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Journal du droit des jeunes

2005/6 (N° 246)


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Mon expérience professionnelle de l’écriture est pratique et multiple : comme rédactrice, bien sûr ; au niveau du soutien technique des professionnels, autour de la construction et du contenu des rapports de signalement, des investigations pour l’agrément à l’adoption et l’agrément des assistantes maternelles, des bilans d’évolution dans le cadre de l’aide sociale à l’enfance tout particulièrement ; à travers des groupes de parole de familles d’accueil ou de parents ; et lors de l’accompagnement de personnes de tous âges venues consulter leurs dossiers administratifs. J’ai moi-même été directement confrontée, une bonne vingtaine d’années plus tard, à ce que j’avais écrit auparavant et ai pu en mesurer les effets avec les principaux intéressés...

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« J’ai la mémoire trouée », m’explique un « ancien de la DDASS » venu parcourir les feuillets du dossier que l’administration a constitué sur lui pendant sa prise en charge par l’Aide sociale à l’enfance, « je n’ai aucun souvenir de mon enfance… ». « J’ai des flashs dans ma tête », ajoute un autre « Quand on ne sait rien, on imagine n’importe quoi »…. « Je suis en colèreIl y a eu tant de mensonges » … « Pourquoi dit-on cela de ma mère ? »… « Ma vie est pleine de fauxIl n’y a que du faux »…

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Les témoignages des personnes qui consultent leurs dossiers se ressemblent. Ils se sont posés, et souvent depuis longtemps, de multiples questions sur leur passé d’enfants élevés loin de leurs parents. Ils sont étonnés de découvrir « tout ce qu’on a écrit sur eux sans leur en avoir parlé ». Ils butent sur des écrits parfois peu explicites, et ne trouvent pas toujours ce qu’ils attendent pour construire leur histoire. « On ne dit presque rien de toutes les années passées chez ma nourrice. Je me demanderai toujours comment j’étais quand j’étais petite »… « On pense découvrir enfin ce qu’on cherchait depuis de nombreuses années, et on se retrouve devant de nouveaux points d’interrogation… ».

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Les écrits, qui deviennent de plus en plus laconiques et réducteurs en remontant dans le temps, reflètent les pratiques professionnelles de leurs rédacteurs. Mais la lecture des rapports sociaux, éducatifs et psychologiques de ces dernières décennies peut s’avérer un exercice périlleux, parfois peut-être plus difficile à appréhender que les énoncés moralisateurs d’autrefois, surtout lorsque les enfants ou les adultes ont tendance à s’approprier les propos tenus à leur sujet. « Pourquoi écrit-on que je suis une caractérielle non névrotique ? » ou « absence de surmoi » ? « Qu’est-ce qu’un problématique oedipienne ? »… « des conditions de vie précaires » ?… « des parents immatures » ?, par exemple. « J’étais devenu celui qu’on disait que j’étais » [1][1] Pierre Verdier – Martine Duboc, Retrouver ses origines....

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« Les paroles s’envolent. Les écrits restent… » a-t-on coutume de dire, mais nous savons qu’« il y a des mots qui tuent » ou qui continuent de faire très mal pendant longtemps.

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Les travailleurs sociaux disent être « des gens de parole », mais avouent être mal à l’aise en matière d’écriture. Ils parlent :

  • de problèmes techniques, telles que les difficultés à trouver les mots justes et à les agencer, liées aux règles de composition de la langue écrite et de code linguistique ;

  • de problèmes de communication entre les interlocuteurs. Comment écrire quand les parents n’ont pas conscience de leurs difficultés et vont nier tout ce qui leur est opposé ? Certains rédacteurs n’ont-ils pas tendance à sélectionner et à présenter les informations en fonction de la manière dont ils pensent que le destinataire de leurs rapports va les recevoir ?

  • de problèmes de circulation des écrits intra et interinstitutionnels. La polémique s’amplifie à propos de la signature des rapports, des circuits qu’ils doivent emprunter dans le respect de la hiérarchie, du peu d’attention qui leur est parfois accordée (« il ne faut pas faire de rapports éducatifs trop longs, car il n’y a que la conclusion qui est retenue ») ou au manque de retour, par exemple (« On ne sait pas si nos rapports correspondent à ce qu’on attend de nous »).

Ils ont l’impression de devoir rédiger de plus en plus d’écrits de toutes sortes, sans toujours en comprendre la finalité et la pertinence, d’y perdre du temps au détriment du travail de terrain qui compte davantage à leurs yeux (« il faut faire des notes pour n’importe quoi »).

