Accueil Revues Revue Numéro Article

Journal du droit des jeunes

2005/2 (N° 242)


ALERTES EMAIL - REVUE Journal du droit des jeunes

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 29 - 29 Article suivant
1

La délinquance générale constatée par les forces de police et de gendarmerie en 2004 « a baissé de 3,76% » par rapport à celle enregistrée en 2003. C’est ce qu’a annoncé le 14 janvier le ministre de l’Intérieur, Dominique de Villepin. Avec 3.825.442 faits constatés contre 3.974.694 en 2003, cette baisse de la délinquance est « la plus forte depuis 1995 », a-t-il souligné, ajoutant qu’elle représentait « plus de dix points d’écart en seulement trois ans ». La délinquance de voie publique, pour sa part, a baissé de 8,4%, passant ainsi « pour la première fois sous la barre des deux millions d’infractions ». Selon Dominique de Villepin, « c’est le niveau le plus bas depuis dix ans. Cela veut dire 465 faits en moins par jour ». Enfin, sur la base du nouvel indicateur établi par l’Observatoire national de la délinquance, « les violences aux personnes commencent à décroître pour la première fois en 2004 : - 0,25% », a-til indiqué. « Nous avons réussi à inverser la tendance, mais il faut aller beaucoup plus loin », a souligné le ministre qui a annoncé que ce serait là sa « première priorité pour 2005 ».

2

Claris : Que pensez-vous de ces chiffres annoncés par le ministre de l’Intérieur et des baisses « historiques » qu’ils sont censés établir ?

3

LM : Commençons par un rappel des principes fondamentaux de lecture de ces chiffres. Il s’agit des résultats d’une partie de l’activité des services de police et de gendarmerie et non un recensement de la délinquance. L’unité de compte de cette statistique est le procès-verbal transmis à la justice. Autrement dit, tout ce qui ne fait pas l’objet d’un procès-verbal n’y apparaît pas. Les mains courantes en sont un exemple. Or nous ne disposons d’aucune possibilité de mesure de ce qui est vu par la police mais non verbalisé. Pour s’approcher davantage de la réalité, il faut recourir à d’autres modes de comptage, en particulier les enquêtes auprès des victimes, que nous développons en France, dans la recherche scientifique, depuis le milieu des années 1980. Là, nous sommes bien en présence d’une enquête sur la délinquance à travers les déclarations anonymes des victimes et non les plaintes officielles recueillies par la police. Chaque année, l’INSEE dispose de données nationales à ce sujet, mais leur traitement prend beaucoup de temps. Les résultats de l’enquête 2004 ne seront probablement connus qu’en 2006. Pendant ce temps là, le champ est libre pour les spéculations sur les seules données policières… Alors que dire de ces dernières ? La baisse générale annoncée prolonge celle des années précédentes. Mais agglomérer les 107 types de délinquances recensés par cette statistique pour dire que « La délinquance » a baissé ou augmenté n’a aucun sens. On agglomère ici des choses aussi différentes que des homicides, des viols, des vols de mobylettes, des joints fumés, des étrangers surpris en situation irrégulières, des fraudes en tous genre, des non versements de pension alimentaire, des graffitis, etc. Donc la « baisse de 3,76 % » ne veut strictement rien dire. Seuls les détails peuvent éventuellement être intéressants à commenter.

4

Claris : Reste alors la nouveauté que constituerait la baisse des violences contre les personnes.

5

LM : À nouveau, la catégorie « violences contre les personnes » est un ensemble qui est trop général pour avoir du sens. Le ministère dit aujourd’hui quelque chose de plus précis, du moins en apparence. Il dit avoir demandé à l’Observatoire National de la Délinquance (une structure créée en 2003 pour clarifier ces chiffres mais qui reste en réalité sous le contrôle du ministère de l’Intérieur et dans laquelle il n’y a pratiquement pas de chercheurs indépendants) d’établir une nouvelle classification qui distingue les « violences physiques crapuleuses » des « violences physiques non crapuleuses » et des « agressions sexuelles ». L’ensemble des trois serait non pas en recul mais stationnaire en 2004 par rapport à 2003 (la baisse n’est que de -0,25% pour 797 faits constatés en moins sur une année et sur la France entière). Et ceci serait du au recul des « violences crapuleuses » (tandis que les deux autres catégories continuent à augmenter). Le problème est ici que le détail précis de ces trois sous catégories n’est pas non plus rendu public au moment où nous parlons. Dès lors, une fois de plus, nous avons une annonce fracassante faite à la presse mais les journalistes n’ont pas les moyens de regarder vraiment le détail des choses, c’est-à-dire pas les moyens de vérifier de quoi il s’agit précisément. Lorsque je regarde néanmoins ce qui est publié à ce jour sur le site du ministère de l’Intérieur (résultats partiels de 2004 : de janvier à novembre) et sur le site de l’Observatoire National de la Délinquance, et que je compare avec les chiffres de 2003, j’arrive à la conclusion que, en réalité, la fameuse baisse des violences contre les personnes repose sur une baisse des « vols avec violence sans arme » (qui constituent 80 % des « violences crapuleuses »). Et je constate que cette baisse des vols avec violence sans arme prolonge celle de l’année précédente. Il n’y a donc pas de véritable tendance nouvelle spécifique en 2004. C’est le premier point. En outre, j’observe que cette catégorie des vols avec violence sans arme est une catégorie potentiellement assez poreuse. Dans le cas d’un vol à l’arrachée de téléphone portable dans la rue (cas fréquent), la notion de « violence » peut être diversement appréciée. Le coup d’épaule n’ayant aucune conséquence sur l’intégrité physique est-il une violence ? Cela dépend de l’appréciation de la victime et de l’officier de police qui rédige le procès-verbal. On peut donc imaginer des transferts de catégories, c’est-à-dire que des infractions similaires peuvent être classées en « vols simples » ou en « vols avec violence sans arme » selon les personnes, les lieux et les moments. Et, justement, ces vols simples, eux, augmentent en 2004… Bref, vous voyez qu’en creusant un peu, on fait plus que relativiser les effets d’annonce. Mais on ne peut rien affirmer non plus avec certitude. Encore une fois, pour se faire une opinion solide, il faudra attendre la publication des détails complets de ces statistiques (y compris les détails des différences entre police et gendarmerie et entre les régions) et puis les comparer avec les données issues de l’enquête de l’INSEE, en 2006…

6

Claris : finalement, à quoi servent ces « chiffres de la délinquance » diffusés chaque début d’année ?

7

LM : disons les choses : il s’agit principalement d’une opération de communication. Et pour analyser cette opération de communication, il faut s’intéresser à la vie politique actuelle. Mais là-dessus, je n’ai pas d’expertise à proposer, je n’en sais pas plus que ce que j’apprends en lisant tous les jours la presse…

Notes

[*]

Sociologue, chercheur au CNRS, interview parue sur www.groupeclaris.com

Pour citer cet article

 Mucchielli Laurent, « À quoi servent les " chiffres de la délinquance " ? », Journal du droit des jeunes, 2/2005 (N° 242), p. 29-29.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2005-2-page-29.htm
DOI : 10.3917/jdj.242.0029


Article précédent Pages 29 - 29 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback