicaments en conséquence.

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Il en est de même pour le secteur de l’enfance qui représente un immense marché dans les pays riches :

  • marché agro-alimentaire (il suffit de regarder les rayons de supermarché pour s’en convaincre, un autre rayon intéressant à observer étant celui pour chiens et chats) ;

  • marché pharmaceutique et surtout parapharmaceutique (cette fois ce sont les étalages des pharmacies qui sont instructives) ;

  • marché vestimentaire avec aujourd’hui des pages entières consacrées dans les catalogues à la mode pour enfants ;

  • marché culturel avec toute la littérature des conseils aux parents, la littérature des livres destinés aux enfants, ainsi que les dessins animés et les films pour enfants ;

  • marché éducatif avec tous les jouets et les jeux éducatifs censés développer les performances de l’enfant dès le plus jeune âge ;

  • marché du tourisme avec les aménagements spécifiques permettant de faire voyager et d’accueillir parents et enfants dans des structures adaptées ;

    etc. j’en oublie sûrement.

Bref l’enfant fait vendre.

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Certes, et pardonnez d’utiliser cette expression en la circonstance, il ne faut pas pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain. Ces produits ne sont pas nécessairement mauvais en soit.

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C’est même l’intérêt des entreprises de vendre des produits de qualité pour les enfants.

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Le problème, me semble-t-il, est ailleurs.

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D’une part il est dans le fait que les produits vendus seraient en quelque sorte un droit de l’enfant à être un consommateur à part entière. À travers tous ces produits, son droit à être une personne, tel qu’il a été affirmé depuis une trentaine d’année, tend à se réduire au droit à être un consommateur.

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Insidieusement il introduit chez l’enfant qu’exister c’est consommer et consommer tout de suite. Si les parents n’y prennent pas garde, le « tout tout de suite », le « j’y ai droit parce que j’en ai envie » s’inscrit ainsi dans la représentation de l’enfant.

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Il suffit d’observer les comportements dans les grandes surfaces : l’adulte accompagné d’un enfant va refuser une fois, deux fois, dix fois la demande de l’enfant qui se saisit de tel paquet de bonbon, de tel jouet, de tel livre, toujours judicieusement accessible, à portée de ses petites mains et de sa petite taille. Sans oublier le petit chariot prévu pour lui qui lui permet de faire ses courses « comme maman ».

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Le manège de l’adulte qui reprend le produit des mains de l’enfant et va le remettre dans les rayons est un véritable cérémonial.

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Et puis, le plus souvent, l’adulte fini par céder, parfois simplement à la caisse où, une dernière fois, auront été judicieusement placés des paquets de bonbon.

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Tout se passe comme si l’adulte avait intégré l’idée que de toute façon il sera amené à acheter quelque chose pour l’enfant. À satisfaire son désir de consommation immédiate.

95

D’autre part, et c’est là que les choses sont à mon avis plus pernicieuses, le problème est surtout dans la dimension symbolique qui est conféré à l’objet dans l’économie marchande. Le risque est que l’objet cesse d’être le symbole de la relation mais devienne la relation elle-même.

96

Le petit enfant qui fait un cadeau à l’adulte, par exemple un dessin ou un petit objet qui lui appartient, signifie par-là son affection. L’objet en question n’a aucune valeur marchande mais bien une valeur symbolique.

97

Il est le symbole d’une relation d’affection. Or l’adulte qui achète un produit pour l’enfant n’y met pas nécessairement la même dimension symbolique.

98

Par exemple, lors des cadeaux de Noël il est fréquent de voir des adultes désappointés lorsqu’ils constatent que l’enfant va se désintéresser rapidement d’un cadeau acheté très cher et se mettre à jouer avec un tout autre objet qui a pour lui une signification symbolique importante dans son monde imaginaire.

99

Le risque est que l’adulte tende à penser que le prix marchand d’un objet ou même simplement que l’acte d’achat d’un objet est en soi suffisant pour lui conférer une valeur symbolique.

100

Or faire un cadeau à un enfant ce n’est pas lui acheter quelque chose (cela n’a aucune signification pour lui du moins quand il est encore petit) c’est lui faire le don d’une marque d’intérêt, d’une preuve d’amour. Ce qui compte ce n’est donc pas l’objet lui-même, mais bien la manière de donner l’objet à l’enfant.

101

Or si l’enfant perçoit très tôt que l’intérêt qui lui est porté n’est pas dans la façon de lui donner quelque chose mais dans l’acte d’achat lui-même, il intériorisera progressivement que c’est cet acte d’achat en lui-même qui est une preuve d’amour.

102

À partir de ce schéma, la boucle est bouclée : si l’enfant a intériorisé l’acte d’achat comme étant la dimension symbolique de la relation affective, il devient potentiellement un consommateur asservi puisque toute forme de consommation pourra ensuite être assimilée à une forme de relation affective. On voit bien le risque de dérive qui en ressort : ce qu’on pourrait appeler le risque d’une marchandisation de la relation elle-même.

103

Le danger du système marchand n’est pas dans sa capacité à produire des richesses, des biens de consommation, c’est surtout dans le fait que l’acquisition de ces biens de consommation risque de se substituer à la dimension symbolique des relations humaines qui, anthropologiquement parlant, est non marchande.

104

Comment l’enfant peut-il percevoir la relation d’autorité si cette relation est inscrite dans une relation marchande, comme dans le cas de l’autorité « donnant-donnant » que j’évoquerai plus loin ?

105

Ceci dit, on ne peut pas parler de l’incidence du système de l’économie marchande sur l’enfant sans parler également du risque lié cette fois à la marchandisation de l’enfant lui-même.

106

Comme je l’ai dit, pendant longtemps le petit enfant pouvait être échangé, vendu, sacrifié. Or cela reste une réalité dans le monde actuel et pas seulement dans les pays pauvres. Il faut citer notamment les trafics d’organes, les trafics liés à l’adoption, les trafics liés aux filières pédophiles ou encore l’instrumentalisation des enfants par les filières d’immigration clandestine.

107

Ce qui caractérise cette actuelle forme de marchandisation de l’enfant lui-même, c’est qu’elle s’inscrit dans une logique de trafics et de filières organisées sur un plan mondial.

108

Mais l’enfant peut aussi avoir accès à travers les médias à la connaissance de ces trafics, ce qui en fait un sujet de terreur, une forme de nouveau visage de l’Ogre des contes tout comme une source d’angoisse permanente pour les parents.

Le système médiatique

109

Ce qui m’amène maintenant au système médiatique qui est un relais important du système économique marchand et qui a comme lui un impact sur l’enfant et la famille.

110

En une vingtaine d’années, ce que l’on appelle les technologies de l’information et de la communication ont entraîné un véritable bouleversement dont on ne mesure pas encore toute la portée.

111

En une génération nous sommes passé dans les pays occidentaux d’une culture essentiellement basée sur l‘écrit à une culture essentiellement basée sur l’image. Dans mes livres d’enfant, l’image était le support d’un texte, c’était au sens propre comme au sens figuré une illustration de ce texte. Aujourd’hui, à la télévision notamment, c’est le contraire, le texte n’est souvent qu’une annotation de l’image.

112

Dès sa naissance l’enfant vit dans un monde où il est littéralement bombardé d’images de toutes sortes, images réelles bien sûr mais aussi images médiatiques. La télévision joue un rôle central dans le système médiatique. Elle est relayée par la multitude des affichages de toutes sortes auxquels nous ne prêtons même plus attention en tant qu’adultes. Affichages dans les rues, le métro, les bus, les vitrines de magasin, les couvertures de presse, etc. De plus en plus elle est également relayée par l’internet (ou plus précisément le web) et bien sûr par les jeux vidéos.

113

Le système médiatique est avant tout, en lui-même, un système marchand (hormis peut être pour certaines chaînes publiques, et encore) : il est conçu pour vendre des images qui à leur tour vendront des produits. N’est-ce pas ce que dit Monsieur Lelay, PDG de TF1 lorsqu’il dit qu’il vend des temps de cerveaux disponibles à des messages publicitaires qui eux-mêmes vendront des marchandises ?

114

Dans cette culture de l’image, le message publicitaire impose son modèle. Le message doit être simple (voire même simpliste) et il doit être bref.

115

Surtout s’il est seul face à l’écran, le petit enfant subit une succession d’images sans avoir nécessairement le temps de se les reconstruire dans sa tête, de se les approprier, de les comprendre au sens propre du terme. Face à cet autre écran qu’est l’ordinateur, l’enfant qui a accès à l’internet est soumis à la logique de la navigation, du surf qu’est le lien hypertexte. La logique de l’hypertexte est au web ce qu’est le zapping est à la télévision, mais en mille fois plus puissant et plus dangereux pour l’enfant s’il est seul face à l’écran.

116

Ainsi une étude récente a montré qu’un enfant sur trois de moins de huit ans, disposant de l’internet, avait déjà été confronté sur le web à des images pédophiles.

