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Journal du droit des jeunes

2005/5 (N° 245)


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Portraits d’éducs : cinq éducateurs nous font part de leurs sentiments sur l’évolution de leur profession. Ils témoignent de leurs difficultés à concilier attentes et réalités de terrain. Sont-ils partagés entre espoir et désillusion ?

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À la question pourquoi et comment devient-on éducateur spécialisé, les réponses sont multiples et dépendent du contexte dans lequel a évolué le professionnel.

Le militantisme social

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Nous avons tous en tête l’image de l’éducateur post soixante-huitard, baba cool avec les cheveux longs et les sandales, prônant l’idéologie d’autosuffisance et d’autogestion, et dont la volonté était de « bousculer la terre entière, révolutionner les choses à (leurs) niveaux ». Cela se vérifie encore aujourd’hui, certains éducateurs étant toujours engagés dans l’éducation populaire et habités par un militantisme social. Cette volonté de se lancer à l’aventure et de construire un projet de société a longtemps constitué une des principales motivations à l’exercice de la profession. Nous avons le sentiment que les plus anciens regrettent cette époque d’engagement fort et dénoncent un manque de motivation engagée de la part des jeunes diplômés. Roland, éducateur spécialisé depuis 24 ans, déclare qu’ « aujourd’hui, les jeunes diplômés sont enfermés dans une sorte de conformisme obligatoire ». Ces derniers associent d’avantage leurs motivations à un côté « c’est sympa d’aider l’autre » qu’à un réel engagement militant. En effet, la formation obligatoire et le cadre institutionnel contraignant formalisent leurs pratiques et réduisent leurs marges de manœuvre. Nous sommes passés progressivement d’une génération de bénévoles dans l’âme, bien que rémunérés, qui fondaient leurs actions sur des motivations personnelles et une certaine générosité, à des professionnels prestataires de services. Le système s’est complexifié, les éducateurs interviennent dans un cadre de règles et de procédures strictes qui s’éloigne de plus en plus de sa vocation initiale d’éducation populaire.

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Nous nous trouvons face à un décalage intergénérationnel qui regroupe d’une part « l’ancienne génération » fortement engagée, et d’autre part des plus jeunes éducateurs animés par des motivations réelles dans un secteur sans risque de chômage. Néanmoins, certains critères ont toujours influencé l’orientation professionnelle des éducateurs spécialisés « on est pas là par hasard », déclare Loïc, éducateur depuis 17 ans. Beaucoup d’éléments tant personnels que familiaux viennent alimenter ce choix. Alain Vilbrod [1][1] Alain Vilbrod, Devenir éducateur, une affaire de famille,..., démontre le fait que devenir éducateur spécialisé est une affaire de famille. Elle constitue un vecteur d’orientation vers un terrain qui ne leur est pas totalement inconnu. En effet, l’environnement familial et notamment l’engagement associatif ou militant au sein de mouvements d’éducation populaire, et les valeurs humanistes sont des critères d’influence déterminants. Les futurs éducateurs spécialisés sont alors partagés entre transmission des valeurs familiales et affirmation des préférences individuelles. Ils vont peu à peu construire leur propre représentation et système de valeurs. La métaphore de l’entonnoir utilisée par Christian, moniteur éducateur depuis 32 ans est une bonne illustration de l’évolution de l’entrée dans la profession : « imaginez la formation représentée par la partie la plus étroite de l’entonnoir et l’expérience acquise par la partie la plus large. Avant, on se créait d’abord notre propre expérience du terrain, pour ensuite rentrer dans la formation, souvent pour la reconnaissance du statut. Aujourd’hui, c’est le contraire qui se produit, on passe d’abord par la formation avant d’élargir ensuite au maximum son expérience ». Ainsi, nous remarquons que l’expérience et les valeurs propres à chacun sont les bases communes du métier d’éducateur spécialisé.

