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Journal du droit des jeunes

2005/4 (N° 244)


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Depuis quelques années les professionnels chargés de la protection de l’enfance sont mis en cause par les média qui communiquent « en boucle » sur les « affaires » d’enfants maltraités : les Vosges, Outreau, Drancy et en ce moment Angers : « Les services sociaux savaient mais ils n’ont rien dit », « l’aide sociale sur la sellette », « cette horde psychologisante »... Et j’en passe !

Trouver des responsables ou des « boucs émissaires » !

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Le procès qui se déroule en ce moment, incite à parler plus des « professionnels de l’enfance » que des seuls services sociaux plus fréquemment cités. On y observe d’emblée un amalgame entre les administrateurs ad hoc, les éducateurs aux tutelles et les services sociaux, mais les enfants en question en ont rencontré bien d’autres sur leur chemin : la PMI et les médecins, l’école, les psychiatres, les juges et tous les voisins !

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Se pose alors une question de fond : stigmatiser une catégorie de professionnels qui n’a pu empêcher un tel drame, n’a-t-il pas pour fonction de se détourner de ce qui est non « représentable » bien qu’appartenant à l’espèce humaine ?

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La « chosification » d’un enfant, un bébé, à des fins sexuelles est donc possible ? Et si ce n’était pas seulement chez les autres ?

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L’effroi ne pousse-t-il pas alors aux deux bouts de la chaîne, à trouver, d’une part, des responsables et, d’autre part, à renforcer les peines ?

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Il ne faudrait pas pour autant, en explicitant mieux les difficultés de ces métiers impossibles et des « personnes » qui l’exercent, déplacer à nouveau le problème sur les média et en faire de nouveaux « boucs émissaires » !

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Dès 1982, la visibilité de la maltraitance a été redevable aux média, avec « David, l’enfant au placard » s’imposant ainsi dans le champ politique dès 1983. Dossier technique « 50 000 enfants sont maltraités », circulaires, lois, campagnes se sont alors succédées ! La médiatisation de l’affaire Dutroux et du Congrès de Stockholm ayant pour leur part, sorti les abus sexuels du silence qui les entourait encore, mais en les assimilant du coup à la seule pédophilie !

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Dernièrement, « l’affaire d’Outreau », aura eu le mérite de mettre en évidence la façon dont les magistrats transforment les expertises en preuves, mais surtout les conditions aléatoires de formation des experts !

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De même, une attention particulière a été à nouveau portée au respect et au recueil de la parole de l’enfant. Autant d’effets indiscutablement positifs de la médiatisation !

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Mais dans ce charivari médiatique qui s’est soucié de ces autres enfants : ceux, non violés, mais séparés des parents injustement incarcérés et placés pendant trois ans ? Si la légitimité des journalistes n’est remise en cause par aucun professionnel, force est de s’interroger sur le choix des informations, la rapidité et l’insistance à les répéter dès lors qu’il s’agit des « affaires » d’abus sexuels ?

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La nature de l’information ne pousse-telle pas au « scoop » au détriment des vérifications nécessaires, bref d’un travail rigoureux ? Qu’ils soient écrits, audio ou visuels, ne répondent-ils pas en premier lieu à cette attente d’une société en demande de transparence, d’émotion, d’intime, au risque des dégâts collatéraux ! Dégâts collatéraux sur les enfants et leurs familles, nous l’avons vu, mais aussi, dégâts sur l’ensemble des professionnels, du travailleur social au magistrat !

Des failles du suivi des enfants en danger

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Il importe de s’interroger, au-delà de l’aspect marchand et racoleur ou militant, sur les raisons et les effets de cette « déferlante médiatique » aujourd’hui ?

