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Journal du droit des jeunes

2005/7 (N° 247)


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Le procès d’Angers a été l’occasion d’attaques renouvelées contre les services sociaux : comment est-il possible que des professionnels aguerris et expérimentés, chargés du suivi de la plupart des enfants victimes d’agression sexuelle n’aient rien vu, ni rien deviné de ce qui se passait ? Il est devenu récurrent que le citoyen moyen s’étonne de l’inefficacité des intervenants chargés de la protection de l’enfance. L’on dit « que font les services sociaux ?  », comme l’on dit « que fait la police ?  », dans une recherche de sécurité qui ne doit connaître aucune défaillance. Au-delà de la situation d’Angers dans le détail de laquelle nous ne rentrerons pas, nous proposons une réflexion qui se situe entre deux extrêmes.

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Il n’est pas question de tomber dans une quelconque défense étroitement corporatiste : les travailleurs sociaux ne sont pas au-dessus des lois et ont des comptes à rendre à la société sur la façon dont ils exercent la mission qui leur a été confiée. Mais, l’on rejettera tout autant l’attitude relevant de la chasse aux sorcières et l’exorcisme qui en découle : après avoir longtemps ignoré, voire toléré les mauvais traitements aux enfants, la société se donne bonne conscience, en cherchant des boucs émissaires (diabolisation des coupables et mise au pilori de ceux qui n’ont pas pu ou su empêcher le crime). Nous allons tour à tour évoquer deux biais qui sont largement utilisés dans toutes ces affaires : la confusion d’une part entre prospective et rétrospective, l’idéologie du risque zéro, de l’autre. Ce qui nous amènera à réfléchir sur les pratiques professionnelles qui peuvent le mieux prévenir les situations d’aveuglement.

Prospective et rétrospective

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Face à une situation donnée, chacun est amené à réfléchir sur la décision qu’il doit prendre. Son choix sera guidé par l’ensemble des possibles qui s’offre à lui. Mais aussi par des éléments tels que les conséquences positives et négatives (qu’elles soient directes ou induites), l’investissement nécessaire (en moyens, en temps, en énergie…), le respect des préférences et de l’éthique personnelles, les pressions de l’environnement etc. Nous agissons ainsi vingt fois par jour, spontanément, partiellement, sans nous en rendre compte. C’est l’une des aptitudes essentielles du fonctionnement de l’esprit humain. Cette démarche élémentaire est utilisée de façon systématique et bien plus élaborée par les entreprises désireuses de développer un marché : c’est ce qu’on appelle la prospective. Qu’elle soit embryonnaire ou systématisée, la méthode consistant à imaginer ce que peut être l’avenir pour éclairer l’action présente nécessite la sélection d’une ou de plusieurs options privilégiées. Mais, ce n’est pas parce que nous retenons une hypothèse plutôt qu’une autre que nous pouvons être sûr qu’elle va s’avérer la plus pertinente. Nous y croyons, sinon, nous ne l’aurions pas choisie. Nous espérons qu’elle va permettre d’aller dans ce que nous considérons comme le bon sens. C’est dans l’après coup, que nous apparaît bien plus clairement l’adéquation ou la non adéquation de ce que nous avons entrepris. Il est bien plus facile alors, avec le recul nécessaire, de comprendre si cela convenait ou non. Nous portons alors un regard rétrospectif sur ce qui a été accompli et mesurons les avancées, les erreurs, les moments où nous avons fait preuve d’aveuglement ou au contraire de perspicacité. Cette logique est tout autant à l’œuvre dans la démarche professionnelle. Confrontés à un usager en souffrance, nous imaginons un plan d’action et proposons un accompagnement fortement imprégné des hypothèses que nous avons élaborées. La relation d’aide n’étant pas une science exacte permettant d’obtenir à coup sûr le résultat escompté, elle engendre différents scénarios, la nécessité apparaissant d’en privilégier un. Une fois la démarche engagée, c’est en permanence que l’on doit se réajuster, en rectifiant son comportement, au gré de l’interaction avec un usager qui sait bien nous faire savoir son adhésion ou au contraire son opposition. La façon dont il résiste ou l’empressement qu’il met à s’emparer des propositions faites doit nous placer dans une vigilance constante et une réactivité dynamique, afin de nous adapter au mieux aux circonvolutions que ne manque pas d’emprunter toute relation. Les techniques adoptées par certains services consistant à enregistrer sur vidéo les entretiens permettent de visibiliser ces moments charnières où l’intervenant sait rejaillir sur une parole, une mimique ou au contraire ces rendez-vous manqués où il ne voit pas ce qui plus tard sur la vidéo semble pourtant si évident. Mais, pris dans l’échange, on ne le perçoit pas. Ce n’est qu’avec le recul qu’on s’en rend compte. Les mécanismes que nous venons de décrire sont difficilement évitables. Il est utile, tant pour la compréhension de ce qui s’est joué que pour améliorer encore la technicité du professionnel, qu’une analyse rétrospective lui soit proposée. Celle-ci peut prendre bien de formes : reprise en détail de l’entretien, analyse de pratique, étude de cas. On peut aussi lui proposer une supervision qui lui permet de faire retour sur ce que provoque en lui la relation d’aide. Certaines équipes optent pour des entretiens en présence de deux professionnels, l’un étant plus dans le dialogue et l’autre, dans l’observation. Mais, quelles que soient les méthodes employées, il ne s’agit jamais de culpabiliser l’intervenant, en lui reprochant de n’avoir pas su profiter d’une opportunité ou d’avoir choisi une mauvaise option. Chacun sait que placé dans la même situation, il aurait pu commettre ces mêmes erreurs d’évaluation ou bien d’autres. Le professionnel parfait n’existe pas. C’est pourtant cette prétention absurde qui est en jeu dans les procès judiciaires mettant en cause des professionnels. Chacun de leur geste, chacune de leur réaction, chaque propos qu’ils ont tenus sont disséqués, à la lumière de ce que l’on connaît des évènements qui ont suivi. On leur demande de se justifier, comme si à ce moment précis, il n’existait non un faisceau d’hypothèses, mais une seule probabilité valable et qu’ils se devaient en tant que professionnels de savoir qu’elle est la bonne. Comme s’il leur appartenait d’identifier avec certitude ce qui se passe alors et d’y répondre sans aucune hésitation possible. On est là dans la confusion des niveaux logiques d’intervention, amalgamant l’approche prospective préalable à l’action et la démarche rétrospective qui ne peut lui être que postérieure. La première liste l’ensemble des possibles et en sélectionne un petit nombre. La seconde réétudie le passé à partir de ce qui vient de se passer, les évènements antérieurs prenant sens comme les morceaux d’un puzzle reconstitué. Cette erreur est pourtant fort courante, surtout dans une situation où l’émotion l’emporte.