117

Alors qu’à l’école l’enfant continue généralement à apprendre une culture du texte avec une linéarité qui décline un récit dans l’espace de la page et dans le temps de la lecture, en dehors de l’école il est confronté à une culture de l’image qui délivre une succession de messages instantanés sans nécessairement de liens entre eux.

118

Beaucoup d’études ont été effectuées sur l’influence de la télévision sur l’enfant. Ces études n’ont pas mis en évidence qu’il pourrait y avoir une influence directe entre par exemple des images violentes et un comportement violent. Mais elles n’ont pas pu démontrer non plus le contraire.

119

En revanche elles insistent sur l’importance de la présence de l’adulte dans la relation que l’enfant a avec l’écran.

120

Ce qui est en effet important ce sont les circonstances et les conditions qui font que l’enfant se retrouve face à l’écran. Le petit enfant qui a vu un dessin animé avec ses parents aura tendance à redemander ce dessin animé lorsqu’il est seul parce que pour lui ce dessin animé évoquera la présence de ses parents. Un peu comme il peut demander qu’on lui raconte toujours la même histoire.

121

En revanche s’il est laissé seul devant l’écran, si l’adulte n’est pas là pour le rassurer, répondre à ses questions ou tout simplement écouter ses commentaires, il est comme dans le feuilletage d’un livre d’image en accéléré qui n’a pas de signification pour lui. De plus, le fait d’être systématiquement mis devant un écran pour « avoir la paix » peut même être interprété comme un abandon.

122

En dehors de cet aspect de la relation de l’enfant à l’image, via l’écran, la question qui se pose également est peut être plus celle de l’impact du système médiatique sur les parents que l’impact sur le petit enfant.

123

D’une part parce que les parents peuvent être confrontés à des discours médiatiques contradictoires ou incompréhensibles (par exemple sur l’éducation). Ce qui peut être source d’angoisses pour eux-mêmes.

124

D’autre part parce que les parents peuvent faire de l’écran un objet privilégié d’attention au dépend de leurs enfants. L’écran prend alors une autre signification, il fait littéralement « écran » entre le parent et l’enfant. Ainsi la télévision allumée à l’heure du repas peut meubler le silence au sein de la famille et devenir un substitut de communication. Quelle place va alors prendre dans l’imaginaire de l’enfant cet objet qui semble remplacer les relations entre les personnes ?

125

En fait le paradoxe du système médiatique est basé sur ce qu’on peut appeler la lointaine proximité. Les technologies de la communication peuvent rapprocher des gens physiquement éloignés tout comme elles peuvent éloigner des gens physiquement proches. Mais avant tout ce sont d’abord des objets et encore une fois des objets marchands.

126

Le système économique marchand et le système médiatique qui le relaie en partie tendent à détourner la relation entre les parents et le petit enfant au profit des objets et ceci, paradoxalement, au nom même parfois de cette relation. Ce qui est en cause ce n’est pas spécifiquement l’objet en tant que tel, c‘est plutôt le fait que l’objet puisse se substituer à la relation entre le parent et l’enfant.

127

Ce qui est en cause c’est le fait que l’adulte puisse penser que l’objet qu’il achète à l’enfant est un cadeau du seul fait de l’acte d’achat ou encore que la cassette de dessin animée qu’il met dans le magnétoscope est comparable au fait de lui raconter une histoire, simplement parce que ce dessin animé a été conçu pour l‘enfant (alors que le dessin animé a été conçu pour que l’adulte l’achète).

128

Ce qui est tout particulièrement insidieux dans les objets de communication, c’est qu’ils peuvent être des outils qui facilitent les relations à condition que ces relations existent réellement, tout comme ils peuvent être des simulacres de relations si ces relations n’existent pas réellement.

129

À tord ou à raison il me semble tout à fait possible de faire comprendre aux parents comme à tout autre adulte autour de l’enfant, que l’essentiel c’est bien l’attention réelle portée à l’enfant et non pas l’attention déléguée par l’objet.

130

Dans un monde dominé par les objets marchands, par l’injonction permanente à construire le sens de sa vie à travers l’acquisition et la consommation de ces objets marchands, la question des relations entre les parents ou tout autre adulte avec l’enfant passe aussi par la question de la signification des objets qui interviennent dans cette relation.

Le discours dominant de l’individualisme

131

Dire que l’être humain est un animal social est une banalité. Derrière cette affirmation il y a le fait que l’être humain ne peut se construire en tant qu’individu qu’à travers un processus de socialisation progressif que toutes les sociétés humaines ont su mettre en œuvre à travers des rites de passage.

132

Aujourd’hui nous sommes dans une représentation de l’individu qui s’appuie sur le discours économique de la flexibilité, de l’adaptabilité, de la performance individuelle, sur la compétition présentée comme l’élimination des autres (cf. les TV réalités), sur le modèle de l’unicité de la personne apte à faire ses choix existentiels (et surtout le choix de consommer), choix qu’il pourrait faire en dehors de toute influence sociale, de toute contrainte sociale.

133

Ce discours individualiste, proche de ce qu’Huxley avait anticipé dans « Le meilleurs des mondes » tend à faire croire que la société n’est composée que d’une masse d’individus libres de leurs choix. Les slogans publicitaires relaient massivement ce discours individualiste : « parce que je le vaux bien », « just do it » etc.

134

Les conséquences pour le petit enfant à ce niveau sont particulièrement problématiques. Il y a une injonction à la performance individuelle de l’enfant qui se fait sentir très tôt, qui est une véritable pression sur son développement. Les tests d’intelligence se multiplient, ainsi que les conseils en tous genres financés par des multinationales de produits pour l’enfance, ou encore qu’une prolifération de la littérature sur la question.

135

Dans le même temps jamais l’angoisse de l’échec scolaire n’a été aussi forte, échec qui touche plus particulièrement les familles les plus défavorisées et se surajoute à leur sentiment de dévalorisation. L’enfant doit réussir à tous prix.

136

Si ce n’est pas à l’école, ce doit être dans le sport ou encore dans les médias, voire même dans la délinquance s’il n’a pas d’autres alternatives.

137

Ce surinvestissement de l’enfant tend à lui voler sa part d’insouciance, sa part d’enfance. Cela le met dans une position qu’il ne peut comprendre et qui est source d’angoisses.

138

Enfin l’autre aspect important de ce discours individualiste c’est un phénomène, qui semble de plus en plus marqué, de rupture dans les transmissions familiales. Beaucoup de travailleurs sociaux ont souligné le fait nouveau qu’ils étaient confrontés à des jeunes mères qui refusaient tous conseils voire tout contact avec leurs propres mères et grands-mères. Comme si le fait d’être mère permettait de s’abstraire de toute filiation.

139

Comme si le fait d’être mère ou père permettait de se prouver une identité, abstraite de toute contingence sociale.

Le morcellement des liens familiaux

140

Là où autrefois il y avait un modèle familial unique, il y a aujourd’hui coexistence de plusieurs modèles familiaux.

141

Le modèle de la famille clanique est celui qui a prévalu pendant des siècles sous l’autorité de la puissance paternelle. Il a de moins en moins cours mais reste ancré dans certaines mentalités masculines qui peuvent y voir avec nostalgie une puissance perdue voire à reconquérir. Il existe aujourd’hui tout un discours de l’autorité basé sur l’homme macho qu’il faudrait réhabiliter. De plus ce modèle reste très ancré dans de nombreuses cultures étrangères, d’où le choc de l’interculturalité dont je reparlerai plus loin.

142

Le modèle de la famille nucléaire est une invention du 19ème siècle avec ce qu’on appelait alors la famille bourgeoise et qui s’est généralisée après la libération auprès des classes moyennes. Le schéma du Père à l’usine ou au bureau et de la Mère au foyer n’a plus cours aujourd’hui où la majorité des femmes travaillent et sont surtout confrontées au problème de la garde des enfants. Toutefois ce modèle reste majoritaire autour de l’importance accordée au couple et au libre choix de la vie commune.

143

Mais il ne passe plus nécessairement par le mariage (en 1970 8 % des enfants naissaient hors mariage en 2000 ils étaient 43 %) et surtout le contrat de couple est conçu comme pouvant être un contrat à durée déterminé (en 1970 pour 395.000 mariages il y avait eu 39 000 divorces, en 2000 pour 285 000 mariages il y a eu 120.000 divorces). Aujourd’hui un tiers des enfants sont des enfants de parents divorcés ou séparés.

144

Les familles éclatées ne sont pas un modèle mais une réalité de fait. Elles concernent en pratique ce qu’on appelle les familles monoparentales. Il y en aurait 1,3 millions aujourd’hui et à 95 % il s’agit de femmes seules avec enfants. On ne peut pas parler de modèle en l’occurrence puisque la plupart des femmes seules avec enfant ne le sont pas par choix. Si la mère vit sa situation comme une monoparentalité, l’enfant lui la vit comme famille éclatée. La présence/absence du père comme d’ailleurs celle d’autres adultes va induire à chaque fois pour lui une histoire particulière.