La rencontre, un déclic

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« Ce sont mes relations et les différentes rencontres que j’ai pu faire qui m’ont guidé vers cette profession », nous confie Didier, éducateur spécialisé depuis quatre ans. En effet, la plupart des éducateurs spécialisés déclarent avoir ressenti un véritable attrait pour cette profession suite à des rencontres, des échanges sur le métier ou l’introduction dans telles ou telles structures. Un tel schéma sert fréquemment de trame aux évocations de l’arrivée dans le métier.

Une profession en mutation

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Bien que reconnu par une formation spécifique et un diplôme d’État depuis 1967, le statut de l’éducateur spécialisé reste « hybride », et son mandat « ambigu ». En effet, la décentralisation et la mise en place de politiques transversales ont fragilisé ce corps professionnel. Nous pouvons alors s’interroger sur la profession aujourd’hui. Qu’a-t-elle de commun avec l’éducateur « scout » des années 30 ? Avec l’éducateur « technicien de la relation » des années 60 ? Avec l’éducateur « baba cool » post soixante-huitard ? Avec l’éducateur « travailleur social » des années 80 ; puis avec l’éducateur « développeur » des années 90 ? [2][2] Marie-Christine HELAN, « Les éducateurs spécialisés...

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Ce questionnement induit alors une évolution de leurs pratiques professionnelles. Comment se traduisent-elles dans la réalité ?

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Les éducateurs spécialisés affirment aujourd’hui avoir peur d’un certain immobilisme. Ils déclarent par exemple, « l’inactivité des institutions », « un cadre institutionnel rigide » et « l’absence de moyens financiers ». Roland, dénonce « une technicisation de la profession qui fait de l’éducateur un exécutant et non plus un agent », et accuse le poids des procédures de les enfermer dans « une démarche réductrice qui normalise la profession ». Pour lui, les procédures « formalisent la profession », et « tendent à rompre avec la volonté de prise en charge individuelle personnalisée ». Christian affirme à son tour : « avant, on était maître sur le terrain, on travaillait sur de l’humain, alors qu’aujourd’hui, l’essentiel de notre travail est plus de rendre compte que de faire et d’imaginer ». Ce constat est repris par Didier : pour lui, la nouvelle génération d’éducateurs s’inscrit dans une culture de l’écrit, en opposition à la culture orale qui a longtemps dominé la profession. Il précise que « les étudiants sont formés au travail écrit », et que sur le terrain, les éducateurs « ont à rendre des comptes, laisser des traces, et donner une forme écrite à ce qu’ils mettent en œuvre ». La rigidité des institutions freine ainsi l’initiative, l’administration est qualifiée de « carcan », et de « sclérosée ». Pour les professionnels, la volonté d’action est indispensable pour lutter contre « l’enfermement » et la « routine ». Pour eux, l’action est la base de la profession, l’éducateur spécialisé doit être volontaire et actif [3][3] Jean-Luc MARTINET, « Les éducateurs aujourd’hui »,.... L’action est perçue comme collective ; Christian insiste sur la nécessité de travailler en partenariat, et sur la mise en place d’actions concertées : « avant on travaillait chacun chez soi, et maintenant c’est un réel travail en partenariat ». Mais l’action passe aussi par un engagement personnel, il s’agit pour les professionnels de « s’impliquer », et de « faire partie du peuple sur le terrain ».

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Les professionnels soulignent également l’importance de la législation qui implique des changements dans les pratiques. Didier pense qu’ « on tend à un cadre réglementaire plus restrictif qui amène à une réduction de la marge de manœuvre des professionnels ». Selon lui, la loi permet d’une part « d’éviter les abus », mais d’autre part « instrumentalise » et « enferme » la profession.

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Un autre danger tient à la bureaucratisation liée au développement des professions sociales. Les éducateurs spécialisés estiment que leur travail se politise par l’accroissement des contrôles, des tutelles, et par les nouveaux droits accordés aux usagers. Roland dénonce « un cadre de plus en plus instrumentalisant et utilitariste » et met l’accent sur le poids « des processus d’évaluation et de précaution ».