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Plusieurs remarques :

  • Pourquoi certaines « affaires » sortent-elles principalement l’été ? Leur répétition insistante remplirait-elle alors cette période vide d’actualité ? ;

  • Lorsqu’un quotidien dénonce sur une pleine page les « failles du suivi des enfants en danger », on se trouve bien au cœur du paradoxe qui enjoint de protéger les enfants sans attenter aux droits fondamentaux des parents et au respect de la vie privée (art. 9 du code civil) ;

  • Dans la société occidentale qui est la notre aujourd’hui, où le principe de précaution et le risque zéro deviennent des exigences fortes, sinon un droit, n’est- il pas plus facile de trouver des « boucs émissaires », les professionnels, que d’ouvrir le débat sur cette situation paradoxale ? ;

  • En méconnaissance complète de ce qui a été fait, souvent pendant de longues années pour ces familles en difficultés par l’ensemble des professionnels, les média n’instrumentalisent-ils pas le lecteur ou le téléspectateur par l’émotion et l’identification à la victime désignée ? Et n’indiquent-ils pas ainsi que tous les services publics qui emploient ces professionnels sont également « nuls » ? Quels sont les effets sur les citoyens ? ;

  • En méconnaissance encore de ce qui a déjà été fait, désigner ces deux « boucs émissaires », que sont les parents -les monstres- et les travailleurs sociaux –les nuls-, n’est-ce pas une façon de rassurer l’opinion publique, lui indiquant par là même, que, elle, est indemne de toute violence ? Lorsque le « bourreau » c’est l’autre, chacun est donc bien sûr d’être celui qui protège le « martyr », puisqu’il s’indigne, dénonce et demande de plus en plus de sanctions ? Il évacue ainsi toute forme de violence en lui ! Le journaliste y compris !

  • La presse écrite ou télévisuelle, n’incite-t-elle pas, par ses excès, les politiques à profiter de la médiatisation de la maltraitance pour rassurer l’opinion publique, en annonçant, en réaction et en urgence, des projets de loi, sans le temps nécessaire à la concertation inter-ministérielle ? Une autre façon d’attacher son nom à une loi ou à un groupe de travail ? Une « incantation » de plus ? Mais quelle suite et quels moyens donner ?

En 2000, un sondage CSA indiquait que 67% de l’opinion publique se sentait mal informée sur la protection des enfants maltraités. Que manque-t-il donc à cette information pour être plus efficace ?

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En effet, outre une désinformation évidente, les média perdent aussi une occasion de réaliser, à propos de ces « affaires » un travail pédagogique, basique, utile mais plus délicat tel que :

  • Oui, il est difficile d’être parent !

  • Oui, ce sont des liens d’amour et de haine qui lient parents et enfants, mais tous n’exercent pas cette violence !

  • Non, tous les adultes et a fortiori les hommes ne sont pas tous des abuseurs sexuels, mais il faut cependant être attentifs et donner des consignes de prudence aux enfants !

  • Oui l’histoire personnelle et l’enfance pèse sur la capacité d’un adulte à être un parent « suffisamment bon », mais il n’y a pas répétition systématique des mauvais traitements !

  • Oui, il existe un Numéro vert - le 119 - créé pour les enfants, mais ils ne représentent que 11% du total des appels ! Le conflit de loyauté est lourd pour l’enfant maltraité. Ce sont parenté et voisinage qui l’utilisent pour précisément protéger les enfants !

  • Non, les professionnels ne sont pas des robots, ils sont aussi des êtres humains sensibles et ces métiers sont douloureux a exercer !

  • Non, la mise en examen ne signifie pas condamnation et lorsque le jugement est prononcé, condamnation ou relaxe, les journalistes se doivent d’en informer l’opinion publique !

  • Non, tous les signalements qui arrivent directement chez le Procureur de la République ne donnent pas lieu à une instruction ! Pas suffisamment étayés, environ 50% d’entre eux, ne donnent lieu à aucune suite !

  • Oui, la protection des enfants est aussi l’affaire de chacun, le voisin, le collègue, la famille élargie…mais dans un esprit d’aide, de soutien, de fraternité et parfois de signalement !

  • Non, le secret professionnel ne sert pas à protéger les seuls professionnels mais aussi l’intimité des familles !

  • Oui, il existe des enfants victimes qui rebondissent et deviennent des adultes protecteurs ! Ils sont résilients !

