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Journal du droit des jeunes

2005/9 (N° 249)


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Les établissements pour délinquants ont toujours eu la réputation d’être des poudrières de violence où rackets, « caïdisme » et trafics sont monnaie courante. Comment la section fermée de l’IPPJ de Braine-le-Château réagit-elle à cette réalité ? Nous avons posé la question à Marie-Claude Lemaire, sa directrice.

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Comment évitez-vous les phénomènes de violence à l’intérieur de l’établissement ?

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Marie-Claude Lemaire : Les éducateurs sont très présents au sein des groupes. Ils doivent être vigilants et intervenir, à la moindre alerte, pour éviter que cela ne dégénère, ce qui limite, dans certains cas, les passages à l’acte. Pour autant, on sait bien qu’on pourra faire tout ce que l’on veut, on ne pourra pas jamais empêcher totalement qu’un acte de violence soit commis, que ce soit entre jeunes ou vis-à-vis des éducateurs. L’établissement dispose de deux cellules d’isolement par groupe qui peuvent être utilisées dans les cas extrêmes où la sécurité est mise en danger. Avant que le jeune n’y soit placé, il faut mon autorisation en tant que directrice ou celle d’un de mes adjoints. S’il s’agit d’une crise aiguë, les éducateurs peuvent y enfermer le jeune, sans obtenir au préalable mon aval, mais ils doivent aussitôt me prévenir. Le magistrat de la jeunesse est aussi avisé, ainsi que l’avocat du jeune. La durée de l’enfermement est de 24 heures maximum, le jeune pouvant en sortir bien avant cette échéance, s’il est redevenu calme et qu’il accepte de discuter avec l’éducateur. Cette disposition est prise pour éviter l’escalade, pour mettre un frein à un enchaînement de la violence : c’est un coup d’arrêt.

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Les sections sont disposées par deux, l’une faisant face à l’autre. Le local vitré du personnel de sécurité étant juste au milieu. Ce qui fait que si la situation dégénère dans l’une, les éducateurs de l’autre section peuvent venir aider à rétablir le calme. La direction peut aussi être appelée, ainsi que la police : les surveillants n’ont qu’à appuyer sur un bouton, pour les alerter. Ce risque n’est pas une simple hypothèse. Nous avons connu une émeute en 1996. Il y avait alors un climat très tendu, avec des grèves de personnels, suite à des agressions. La composition du groupe était particulièrement détonante avec des jeunes atteints de troubles psychiatriques et d’autres extrêmement violents. Les jeunes ont mis le feu à l’une des sections, la détruisant totalement.

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Vous avez évoqué une violence en provenance des jeunes. Y a-t-il de la violence de la part des adultes ?

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M.-C. L. : Avec cinquante jeunes délinquants, il est difficile d’imaginer qu’il n’y ait jamais de violence de la part des adultes. Nos professionnels reçoivent une formation de base puisqu’ils doivent être diplômés pour travailler ici. Mais quand l’éducateur arrive, il n’est pas forcément préparé à travailler avec le public particulier que nous accueillons. Il reçoit aussi une formation continue organisée par la Direction générale de l’aide à la jeunesse et qui portent sur la psychologie de l’enfant et des jeunes, sur la psychopathologie, sur la gestion de conflits.

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La confrontation quotidienne avec les jeunes que nous recevons a parfois de quoi déstabiliser. Notre personnel peut bénéficier bien entendu de l’aide de ses collègues et de sa hiérarchie, mais il est important qu’il dispose d’un soutien extérieur. Nous avons une collaboration avec le service médical de la Croix rouge qui est disponible 24 heures sur 24 et qui peut apporter une aide psychologique à tout éducateur confronté à une situation difficile, pour lui permettre de dépasser les difficultés qu’il vit. Malgré tout, avec des jeunes présentant des problématiques aussi violentes, il est clair qu’il y a des dérapages.

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La première chose, c’est que l’information sur de tels actes remonte jusqu’à nous. Il ne faut pas se faire d’illusions, parfois, on ne le sait pas. Quand on l’apprend, on rencontre l’agent concerné ainsi que le jeune qui a été victime, afin de savoir exactement ce qui s’est passé. Il y a ensuite des sanctions disciplinaires, si l’agression se confirme. Ce que je ne veux pas, c’est étouffer le problème et tout faire pour qu’on n’en parle pas dans l’institution. Je veux que les agents sachent que s’ils commettent un acte de violence, ils peuvent en parler sans qu’il y ait automatiquement et systématiquement un licenciement. Je laisse le bénéfice du doute aux agents. On peut en parler et essayer de comprendre ce qui s’est passé. Mais s’il y a répétition, il y a licenciement.