145

Le modèle de la famille recomposée prend de plus en plus d’importance aujourd’hui. Elle introduit la place des beaux-pères et belle-mère, des demi-frères et demi-sœurs etc. avec à chaque fois des reconfigurations spécifiques, une invention des rôles et parfois un risque de conflits dans l’autorité revendiquée par les uns et les autres vis à vis de l’enfant. Le fameux « t’es pas mon père » peut être paralysant si on ne sait comment y faire face.

146

Les modèles extérieurs sont certes ceux des cultures immigrées auquel l’enfant peut être confronté, mais plus généralement ce sont aussi les modèles qu’il voit à la télévision et plus généralement les autres modes de vie familiale de ses copains et de ses copines.

147

Ce point me semble important : là où il y a encore une cinquantaine d’année il y a avait un modèle familial unique (être enfant de divorcé ou enfant de fille mère comme on disait à l’époque était stigmatisant) l’enfant est soumis en permanence à la comparaison de ce qui se fait ailleurs et il est susceptible dans son parcours d’enfant de passer d’un modèle à un autre. Là encore, comment l’enfant intègre-t-il la multiplicité et la complexité des modèles en présence si l’adulte n’est pas là pour le rassurer sur la pertinence du modèle familial dans lequel il vit ?

148

En 2000 l’ODAS a publié un rapport portant sur les évolutions majeures de la société française dans la période 1970/2000, soit trente années, ce qui est l’équivalent d’une génération.

149

Parmi ces risques majeurs, il a été montré que les enfants étaient cinq fois plus en situation de danger dès lors qu’ils sont dans un contexte de monoparentalité et que ce contexte est aggravé dès lors que le parent est au chômage.

150

En 2004 l’ODAS a sorti un nouveau rapport sur les signalements d’enfants en danger en 2003 qui met en évidence que si les maltraitances les plus dures sont en diminution, il y a une hausse importante d’enfants en danger, liée à l’isolement et la fragilité des familles.

151

En pratique ces familles fragiles le sont moins pour des raisons économiques que pour des raisons d’absence de relais relationnels, d’absence de réseaux sociaux, bref de lien social. Ce qui renvoie à ce que je disais plus haut sur la rupture des transmissions familiales.

152

Là où le modèle de l’individualisme permet aux plus forts de s’en sortir parce qu’ils peuvent s’appuyer sur une multiplication de réseaux sociaux, il enferme les plus faibles dans l’isolement.

153

Dans ce contexte le risque est que l’enfant soit amené à constituer un triple enjeu :

  • d’abord un enjeu de construction de la famille : comme il a été dit de façon officielle « C’est l’enfant qui fait famille ». L’enfant devient ainsi un instrument de cohésion familiale et de lien social. Lui qui demande à être protégé, il devient en quelle que sorte le garant, le protecteur de l’union familiale.

  • ensuite un enjeu de négociation de la séparation : si les parents se séparent, l’enfant risque une nouvelle fois d’être instrumentalisé, cette fois comme otage du conflit entre ses parents. Plusieurs travailleurs sociaux m’ont fait part du nombre important de faux cas d’abus parentaux instrumentalisés par l’un ou l’autre parent pour obtenir la garde exclusive de l’enfant.

  • enfin un enjeu de consolidation affective pour le parent isolé : le risque est que l’isolement affectif du parent isolé soit compensé par l’enfant qui peut être alors placé dans une position dangereuse. C’est ce qu’on appelle l’ »enfant médicament ».

Le choc de l’interculturalité

154

On sait que la société française et plus largement la société européenne est en régression démographique. Depuis l’origine des civilisations, on constate un phénomène constant : plus la société est riche moins elle fait d’enfants, plus la société est pauvre, plus elle fait d’enfants.

155

Aux États-Unis le problème est le même. Ce pays est historiquement une terre d’immigration, et le renouvellement des générations se fait via les états du sud à partir de l’Amérique Latine.

156

En Europe les choses sont plus complexes : l’Europe se cherche une politique d’immigration et surtout d’intégration. Concernant la France, un récent rapport de la cour des comptes fustige l’incohérence et même l’absence d’une véritable politique d’immigration et d’intégration depuis 30 ans.

157

Dans ce contexte l’enfant est systématiquement instrumentalisé. Les différentes filières d’immigration clandestine savent parfaitement comment utiliser le système social français. Les Centres départementaux de l’enfance, surtout dans les départements frontaliers, connaissent bien le problème.