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Mais, au-delà des explications plus ou moins cartésiennes, pourquoi l’écriture professionnelle, dans le champ du travail social, peut-elle s’avérer si malaisée ?

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Claudine Brissonnet, dans l’introduction de son dernier ouvrage, est catégorique : « La question de l’écriture professionnelle ne se discute pas… C’est une nécessité absolue, et ceci pour de multiples raisons profondément légitimes : pour prendre une décision, capitaliser des informations, laisser trace d’une analyse, noter l’hypothèse qui a fondé un mode ou une stratégie d’intervention, laisser trace de l’intervention elle-même, etc. Il convient d’insister sur le fait que l’écriture est un acte et qu’il présente les mêmes risques, ni plus ni moins, que ceux inhérents à toute action ou décision… bref, au fait d’agir. Il faut donc accepter l’acte d’écriture non pas comme un « moindre mal », mais comme un véritable « acte professionnel » au même titre que tous les autres ». [2][2] Claudine Brissonnet, Toutes les clés des écrits professionnels...

1 - L’écriture professionnelle est un travail

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Ce qui implique une organisation permettant de disposer de lieux et de temps pour le faire.

2 - L’écriture a une fonction légale

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Les missions du service social se déclinent à travers l’évaluation individuelle ou familiale, le montage, l’accompagnement du projet et la mesure de ses effets. Dans l’action éducative, il s’agit de mobiliser des compétences à mettre en œuvre pour l’éducation des enfants et des adolescents.

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Pour Jacques Riffault, l’écriture « engage personnellement un auteur qui, par l’écrit, influe sur le destin de ceux dont il cherche à mettre en mots les difficultés, les souffrances ou les projets.

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Écriture d’action, prise entre ce qu’elle cherche à dire et ceux pour qui elle le dit, elle se déploie cependant dans un dispositif culturel, institutionnel et légal, sans que celui-ci soit toujours bien connu.

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Elle confronte nécessairement… à des questions qui touchent à l’identité, professionnelle ou personnelle :

  • « qui suis-je en effet pour écrire cela ?

  • qu’est-ce qui en autorise et légitime le contenu et la forme, et qu’est-ce qui, au fond, me légitime dans ce faire et dans ce dire ?

  • qu’adviendra-t-il aussi de cet « écrit dont l’usage ne peut jamais être totalement contrôlé ? » [3][3] Jacques Riffautt, Penser l’écrit professionnel en travail...

L’écrit va « restituer une démarche de travail ». C’est un outil :

  • pour soi (on écrit ce qui a été fait, où l’on en est) ;

  • pour l’usager (on écrit ce qu’on a fait avec lui ou pour lui, ce qu’il a fait) ;

  • pour le service employeur (c’est un instrument permettant de prendre des décisions, mais c’est aussi le moyen de s’assurer que les missions ont été remplies).

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3. L’écriture renverrait davantage alors au travailleur plus qu’au travail lui-même, et a aussi une fonction de reconnaissance professionnelle et personnelle. Il suffit d’observer l’embarras des travailleurs sociaux auxquels il a été dit que leurs écrits étaient de qualité médiocre pour en être convaincu.

4 - L’écriture a une fonction logique et une fonction dialectique

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C’est d’abord une question de méthode. La cohérence d’un écrit ne dépend pas de son contenu mais de sa forme, et exclut la contradiction, y compris entre le corps du texte et sa conclusion.

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La lisibilité implique que l’écriture soit accessible par tous, c’est-à-dire débarrassée des termes pseudo-techniques (tels les « diagnostics » empruntés à d’autres disciplines que celle du rédacteur), mais aussi des concepts flous, des « mot-valise », « fourre-tout de la pensée » [4][4] Jean-Yves Dartiguenave – Jean-François GARNIER, L’homme... qui servent davantage à signaler l’appartenance à un corps professionnel qu’à rendre intelligible le discours. Il s’agit là d’un détournement d’objet, le « pour autrui » devenant le « pour soi-même »… Le langage tourne sur lui-même. Cela oblige à s’interroger sur le sens de mots très à la mode de nos jours mais qui vont devenir des obstacles à la communication avec les parents qui peuvent leur donner d’autres significations que les professionnels (tels « contrat », « collaboration », « parentalité », etc.).