Bien d’autres sujets pourraient être abordés à l’occasion de ces « affaires » ! Il s’agit là autant de l’éthique des journalistes que des connaissances élémentaires à transférer. L’information qui relate les faits les plus odieux ne peut-elle s’accompagner de données positives et objectives sur les milliers d’enfants et de familles par ailleurs efficacement aidées ?

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Seule une connaissance suffisante de la redoutable responsabilité et de la souffrance des professionnels chargés de la protection de l’enfance, peut nuancer ces jugements sans appel des média, qui les mettent encore plus à mal en les stigmatisant.

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En juin 2000, après l’une des pénibles affaires du Département des Vosges, les services sociaux avaient rédigé un communiqué de presse « les services sociaux : une cible facile ». Ils soulignaient deux points qui restent d’actualité :

  • En l’absence d’un placement immédiat, le citoyen qui informe un service administratif ou judiciaire reste convaincu que « rien n’a été fait » ;

  • Derrière leur rigueur professionnelle, les travailleurs sociaux sont aussi des hommes et des femmes qui n’ont pas été recrutés pour leur insensibilité.

Au terme d’un module optionnel sur « les mauvais traitements à l’égard des enfants », les étudiants en licence du département des Sciences de l’éducation à Paris X - Nanterre ont fait une analyse de contenu de la presse nationale sur les affaires de maltraitance : en deux mois 93% des articles traitaient d’abus sexuels ! On était bien sorti du déni ? Ils ont l’année suivante, effectué une lecture critique de cinquante articles de presse. Au-delà du choc émotionnel manifesté par ces étudiants, lecteurs naïfs, ils ont posé quelques questions de fond qui pourraient intéresser certains journalistes :

  • Comment font les professionnels pour ne pas se laisser submerger ?

  • Quel est l’effet de tels articles sur des personnalités perverses ? Ne suscite-t-on pas des passages à l’acte ?

  • Ce regard porté sur l’abuseur n’incite-t-il pas à de plus en plus de pénalisation ?

  • Que devient la victime ?

  • Pourquoi les média ne donnent-ils pas des clefs pour la prévention ?

Alors que les pratiques des professionnels sont si souvent mises à mal dans les « affaires » relatées par les média, il semblerait nécessaire que les journalistes aient au moins dans leurs formations deux modules : d’une part une connaissance suffisante du développement normal de l’enfant et d’autre part une compréhension des difficultés que rencontrent ces « personnes » que sont les professionnels et qui se trouvent confrontées à ces autres « affaires » qui sont celles de la vie des familles !

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Lorsque les pratiques des professionnels sont largement mises en cause quel journaliste s’interroge sur la réalité de leur vie professionnelle et sur ses effets sur leur « personne » ? La vie de tous les professionnels ! travailleurs sociaux certes, mais aussi celle des magistrats, psychiatres, policiers ou enseignants !

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Pris dans une gestion comptable de leurs activités, face aux postes vacants par manque de candidats ou au turn-over qui s’accélère, face aux listes d’attente qui s’allongent, face à la montée de la violence qui interdit souvent les visites à domicile ou oblige à placer un vigile à la porte de leurs bureaux, face encore à la précarité, au chômage et à la dégradation de la santé mentale des familles qui les renvoie à leur impuissance, ces professionnels ont tous besoin d’un approfondissement considérable de leurs formations assorti d’un soutien psychologique réel !

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Sans ce temps et cet effort nécessaires, on observe des effets dommageables chez ceux qui sont mandatés pour prévenir, soigner, éduquer, appliquer la loi pour protéger les enfants : ils sombrent alors dans l’épuisement, le doute, la somatisation, l’isolement, la fuite ou au contraire dans un hyper-activisme tout autant préjudiciable, mais également dans des dysqualifications mutuelles ou une dramatisation dans l’urgence, ce qui à l’évidence est dommageable pour les enfants et leurs familles elles-mêmes !

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Disqualifier tous les professionnels et leurs institutions, sans indiquer que, en permanence, quelques 350 000 enfants sont cependant correctement protégés et aidés, fait-il avancer le problème ? Plus utile est de comprendre, que, entrer dans ces histoires de haine et d’amour, les histoires de « ces » familles, c’est entrer dans l’histoire inconsciente de toutes « nos » familles !