158

Mais plus généralement l’absence d’une véritable politique d’immigration amène à laisser le champ libre à des valeurs culturelles fondamentalement différentes de ce que la société française a élaboré au cours des siècles. Il en est ainsi pour les aspects extrêmes comme l’excision des petites filles, les formes modernes d’esclavage d’enfant, et plus tard pour les mariages forcés mais plus généralement pour les formes éducatives issues des modèles des pays d’origines qui deviennent inadaptés dans la société française.

159

Ainsi une travailleuse sociale m’expliquait récemment qu’elle avait été confrontée à un cas de maltraitance liée au fait qu’une jeune mère africaine souhaitait élever son enfant suivant ses traditions d’origines, mais étant expatriée et isolée de sa propre famille, elle n’avait aucun point de repères, aucun conseils et était devenue malgré elle maltraitante.

160

Les travailleurs sociaux sont souvent en désarroi face à des formes de maltraitance qui s’appuient sur des valeurs qui peuvent être de « bonne foi » et pour lesquelles il est difficile d’expliquer l’interdit aux familles.

Les figures de l’autorité

161

Dans ce contexte qu’en est-il aujourd’hui des figures de l’autorité ?

162

Tout d’abord l’injonction : l’injonction consiste à donner un ordre « fais ceci, ne fais pas cela ». Le problème n’est pas dans le fait de donner un ordre mais de savoir s’il est compris, s’il fait sens pour l’enfant. Je sais bien que cela n’est pas toujours facile dans l’immédiat et il est utile, selon l’âge de l’enfant, de prendre des moments avec lui pour lui expliquer le pourquoi de tel ou tel interdit. D’ailleurs dans notre société, les adultes acceptent de plus en plus mal eux-mêmes de devoir simplement obéir aux ordres, ils ont eux aussi besoins de comprendre à quoi ils correspondent. L’enfant a les mêmes exigences, mais à son propre niveau.

163

La séduction repose sur le principe du « fais-moi plaisir ». Certes l’enfant a envie de faire plaisir à ses parents. Encore une fois la première des relations entre un enfant et ses parents est une relation affective et tout prend sens pour lui à travers cette relation. Mais le risque de cette façon de faire, quand elle est systématique, c’est de donner à l’enfant un sentiment de toute puissance affective et à contrario de se sentir responsable si sa mère ou son père va mal.

164

Le dialogue est un échange explicatif et affectif. Le dialogue est essentiel pour expliquer l’interdit mais aussi pour écouter la parole de l’enfant, pour comprendre ce qu’il peut comprendre, comment il interprète le monde dans son imaginaire. Mais le dialogue, pas plus que l’injonction n’est suffisant en soi. Il est rassurant pour l’enfant de sentir que l’adulte est capable de décider.

165

La négociation s’appuie sur le « donnant-donnant ». Les adultes ont même inventé le terme de « gagnant-gagnant ». Le terme anglais de « deal » est même souvent utilisé. C’est typiquement un mode d’éducation à l’américaine et c’est devenu une façon de faire très courante : « je te laisse regarder la télé si tu ranges tes jouets » « je te donne de l’argent de poche si tu fais la vaisselle » etc. Le risque rejoint ce que j’ai dit plus haut sur la société marchande : il consiste à faire croire à l’enfant que tout s’achète et tout se vend. Cette façon de faire n’a de sens que si l’enfant a déjà intégré des limites.

166

Pour reprendre les deux expressions citées, il importe que l’enfant comprenne qu’il doit ranger ses jouer ou faire la vaisselle et que le fait de regarder la TV ou de recevoir de l’argent de poche n’est pas une obligation de l’adulte à son égard. En fait dans le deal, s’il n’y a pas le cadre de l’autorité, la négociation peut vite tourner à un rapport de force permanent. Tout peut devenir rapidement objet de négociation et épuiser les parents jusqu’à ce qu’ils en viennent à fixer les limites de façon violente et donc annuler l’effet recherché.

167

L’absence ou la perte d’autorité est le cas de l’enfant sans repères : j’ai déjà évoqué plus haut le caractère inquiétant des enfants sans repères parce que sans autorité à leur égard. Ce qu’il importe de rappeler c’est que l’enfant a besoin de cette autorité, de ces repères. S’il ne les trouve pas dans le contexte de sa vie quotidienne, il va systématiquement les chercher ailleurs. Un récent reportage sur les enfants de Roumanie a bien montré ce phénomène où des bandes d’enfants livrés à eux-mêmes se reconstruisent des hiérarchies très strictes et très archaïques basées sur la loi du plus fort.

168

L’autorité inversée de l’enfant tyrannique, enfin, est ce que les psychiatres ont appelé l’enfant qui devient parent de ses parents. Cela va jusqu’à des phénomènes d’enfants maltraitants vis à vis de leurs parents. Il s’agit là heureusement de cas extrêmes.

169

Pour résumer ce qui précède, je dirai que se poser la question de la figure de l’autorité c’est d’abord se poser la question de la place de l’enfant dans les liens familiaux. L’enfant est structuré dans un contexte structuré, il est déstructuré dans un contexte déstructuré.

170

La place attribuée à l’enfant en tant que « personne » peut être source de confusion : au lieu de repérer l’enfant en tant que ce qu’il est, avec ses propres étapes, son propre développement, sa propre histoire et de lui donner sa place dans les liens familiaux (quelle que soient la nature de ces liens familiaux), le risque est de lui conférer une place d’« adulte miniature » qui viendrait solutionner les lacunes de ces liens familiaux.

171

Plus les familles sont fragilisées (fragilité qui n’est pas seulement économique mais qui repose aussi sur l’isolement et la solitude) et plus l’enfant a une place symbolique forte. Il est le seul bien de ceux qui n’ont rien. Le sociologue Robert Castel a bien montré le rôle joué par la propriété dans nos sociétés occidentales. La propriété n’est pas seulement la possession d’un bien c’est aussi la possession de soi-même. Le sentiment d’une identité, d’être quelqu’un, une « image de soi » que renvoient les liens sociaux. D’où le risque d’une sur appropriation de l’enfant dans les familles les plus fragiles ou au contraire un rejet total si le parent n’a pas le sentiment d’être « propriétaire » de l’enfant.

172

Enfin, avant de conclure, un dernier aspect doit être évoqué c’est à dire l’intervention de la société autour de cette question de l’autorité.

173

Longtemps la société a été relativement indifférente à l’enfant. C’était une affaire de famille, une affaire privée. Tout au plus s’occupait-on éventuellement des orphelins.

174

Aujourd’hui, l’intervention de la société est plus importante qu’elle ne l’a jamais été. Par ailleurs, moins la famille est en situation effective d’assurer ses responsabilités et plus la responsabilité de la parentalité est affirmée.

175

De fait, si la notion de parentalité traduit une volonté d’action publique sur la famille, elle renvoie à un modèle familial flou, voire à une pluralité de modèles plus ou moins contradictoires, ce qui n’est pas sans conséquence sur les conceptions mises en œuvre dans l’aide à la parentalité : comme l’ont dit Boutin & Durning « Jamais jusqu’à ce jour les parents n’ont été soumis à autant de discours contradictoires de la part des spécialistes de la famille ». Il y a à la fois une surprotection sociale de l’enfant et une sur responsabilisation des familles qui semble quelque peu contradictoire et en tout cas ne favorise pas une perception cohérente de l’autorité autant chez les parents que chez les enfants.

En conclusion

176

Pendant des générations le petit enfant n’était qu’un être humain potentiel, ni tout à fait humain ni tout à fait animal, mais qu’il fallait élever et dresser comme un petit animal.

177

À partir de la seconde moitié du 19ème siècle on a commencé à s’intéresser à lui comme objet d’observation, pour comprendre les potentialités inscrites en lui, pour repérer la part d’adulte en lui.

178

Dans la dernière partie du 20ème siècle l’idée que le petit enfant est une personne, qu’il a une identité spécifique et distincte d’un adulte en miniature représente un bond considérable dans les représentations collectives.

179

Toutefois cela se fait dans un contexte ambigu où la notion d’individu et de développement de la personne peut être mal interprétée, ou la survalorisation de l’individu entraîne une pression négative sur l’enfant, surtout dans les familles les plus fragiles.

180

En 2002 un ouvrage collectif publié par l’ANDESI sur « La parentalité en question » (ESF) a bien mis en évidence la manière dont l’enfant est devenu progressivement le centre de gravité des familles, y compris et peut être surtout quand celles-ci sont éclatées.

181

Autrefois on fondait une famille pour faire des enfants, aujourd’hui on fait des enfants pour fonder une famille.