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Le contenu a son importance lui aussi. Il convient d’être vigilant quant à la nature, la pertinence et la précision des données rapportées. Il faut faire attention aux erreurs dans l’orthographe des noms de famille, dans les prénoms ou dans les dates de naissance ou des évènements marquants ; car cela risque de provoquer de la confusion chez le lecteur (« Pourquoi ai-je plusieurs dates de naissance ? On me cache peut-être quelque chose » …). Tout ce que le rédacteur sait ou a entendu n’est pas forcément utilisable. Le professionnel va donc devoir trier parmi toutes les informations qu’il détient ou auxquelles il peut avoir accès par rapport à une situation celles qui sont pertinentes au regard de la problématique et de l’objectif de l’écrit, dans le respect de l’intimité et de la vie privée [5][5] Claudine Plenchette Brissonnet, Un cadre méthodologique....

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Mais la qualité des informations rassemblées dans un rapport dépend des fondements conceptuels auxquelles elles se référent, ainsi que de la méthode choisie pour les collecter. La rédaction d’un rapport de signalement dans le cadre de la protection de l’enfance est plus aisée lorsque le travailleur social a une bonne connaissance des signes de risque et de danger, dispose d’un guide du signalement comme il en existe dans nombre de départements ou d’un outil d’évaluation maniable. La description de l’évolution d’un enfant dans son milieu d’hébergement ou de ses relations avec ses parents prend davantage de consistance si elle s’appuie sur des référentiels de développement et d’observation.

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Il ne s’agit pas de réduire l’individu à des normes ou de le faire entrer dans des patterns pré-établis, sans prendre en considération la globalité de ses besoins ni l’hétérogénéité des situations sociales, mais d’avoir des repères pour mener ou évaluer les interventions.

5 - L’écriture a une fonction de représentation et une fonction de secondarisation (c’est-à-dire de mise en liaison des représentations)

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Selon Jacques Riffault, « Écrire, ce n’est en effet pas simplement nommer les choses, c’est aussi et surtout interroger la capacité des mots à représenter les choses en l’absence d’un interlocuteur… C’est interroger les mots sur leur capacité à retranscrire la pensée » [6][6] Sous la direction de Jean-Luc Viaux : Écrire au juge,....

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L’écriture « sert à penser, à produire des idées ». Pour Joseph Rouzel, l’écriture « est le média qui permet d’organiser, de construire et de faire circuler une pensée sur des actes éducatifs, d’élaborer et de confronter des hypothèses et des explications, et de dégager des projets opératoires… Elle indique le chemin à suivre… » [7][7] Idem note 6..

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Devoir écrire oblige à des aller-retour entre ce qui a été observé et le sens qu’il conviendrait d’en donner, entre ce qui a été entendu et ce qui a peut-être été dit, entre ce qui relève en propre de l’individu et ce qui serait relatif à son environnement et à ses conditions de vie. Le choix des mots et des tournures de phrase les plus adéquats renvoie le rédacteur à un certain nombre de questionnements qui vont élargir sa réflexion dans d’autres directions.

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« Se questionner… transforme l’intervention. Plus que la ou les réponses, c’est la question et la manière dont on la pose qui est productrice de changement » [8][8] Idem note 4..

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A contrario, le rédacteur peut avoir tendance à utiliser des raccourcis mentaux pour, comme l’explique Catherine Blatier [9][9] Idem note 6., « traiter l’information plus rapidement et de façon moins coûteuse en termes d’efforts. La représentativité est le fait de chercher à savoir si une personne ou une situation sociale font partie d’un schéma que l’on connaît ; si c’est le cas, on s’efforce de tendre vers ce schéma… la disponibilité correspond au fait de devoir répondre à une question dont on ne connaît pas la réponse mais pour laquelle on a, disponible à l’esprit, une réponse immédiate… les phénomènes d’ancrage permettent de répondre à la question que l’on se pose en connaissant une réponse proche… On peut faire aussi appel au procédé de simulation qui permet d’envisager ce que les gens vont faire ». On peut aussi avoir tendance à associer des comportements supposés aller bien ensemble et à les attribuer trop hâtivement aux personnes dont on parle. « En somme, la cohérence des descriptions peut venir davantage des conceptions des descripteurs de ce qu’ils ont vu ou entendu auprès des familles ou des mineurs ».

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Par ailleurs, « on sait que les jugements fondés sur le souvenir s’appuient sur des associations conceptuelles à priori. On assiste à une reconstruction de l’information manquante à partir de données à priori, des processus cognitifs comblant les défaillances mnésiques ». Que dire alors des écrits rédigés à la hâte à partir de notes éparses et incomplètes, même si leur rédacteur a « un style agréable à lire » ?