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Tout adulte porte en lui une part d’infantile qui demeure active et que chercher l’enfant en soi est un exercice difficile ! Identifié à l’enfant souffrant ou au parent empêché dans sa parentalité, le professionnel est en permanence à la croisée de deux langages : celui d’aujourd’hui et celui du passé ! On comprend mieux alors comment le professionnel peut basculer d’un investissement massif pour maintenir à tout prix un lien parents-enfant, à un désinvestissement total de la famille !

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Mais au-delà, qui est ce groupe à haut risque psychique, indistinctement nommé « travailleurs sociaux » ou « professionnels » ?

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Des hommes et des femmes différents les uns des autres, parce que le produit de plusieurs facteurs :

  • leur âge, sexe, mais aussi leur propre statut parental ;

  • leur éducation familiale, leur classe sociale, leur culture politique, religieuse ou ethnique ; !

  • leurs formations initiales et continues, mais aussi leur ancienneté dans la spécialisation et dans le poste ;

  • mais encore leur appartenance institutionnelle à l’État, au département, aux associations…

C’est dire que les représentations de l’enfant maltraité peuvent ainsi varier d’un professionnel à un autre en fonction de tous ces paramètres !

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Diversité des personnes et donc des regards sur les familles, mais aussi, nécessité de s’adapter à l’évolution rapide des normes sociales sans risque de laisser place aux idéologies ou aux passions.

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Ainsi des abus sexuels ! Connus de tout temps, c’est à la fin du 19eme siècle que légistes et médecins les décrivent, mais ce n’est qu’en 1989 qu’une Campagne officielle pose ce problème sur la place publique et professionnelle ! « Les abus sexuels : comment en parler ? » tel est le titre du premier rapport où les professionnels découvrent cette autre forme de « mauvais traitement » et doivent apprendre à gérer, eux aussi, leurs émotions et apprendre à les repérer, sans « chasse aux sorcières » et à les signaler à l’autorité judiciaire ! Mais sanction, s’il y a lieu, ne veut pas dire prévention ! Reste à travailler ce point autrement que par la lutte contre la récidive !

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Il n’est pas question, ici, de trouver exclusivement des « circonstances atténuantes » aux professionnels, car au-delà des moyens, beaucoup de choses peuvent être améliorées, et sans doute le projecteur mis sur eux, va accélérer leur mise en place !

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Deux groupes de travail, installés par le Ministre chargé de la famille et de l’enfant sont sur le point de rendre leurs recommandations. L’un d’eux porte sur « L’amélioration de la procédure de signalement de l’enfance en danger » Remarquablement clair, il souligne les points qui méritent d’être améliorés et fait des propositions aux politiques.

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J’en retiendrai deux pour ma part : le repérage précoce du danger et le partenariat entre tous les professionnels chargés de cette protection, des travailleurs sociaux aux médecins, enseignants et magistrats !

  • Pour cela, dans chaque département un lieu de recueil identifié et connu de tous les professionnels et de la population pour y recueillir et suivre toutes les « informations préoccupantes » ainsi que les signalements ;

  • Pour cela encore, des formations continues pluri-institutionnelles, permanentes et organisées localement pour éviter les cloisonnements et pour que chacun connaisse le métier et la culture de l’autre ;

  • Pour cela enfin, un soutien réel et une analyse des réactions émotionnelles au sein de lieux de supervision.

Nul besoin de stigmatiser pour cela les professionnels !

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Il suffit que la puissance publique s’accorde sur les solutions, ajuste quelques textes réglementaires, et se donne les moyens de les appliquer !

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(Mars 2005)

Plan de l'article

  1. Trouver des responsables ou des « boucs émissaires » !
  2. Des failles du suivi des enfants en danger

Pour citer cet article

Gabel Marceline, « L'impact sur les professionnels de la médiatisation de leurs pratiques », Journal du droit des jeunes, 4/2005 (N° 244), p. 21-23.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2005-4-page-21.htm
DOI : 10.3917/jdj.244.0021


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