182

On en arrive à affirmer que « c’est l’enfant qui fait famille ». Par un phénomène d’inversion, l’enfant tend à donner du sens à ses parents (à être parent de ses parents) et de ce fait il se retrouve souvent dans une situation intenable (enfant alibi de parents désorienté, enfant otage dans les séparations, enfant tyrannique parce que sans contenant, etc.).

183

Cette nouvelle place conférée à l’enfant, cette « valeur » ne lui donne pas nécessairement plus de protection et dans bien des cas elle le surexpose. Le modèle de l’autorité détenu par l’adulte sur l’enfant du seul fait qu’il est adulte n’a plus de sens aujourd’hui.

184

D’une part parce que la société a progressivement admis que la position de l’adulte vis à vis de l’enfant ne se définit plus en fonction de ses droits vis à vis de l’enfant mais également en fonction de ses devoirs vis à vis de l’enfant.

185

Ce qui est aujourd’hui particulièrement exigeant c’est que l’enfant n’est plus considéré comme un modèle standard qu’il suffirait d’éduquer avec des recettes standards, mais que c’est une personne, une individualité avec ses caractéristiques et son histoire propre.

186

Les parents de famille nombreuse savent bien qu’éduquer leurs enfants de la même façon ne produira pas pour autant les mêmes types d’enfants.

187

De même que les enseignants sont de plus en plus confrontés à la nécessité d’adapter leur enseignement aux particularités de l’enfant.

188

Cette particularisation croissante, cette exigence de personnalisation est liée au fait que l’enfant, dans notre société actuelle, est de plus en plus tôt confronté à une multiplicité d’informations complexes et parfois contradictoires (les sollicitations permanente à la consommation, l’influence des médias, les pressions éventuelles de ses parents, les liens familiaux éventuellement distendus, les chocs interfamiliaux et interculturels) informations complexes et parfois contradictoires qui font que l’enfant a très tôt une histoire de vie qui lui est spécifique.

189

Face à cet éparpillement extérieur auquel l’enfant est confronté et face à sa propre histoire intérieure, l’enfant doit se construire. Pour cette construction, comme je l’ai dit en introduction, il importe que l’adulte soit contenant, c’est à dire qu’il sache trouver le bon équilibre entre autorité et attention.

190

Sous réserve que l’autorité soit utilisée avec justice et justesse, qu’elle s’accompagne d’attention et d’amour, il me paraît essentiel d’affirmer l’importance de l’autorité comme un devoir indispensable vis à vis de l’enfant.

191

Mais plus généralement la question qui se pose aujourd’hui, me semble t il, ce n’est pas la question d’un retour à des formes antérieures de l’autorité qui seraient inadaptées à la personne de l’enfant dans le contexte sociologique actuel, c’est plutôt la question de la continuité de l’autorité entre les différents adultes qui interviennent autour de l’enfant.

192

Lorsque les différents adultes se renvoient mutuellement la responsabilité du manque d’autorité, ils ne font qu’accroître un sentiment de morcellement chez l’enfant. La vision des parents qui se déchirent autour de l’enfant est un drame pour l’enfant.

193

Que dire alors de cette vision d’une pluralité d’adultes qui se déchirent autour de lui et au nom de lui ?

194

Quelle confiance peut-il leur accorder ?

195

Sur quelle légitimité, sur quelle crédibilité, sur quelle efficacité pourra s’appuyer leur autorité ?

196

La question actuelle n’est pas de revenir à un quelconque modèle antérieur de l’autorité, qui correspondait à une époque donnée, mais bien plutôt de mettre les adultes d’accord entre eux sur l’exercice effectif de leur autorité vis à vis de l’enfant et sur la cohérence de leurs interventions.

197

Le travail des groupes de parole, tels qu’ils s’exercent dans les REAAP et à condition, selon moi, de rapprocher différentes catégories d’adultes (parents, enseignants, éducateurs, etc.) et probablement de l’intergénérationnel, semble l’un des points d’appui pour la recherche de cette cohérence.

Plan de l'article

  1. Définitions historiques
    1. L’enfant comme objet d’élevage
    2. L’enfant comme objet d’éducation
    3. L’enfant comme sujet
  2. Approche sociologique
    1. Le poids de l’économie marchande
    2. Le système médiatique
    3. Le discours dominant de l’individualisme
    4. Le morcellement des liens familiaux
    5. Le choc de l’interculturalité
  3. Les figures de l’autorité
  4. En conclusion

Pour citer cet article

Delecourt* Christian, « L'autorité dans la famille », Journal du droit des jeunes, 1/2005 (N° 241), p. 29-38.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2005-1-page-29.htm
DOI : 10.3917/jdj.241.0029


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