6 - L’écriture a une fonction clinique

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Les parents des enfants pris en charge par les services de protection expliquent combien ils se sentent démunis pendant les rencontres avec les professionnels, à fortiori lorsqu’ils savent que l’entretien peut avoir des conséquences capitales. Ils sont maladroits, cherchent leurs mots ou ont du mal à suivre les explications de leurs interlocuteurs. « Je ne sais pas comment parler devant le juge ; je n’ai pas les mots ». « J’ai souvent l’impression de ne pas me faire assez comprendre ou d’expliquer mal les choses ; j’ai peur de ne pas être à la hauteur »… disent-ils dans les groupes de parole.

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Des jeunes, qui ont réussi à se confier à un interlocuteur privilégié, réagissent mal lorsqu’ils découvrent que les quelques mots qu’ils lui ont délivrés, ont été retranscrits à leur insu et offerts à la curiosité du reste de l’équipe. « On se demande toujours pourquoi les gens prennent des notes quand on parle ». « J’ai peut-être prononcé cette phrase-là, mais elle ne voulait pas dire ce que l’éducatrice en conclut… »

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Au-delà des personnes en présence et des fonctions, des difficultés repérables ou présumées, des connaissances théoriques et des savoirs implicites, c’est tout ce qui se joue dans l’entre-deux de la relation qui va donner du sens à l’intervention sociale. L’idée que l’intervenant se fait de l’autre ne reflète pas uniquement la réalité mais aussi la perception qu’il en a.

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« Nous désignons par clinique », énonce Anne-Marie Favard, « en référence à l’étymologie médicale du terme, l’espace d’interaction spécifique au travail social qui existe entre le praticien et l’usager, l’intervenant et le cas, le travailleur social et le client. Cet espace est le lien d’ancrage et d’exercice concret de la pratique professionnelle d’un praticien, d’une équipe, d’un service, d’une institution ». [10][10] Anne-Marie Favard-Drillaud : L’évaluation clinique...

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Dans cet esprit, le praticien social pourrait renoncer à utiliser dans ses écrits une approche explicative, au bénéfice d’une approche compréhensive qui met en évidence des comportements, des attitudes, des contradictions, dont elle interroge le sens, dans une dynamique évolutive (« voilà comment se présente Mme… en cette période de sa vie, et quelles semblent être les questions qui se posent à elle à travers cela »…). (Jacques Riffault) [11][11] Idem note 6.

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L’écrit nécessite alors un « travail de subjectivation, c’est-à-dire de reconnexion de l’acteur social, quelle que soit sa fonction ou sa position dans les processus de décision, au sujet qu’il est et qu’il demeure, et qui reste la véritable source de toute relation, de tout lien, de toute écriture et de toute décision ».

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Dans une telle optique, « l’écriture n’est pas conçue comme la mise en texte des résultats d’une investigation autorisée par un savoir quelconque, mais comme la mise en mots d’une présence partagée… Il s’agit alors nécessairement d’une écriture engagée… reposant sur l’empathie et la force de la relation, impliquant distance et proximité… » [12][12] Idem note 6.. D’où l’importance des notes personnelles prises à la suite d’un entretien ou d’une visite, et qui disent quelque chose de ce qui se joue là.

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Comprendre, c’est, selon l’étymologie latine, saisir ensemble, embrasser des éléments d’une réalité, d’un raisonnement, mais aussi saisir avec l’autre ; c’est-à-dire aider celui à propos duquel il faut écrire, à prendre conscience de ses capacités et de ses limites. Au-delà du discours, l’écrit participe à ce cheminement, dès lors que celui qui est directement concerné est en mesure d’y accéder, et que le travailleur social n’essaie pas de le mener plus loin qu’il ne peut aller.

7 - L’écriture a une fonction de distanciation et une fonction de remobilisation

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La confrontation des travailleurs sociaux à la détresse sociale et aux troubles des liens parents/enfants a un impact désorganisateur sur leur fonctionnement. Il est possible de faire l’hypothèse aujourd’hui que plus les professionnels se disent découragés et démunis ou se trouvent pris à parti dans des conflits avec des collègues ou d’autres services, plus les dysfonctionnements qui agitent les familles auprès desquelles ils interviennent doivent être étendus et actifs.