À propos du risque zéro

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Des actes de violence commis contre des enfants révoltent à ce point nos consciences contemporaines qu’il nous faut exorciser notre effroi, en trouvant des coupables à tout prix. Condamner les criminels ne suffit pas. On se tourne vers les professionnels chargés de la protection de l’enfance, en les accusant de n’avoir pu éviter le pire. Notre société a atteint un tel niveau de sophistication que la technologie s’est transformée en véritable démiurge. Le citoyen moyen ne tolère plus aucun échec. L’illusion que dorénavant, l’on pourrait tout contrôler, tout prévoir et tout dominer est telle que si l’accomplissement ne respecte pas ce qui avait été prévu, ou pire si un accident intervient, c’est forcément qu’il y a eu erreur humaine. Et l’on doit trouver des responsabilités. La part d’impondérable disparaît progressivement au profit de l’exigence de garantie de réussite intégrale de l’action engagée. La confusion est de plus en plus grande entre ce qui devrait être dans l’idéal et ce qui doit être dans la réalité. On s’enfonce progressivement, depuis quelques années, dans le syndrome du risque zéro. Alors que la vie n’est que prise de risques permanente, on se refuse d’en assumer les conséquences. Quête paradoxale s’il en est, tant la demande de garantie absolue sur tout ce qui peut apparaître comme menaçant côtoie l’exigence tout aussi intransigeante de libertés individuelles. Or, l’on ne peut obtenir une limitation des transgressions des citoyens face à la loi, sans restreindre d’autant leur marge de manœuvre et les soumettre à une vérification étroite de leur mode de vie. Si l’on privilégie au contraire la possibilité pour chacun de vivre a priori comme il le souhaite, le contrôle social ne peut être assuré qu’à posteriori, avec ce que cela implique en terme de dérives possibles. Concrètement, une prévention plus efficiente en matière de mauvais traitements pourrait passer par une mise sous surveillance de toutes les familles repérées comme étant à risque, voire au-delà si on voulait encore limiter les déviances possibles. Ce qui constituerait le début d’un État policier. À l’opposé, préserver les libertés individuelles comporte un risque majeur : c’est que certains citoyens les utilisent à mauvais escient. Dans cette logique, la société aura beau mettre en œuvre des dispositifs d’observation et des balises d’alerte, permettant de repérer ces utilisations abusives, elle ne pourra jamais les prévenir d’une manière absolue. Les dérapages, que nous déplorons tous, seraient donc non pas un dysfonctionnement de notre société mais une conséquence regrettable certes mais difficilement éliminable de son fonctionnement démocratique ! À celles et à ceux qui reprochent aux services sociaux leur inefficacité dans la prévention des maltraitances, de répondre s’ils accepteraient qu’une brigade spéciale intervienne en pleine nuit à leur domicile pour vérifier si leur nourrisson qui n’arrête pas de pleurer depuis trois heures est victime de négligence ou est simplement en train de faire ses dents ! Ce raisonnement pourrait laisser croire au lecteur qu’il existerait une fatalité du travail social qui serait incapable de prévoir quoi que ce soit et qui ne pourrait que se laisser aller au gré des incertitudes. Il est pourtant des comportements professionnels qui favorisent la vigilance et d’autres qui enferment dans l’aveuglement.