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Je vais vous donner un exemple. Au début de l’année, un incident grave est survenu dans une section. Un jeune portait les cheveux longs qui lui valaient les remarques des éducateurs car il n’y prenait pas soin, ne les lavant pas très souvent. Au réveillon du nouvel an son éducateur a sorti un couteau de chasse et, pour plaisanter, lui a coupé sa queue de cheval. Quand je l’ai appris j’ai convoqué l’éducateur, pour lui demander de s’expliquer. Il a reconnu tout de suite ses torts. J’ai pris une sanction contre lui ainsi que contre ses collègues qui étaient présents et l’avaient laissé faire. J’ai aussi sanctionné le personnel de sécurité présent, car il n’était pas acceptable qu’un éducateur puisse rentrer dans le centre avec un couteau de chasse, sans qu’il soit confisqué et que j’en sois informé aussitôt. J’ai reçu ce jeune en lui disant que ce qui s’était passé était inadmissible. En tant que directrice, je lui ai présenté des excuses. Ce qu’a aussi fait cet éducateur. J’ai posé la question au jeune s’il voulait changer de référent. Il n’a pas voulu, affirmant qu’il s’entendait très bien avec cet éducateur et voulait le garder.

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Avez-vous une visibilité de ce que deviennent vos « pensionnaires » ?

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M.-C. L. : On nous pose souvent cette question. Malheureusement, il n’y a pas une seule étude qui ait été faite sur le devenir des jeunes issus de la section fermée. Il n’y a eu qu’un travail portant sur la trajectoire des jeunes délinquants en IPPJ, donc pas spécifiquement en section fermée. Les conclusions, constataient que les placements les plus longs étaient aussi ceux qui apportaient de meilleurs résultats et que ceux qui se montraient les plus durs durant leur séjour n’étaient pas forcément ceux qui s’intégraient ensuite le moins bien socialement. Je pense qu’il est vraiment difficile de pratiquer de telles évaluations.

Une pédagogie comportementaliste

Toute la pédagogie de l’établissement est centrée sur le renforcement des comportements positifs et le découragement de ceux qui sont déstructurants. Chaque intervenant (éducateur, enseignant, moniteur d’atelier …) est chargé de donner quotidiennement une évaluation sur chaque jeune. Cinq indications peuvent ainsi être portées : Très bien, Bien, Satisfaisant, Insuffisant, Mal. En fin de semaine une appréciation générale est établie. Des efforts de sa part se concrétiseront par des gratifications … une mauvaise volonté, par des restrictions.

Un jeune en état de crise échappe à cette évaluation : on tient compte de la progression volontaire dont il fait ou non preuve, pas des moments où il ne peut se contrôler. L’appréciation ne doit pas être utilisée comme un chantage pour obtenir qu’il se plie. Elle doit être prise par l’adulte, quand celui-ci n’est plus directement impliqué dans le conflit et quand la passion de l’interaction s’est atténuée. Autant dire, que le comportement du jeune doit faire l’objet d’un examen nuancé et distancié, en distinguant bien les faits des intentions qui en sont à l’origine (ce peut être de l’espièglerie, de la sottise, tout autant que du froid calcul ou de la pure méchanceté).

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Je vous cite un simple exemple. Nous avons eu un jeune qui est passé par chez nous, il y a environ six ans. Nous étions très pessimistes à son égard. Nous pensions que nous avions échoué avec lui et qu’il allait récidiver. De fait, il a été très vite incarcéré après sa sortie de chez nous. Et puis, dernièrement, nous avons reçu une lettre de lui, écrite depuis sa prison. Il nous y explique que lorsque qu’il était à Braine Le Château, il n’avait rien voulu entendre, qu’il n’avait pas voulu suivre les conseils qu’on lui avait donnés alors. Il continuait en expliquant que son incarcération l’avait amené à réfléchir et qu’il avait bien l’intention, à sa sortie, de prendre un nouveau départ. Comme quoi, tout est possible.

Pour citer cet article

 Trémintin Jacques, « Parler la violence pour mieux la gérer », Journal du droit des jeunes, 9/2005 (N° 249), p. 29-30.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2005-9-page-29.htm
DOI : 10.3917/jdj.249.0029


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