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Il devient indispensable pour chacun « d’évacuer le trop-plein », d’exprimer ce qu’il ressent, de reconnaître la séduction ou le désir de réparation, mais aussi le dégoût ou la haine qui risquent de le submerger à leur insu, c’est-à-dire de se dégager des résonances émotionnelles et des implications personnelles, avant de pouvoir mettre en forme un écrit présentable à ses destinataires.

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« L’écriture est un des modes de maniement du transfert » – et du contre-transfert, pourrait-on ajouter – « non seulement par la distance qu’elle introduit dans la relation éducative, mais aussi par les structures sous-jacentes qu’elle permet de faire surgir ». (Joseph Rouzel) [13][13] Idem note 6.

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Sans cette distanciation, le travail social ne serait sans doute pas tenable dans la durée. Elle permet de lutter contre les pressions internes, mais aussi contre les éléments extérieurs, tels que la répétition ou les inégalités.

8 - L’écriture a une fonction de mise en mémoire et en histoire

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Écrire, c’est laisser des traces, mettre en mémoire ce qui a été, ce qui est et ce qui pourrait advenir.

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La rédaction d’un écrit professionnel a lieu à un moment donné. C’est donc du temps vécu, de la temporalité, dont l’écriture va se faire l’écho, tout autant que de la chronologie, en pouvant à la fois faire rupture et soutenir la continuité.

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Un rapport de signalement vient signifier, en un temps déterminé, que ce qui a perduré n’est plus tolérable. Il fait office de ponctuation dans des trajectoires familiales où le temps s’écoule souvent de façon incontrôlable. Le travailleur social résume, autant que faire se peut, l’historique des actions, fait des propositions, fixe des échéances et peut être amené à réévaluer la situation à des moments particuliers de la prise en charge. Les évènements peuvent ainsi se succéder de façon cohérente et s’articuler autour de rapports de cause à effet.

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Un abandon, un traumatisme, une séparation, la disparition d’un parent introduisent des ruptures dans la vie de celui qui les subit. Ce qui s’est passé avant s’évanouit sous l’effet de la sidération et de la douleur ; le présent est submergé par les tentatives pour survivre malgré tout ; le futur devient inenvisageable. Il y a risque de dissociation entre l’avant et l’après. En complémentarité des mots et du soutien à apporter aux enfants et aux adultes pour exprimer leur souffrance et saisir l’enchaînement des évènements, la lecture des écrits pourra les aider à donner du sens à leur histoire et à remettre de l’ordre dans leurs souvenirs. Tels ces jeunes majeurs qui viennent consulter leur dossier dès qu’ils ont dix-huit ans, en compagnie de « leur éducateur » ou « éducatrice ». Ils y retrouvent les traces de leurs rencontres et des images pleines de vie. « J’ai de la chance d’avoir un dossier car je peux retrouver ce qui s’est passé », dira l’un d’entre eux.

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L’écrit va témoigner enfin du temps de maturation du projet, qu’il s’agisse d’un projet éducatif, d’insertion, d’adoption, et bien d’autres encore. Ce n’est pas pour rien que les entretiens préalables à l’agrément à l’adoption et la rédaction des écrits doivent prendre place dans la durée -combien symbolique- de neuf mois instituée entre la demande des candidats à l’adoption et la délivrance de l’agrément.

9 - L’écriture a une fonction transversale et une fonction de régulation dans l’institution

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Mais « l’écriture ne peut assurer à elle seule la fonction de communication, elle n’en est qu’un élément, et doit s’insérer dans un réseau relationnel et communicationnel qu’elle contribue à enrichir. Si elle en devient le substitut, elle risque fort d’empiler du vide sur du vide » [14][14] Idem note 3..

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« Sur le plan institutionnel, l’écriture est le maillage permanent dont se tisse le lien social… Les pratiques d’écriture modifient en permanence le tissu institutionnel en offrant à chacun des possibilités multiformes d’expression, qui mettent en œuvre des rapports de pouvoir et de contre-pouvoir. L’écriture constitue de fait le laboratoire vivant où se fabrique une équipe d’intervenants éducatifs ». (Joseph Rouzel) [15][15] Idem note 6.

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La confrontation des différents points de vue, c’est-à-dire, la mise en commun et l’analyse des subjectivités, permet de tendre vers l’objectivation des situations, non « à l’objectivité, qui est une illusion » [16][16] Idem note 7.. Elle oblige chaque professionnel à la précision dans l’exposé des données et dans leur argumentation, à revisiter son point de vue en tenant compte des informations délivrées par les autres. C’est à travers ces échanges que quelque chose de la réalité de l’autre peut se construire, d’une réalité partielle, parce que personne ne peut être réduit à l’image qu’il donne ou aux actes qu’il pose, à tel ou tel moment de son existence, d’une réalité partageable par l’ensemble des protagonistes.