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Par ailleurs, l’évolution des pratiques professionnelles des éducateurs spécialisés est à mettre en lien avec les mutations sociétales. De nouvelles formes d’exclusion ont été générées par les difficultés économiques du système. Le nombre de personnes en situation d’exclusion progresse, de ce fait la profession est confrontée à de nouvelles demandes et doit répondre et s’adapter à l’urgence de celles-ci. Loïc, se définit comme « pompier du social ». Il ajoute qu’« aujourd’hui, les personnes attendent de plus en plus de solutions de la part des autres que d’elles-mêmes ». De plus, la formation initiale ne prépare pas à ces nouvelles formes de précarité. Laurence, 27 ans, jeune diplômée, reproche à la formation initiale d’être trop théorique, et de ce fait, ressent un décalage avec le travail de terrain. Celle-ci paraît « comme trop légère par rapport à la réalité », « trop généraliste ». D’après Christian et Loïc, la formation « rassure », « permet de légitimer l’activité comme profession », et « d’acquérir une reconnaissance ». Cependant, elle ne suffit pas. C’est sur le terrain que l’on acquiert de l’expérience, la formation apporte des connaissances de base et des outils, aux éducateurs de les utiliser.

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Les transformations importantes des pratiques professionnelles des éducateurs spécialisés amènent alors à repenser et exiger de nouveaux modes d’intervention. Christian remet en cause la dénomination de la profession : « l’éducateur spécialisé est spécialisé mais en quoi ? à quoi sert-il ? que fait-il ? ». Il considère le terme « travailleur social » comme plus approprié.

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La profession connaît des difficultés à définir sa fonction sociale. D’une part, celle-ci est mal comprise par le grand public car « mal connue » et « peu médiatisée ». Loïc déclare avoir à plusieurs reprises entendu la réflexion suivante : « vous êtes éducateur, mais à part ça vous faîtes quoi dans la vie ? ». D’autre part, l’éducateur lui même rencontre des difficultés à définir sa fonction, de même que les usagers à définir la spécificité du travail d’éducateur. Les éducateurs Loïc et Christian s’estiment être « la bonne conscience de la société » et « le mercurochrome de la société sur la jambe de bois ».

Quel avenir ?

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Les éducateurs spécialisés attendent beaucoup de l’avenir pour obtenir une reconnaissance tant au niveau des compétences que de la profession. Ils souhaitent notamment de meilleures conditions de travail, une revalorisation du statut et une redéfinition de la fonction. Nombreux sont ceux qui espèrent que « les choses vont changer » et qu’ « il faut se donner les moyens de construire l’avenir ». Pour Roland, la profession devra s’adapter à la nouvelle situation économique et sociale car ce sont ces facteurs qui la feront évoluer.

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D’une manière générale, les éducateurs spécialisés estiment que le travail social doit conserver sa spécificité, qui consiste à accompagner les personnes en difficulté ou en voie d’exclusion. L’éducateur spécialisé doit continuer à humaniser sa pratique au détriment de la bureaucratie et rapprocher ses actions en faveur des citoyens et des usagers dont il est responsable.

Notes

[*]

Étudiantes en politique sociale et de santé publique.

[1]

Alain Vilbrod, Devenir éducateur, une affaire de famille, L’Harmattan, Logiques sociales, 1995, 302 p.

[2]

Marie-Christine HELAN, « Les éducateurs spécialisés entre individuel et collectif », Collection « Le travail social », l’Harmattan, 2001, 183p.

[3]

Jean-Luc MARTINET, « Les éducateurs aujourd’hui », Privat/Lien Social, Dunod, 1993, 209p.

Plan de l'article

  1. Le militantisme social
  2. La rencontre, un déclic
  3. Une profession en mutation
  4. Quel avenir ?

Pour citer cet article

Jan Delphine, Kerzerho Sophie, Le Gargasson Gaëlle, Pelleter Céline, « Vers une redéfinition de leurs fonctions ? », Journal du droit des jeunes, 5/2005 (N° 245), p. 11-12.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2005-5-page-11.htm
DOI : 10.3917/jdj.245.0011


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