Ne pas se limiter à voir uniquement ce qu’on veut voir

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Ce qui apparaît ici comme particulièrement dangereux, ce n’est pas tant le doute que la conviction de détenir le vérité. Pendant longtemps, les professionnels de la protection de l’enfance en étaient convaincus : les familles jouaient un rôle pathologique dans l’évolution de l’enfant. La seule manière de venir en aide au mineur était donc de l’écarter du milieu qui le pervertissait. Beaucoup de dégâts ont été commis au nom de ce postulat, privant des enfants de parents dont on aurait pu développer les aptitudes éducatives, si l’on avait pris les moyens de s’y intéresser Aujourd’hui, changement de logique à 180 ° : nombre de professionnels considèrent qu’hors de la famille, il n’y a point de salut. L’idéologie familialiste prend bien des formes, aboutissant au maintien de l’enfant auprès de ses parents, coûte que coûte, au prétexte que cette proximité est indispensable à son épanouissement ! On en arrive même à élever au rang de principe de base la « compétence des familles » qui sauraient instinctivement ce qui est bon pour elles et pour leurs membres, pour peu qu’on leur donne les moyens d’en prendre conscience. De telles affirmations sont aussi absurdes que celles qui affirment le contraire, car elles enferment l’individu dans une destinée à laquelle il ne peut échapper. Il serait naturellement presque biologiquement conditionné à agir d’une certaine façon : aujourd’hui, à remplir une fonction parentale plus ou moins adéquate certes, mais à la remplir quand même, du moins si on est assez habile à le confirmer dans cette dimension, comme hier il était condamné à ne jamais pouvoir le faire malgré ses efforts. Rien d’étonnant, dès lors que l’on soit amené à ne voir que ce qu’on a décidé de voir. En considérant par principe le parent comme quelqu’un de fondamentalement incompétent ou au contraire d’irrémédiablement compétent, on s’interdit de reconnaître le début d’un commencement de capacité ou d’incapacité.

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Dans la pièce d’Evguéni Schwartz « Le roi est nu », un roi aussi grotesque que dangereux, se laisse convaincre par deux artisans tisserands que le vêtement que ceux-ci lui apportent est tellement merveilleux que seuls les imbéciles et les traîtres ne le voient pas. Aussitôt, courtisans et sujets tyrannisés par des années de règne, admirent la beauté extraordinaire du costume royal. Il faudra un enfant, non perverti par la soumission et le conditionnement, remarque : « mais le roi est nu ! », pour que la réalité apparaisse aux yeux de tous. Les situations d’agression sexuelles ou de mauvais traitement n’échappent pas à ce fonctionnement. À force de vouloir à tout prix les voir, on peut finir par en identifier partout. Mais, l’inverse est tout aussi vrai : à force de ne pas vouloir y croire, c’est sincèrement qu’on ne les voit pas. À l’image de cette marraine en pleurs à la suite de la révélation de sa filleule victime d’attouchements de la part de son grand-père : « Il y a quelques mois, je lui ai donné son bain et ai remarqué des rougeurs au niveau de la vulve. J’ai eu alors des soupçons. Mais cette idée m’a à ce point révulsé que je l’ai chassé de mon esprit. Aujourd’hui, je sais que je n’ai pas joué le rôle protecteur que j’aurais du avoir ». Combien de témoins qui auraient dû voir et comprendre et qu’un mécanisme de déni, de tétanisation ou de refoulement a contribué à rendre aveugle… Il n’existe pas de méthodologie miracle permettant de garantir une claire perception de ce qui se déroule. Seuls peut être, l’esprit critique, la curiosité face à ce qui est différent, l’ouverture à l’autre, le refus de s’enfermer dans des certitudes, l’acceptation de se remettre en cause… cultivés en permanence peuvent préparer à identifier des signaux suspects, à repérer des dysfonctionnements, à s’étonner de comportements inadéquats. Le tout dans l’empathie, le respect des valeurs différentes et le non-jugement. La quadrature du cercle que nous continuerons à assumer, malgré une opinion publique pas vraiment prête à ne pas recevoir de réponse définitive à la question « pourquoi n’avez-vous rien vu ? »

Plan de l'article

  1. Prospective et rétrospective
  2. À propos du risque zéro
  3. Ne pas se limiter à voir uniquement ce qu’on veut voir

Pour citer cet article

Trémintin Jacques, « La protection de l'enfance est-elle une science exacte ? », Journal du droit des jeunes, 7/2005 (N° 247), p. 22-24.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2005-7-page-22.htm
DOI : 10.3917/jdj.247.0022


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