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D’où l’importance de la place et de la déontologie de chaque professionnel, des missions à remplir, des espaces de concertation entre les membres d’une équipe, de la hiérarchie qui prend connaissance des écrits et les adresse à leur destinataire, mais aussi de la circulation de l’écrit entre les partenaires. Ce n’est peut-être pas tant le destinataire de l’écrit que le circuit qu’il emprunte qui est le plus important. Un destinataire connu peut donc en cacher bien d’autres…

En conclusion

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L’écrit est un acte professionnel, qui remplit une multiplicité de fonctions.

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Dans ces conditions, « l’écriture en situation professionnelle peut vite se révéler une source d’enrichissement personnel et collectif » (Joseph Rouzel) [17][17] Idem note 6..

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Il peut être du plus grand intérêt de l’utiliser dans des modes d’expression plutôt que des notes ou des rapports rédigés de façon traditionnelle ; tels que des témoignages et des récits de vie, mais pourquoi pas aussi des contes ou des poèmes, des livrets destinés aux parents, aux enfants ou aux professionnels. Je pense, en particulier, à l’Album de vie créé pour les enfants séparés de leurs parents, aux écrits rédigés par des assistantes maternelles, des parents ou des jeunes, de manière individuelle ou à travers des pratiques de co-écriture, avec des travailleurs sociaux éventuellement, à travers lesquels émerge quelque chose d’une créativité, d’une vérité qui est la leur et dont personne ne peut les déposséder.

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Il est maintenant possible de proposer une réponse à la question posée dans l’introduction. Le travail d’écriture dans le champ social peut s’avérer malaisé parce qu’il pousse le rédacteur à aller au-delà de lui-même, à la rencontre de l’autre (celui à propos duquel il écrit) et des autres (tous ceux qui vont le lire), dans cet espace intermédiaire où il va s’exposer tout autant qu’il expose son interlocuteur. Mais cet engagement-là ne constitue-t-il pas la trame du métier ?

Notes

[*]

Psychologue et formatrice en travail social.

[1]

Pierre Verdier – Martine Duboc, Retrouver ses origines – L’accès au dossier des enfants abandonnés, Dunod, 2002, 2éme édition.

[2]

Claudine Brissonnet, Toutes les clés des écrits professionnels à l’usage des travailleurs sociaux, ESF, Les guides de l’intervention sociale, 2é tirage, 2004.

[3]

Jacques Riffautt, Penser l’écrit professionnel en travail social – Contexte, pratiques, significations, Dunod, 2001, 2éme édition.

[4]

Jean-Yves Dartiguenave – Jean-François GARNIER, L’homme oublié du travail social. Construire un savoir de référence, Érès, Pratiques du champ social, 2003.

[5]

Claudine Plenchette Brissonnet, Un cadre méthodologique pour l’ASE, ESF, 1988.

[6]

Sous la direction de Jean-Luc Viaux : Écrire au juge, Dunod, 2001.

[7]

Idem note 6.

[8]

Idem note 4.

[9]

Idem note 6.

[10]

Anne-Marie Favard-Drillaud : L’évaluation clinique en action sociale, Érès questions actuelles de criminologie, 1991.

[11]

Idem note 6.

[12]

Idem note 6.

[13]

Idem note 6.

[14]

Idem note 3.

[15]

Idem note 6.

[16]

Idem note 7.

[17]

Idem note 6.

Plan de l'article

    1. 1 - L’écriture professionnelle est un travail
    2. 2 - L’écriture a une fonction légale
    3. 4 - L’écriture a une fonction logique et une fonction dialectique
    4. 5 - L’écriture a une fonction de représentation et une fonction de secondarisation (c’est-à-dire de mise en liaison des représentations)
    5. 6 - L’écriture a une fonction clinique
    6. 7 - L’écriture a une fonction de distanciation et une fonction de remobilisation
    7. 8 - L’écriture a une fonction de mise en mémoire et en histoire
    8. 9 - L’écriture a une fonction transversale et une fonction de régulation dans l’institution
  1. En conclusion

Pour citer cet article

Duboc Martine, « Le travail d'écriture », Journal du droit des jeunes, 6/2005 (N° 246), p. 37-40.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2005-6-page-37.htm
DOI : 10.3917/jdj.246.0037


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