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Journal du droit des jeunes

2005/9 (N° 249)


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Chef du service de psychiatrie infanto-juvénile aux Cliniques Universitaires Saint-Luc de Bruxelles en Belgique, Jean-Yves Hayez est professeur à la faculté de médecine de l’Université catholique de Louvain. Il est aussi membre de comités scientifiques internationaux et de comités de rédaction de « Neuropsychiatrie de l”Enfance et de l’Adolescence », « Perspectives psychiatriques », « Enfances § Psy, » et... du « Journal du droit des jeunes » belge, chercheur et auteur de nombreux ouvrages. Dans la semaine qui a suivi la découverte des corps de Julie et Melissa, victimes de Dutroux, Jean-Yves Hayez a proposé à la télévision belge une séance de groupe avec cinq enfants pour leur faire élaborer leurs émotions et les faire parler sur ce qui s’était passé. Cette thérapie de groupe unique fut intégrée dans une émission enfantine de grande audience, permettant ainsi au jeune public de profiter d’un moment de réflexion sur ces terribles évènements. La rencontre avec ce spécialiste reconnu dans le traitement de la maltraitance était donc incontournable. L’échange qui a eu lieu fut d’autant plus riche que Jean-Yves Hayez n’hésita pas à se montrer fertile, car vraiment iconoclaste et surtout totalement politiquement incorrect. Nous reproduisons ici une partie de ses propos.

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Au début des années 1980, la Belgique a reconnu un peu avant tout le monde en Europe l’existence de la maltraitance. Elle a été l’une des deux ou trois premières nations à le faire. Pour y répondre, elle a considéré qu’il fallait mettre en place des équipes pluridisciplinaires non judiciaires spécialisées, de troisième ligne. À ce moment-là, tout le monde était d’accord, les magistrats les premiers. L’idée, c’était de travailler dans la mesure du possible à l’amiable les situations de maltraitance.

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Au fil du temps, on s’est rendu compte que la conviction qu’on allait pouvoir agir ainsi dans beaucoup de situations était un peu illusoire. On a d’abord tous constaté que pour un certain nombre de familles, il fallait mettre en place l’aide contrainte, rendant nécessaire l’intervention judiciaire. L’action morale du juge de la jeunesse permettait soit d’obliger des gens à se présenter aux rendez-vous, soit de protéger l’enfant, en le séparant autoritairement de ses parents. On a ensuite vécu, même si c’est un peu moins le cas qu’en France, cette tyrannie de magistrats qui veulent que tout passe par eux et qui vous menacent de la guillotine si vous ne signalez pas tout de suite.

Une efficacité douteuse de la justice

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Et ce, alors même qu’ils ne savent pas toujours suivre le signalement qui leur est transmis et qu’à moins d’avoir des preuves physiques évidentes il ne se passe pas souvent grand-chose. Ils ont commencé en Belgique aussi à faire pression sur les travailleurs médico-sociaux. Mais je pense que, d’une part la tyrannie est un peu moins forte et que d’autre part les travailleurs médico-sociaux belges sont un peu plus résistants que le français. Ce qui fait qu’actuellement dans notre pays, 25% des cas de maltraitances physique ou sexuelle continuent à être traités par les propres forces psychosociales. Ce qui signifie qu’il y en a trois quart qu’on judiciarise.

Un exemple d’intervention

Un jeune de 17 ans m’a raconté un inceste avec sa sœur d’un an plus jeune, qui s’était déroulé entre l’âge de huit ans et de quinze ans et qui s’était terminé il y a deux ans, quand il était devenu pubère et surtout peut-être quand au plaisir a succédé un sentiment d’horreur. Cette situation l’a beaucoup remué au point qu’il a fait une tentative de suicide. Comme cet inceste était terminé, ma politique a été de l’écouter et de le faire réfléchir sur ce qu’avait pu vivre sa sœur. Je lui ai dit que si cela le libérait de m’en parler, il se libèrerait encore plus s’il arrivait un jour à dire à ses parents ce qu’il avait fait avec sa sœur.

J’ai abordé avec lui la question des responsabilités. Je lui ai proposé qu’ils viennent tous les deux en parler avec moi. Ce qui n’a pu encore se faire. Je pense que je vais faire pression sur lui pour qu’il la convainque de l’accompagner lors d’une prochaine séance. En arrivant devant moi, écrasé de culpabilité, il a montré que le travail de la loi avait fait effet. Il avait conscience qu’il avait fait mal. Je me donne le temps de bien comprendre. Je ne peux dire s’il y a faute que si j’en suis bien convaincu et si donc j’ai pris le temps de bien écouter le jeune. Pendant tout un temps, ça a été des jeux sexuels entre un frère et une sœur. Et puis, petit à petit, ils ont franchi une frontière, ils sont devenus amoureux l’un de l’autre.

Pour que quelqu’un commette une faute il faut qu’il le fasse volontairement. S’ils avaient le sentiment qu’ils faisaient quelque chose de mal, ils ne faisaient pas de la destruction délibérée. Ce n’est pas parce qu’un jeune fait du sexe avec un plus jeune qu’il faut forcément considérer que le plus grand est l’agresseur et le petit la victime. Il faut être sûr que c’est effectivement vécu comme une violence et qu’il n’y a pas alignement de l’enfant sur la façon dont l’adulte le vit lui-même. Ma préoccupation sera de demander au petit pourquoi il s’est laissé faire. Je pense qu’il faut mettre autant d’énergie à renforcer la capacité à dire oui ou à dire non, qu’à traquer les agresseurs. On a tous le bien et le mal en nous. On est tous susceptible de dérapages violents ou sexuels. Il faut se reprendre indéfiniment.

Aux États Unis, si quelqu’un va consulter un médecin pour lui expliquer qu’il a des tendances pédophiles, le praticien est tenu de le dénoncer sous peine de faire lui-même des années de prison. Comment voulez-vous que les gens assument leur faiblesse sans un tel contexte qui idéalise l’efficacité de la répression ? Je regrette qu’il n’y ait pas plus d’humanité. La confidentialité est dans une large mesure une bonne chose. On a toujours besoin dans une société de présenter ce que les américains appellent des « suitable ennemys » des ennemis identifiables. L’ennemi identifiable est actuellement la pédophilie et la sexualité dirigée contre les enfants. Cela permet d’oublier la macro délinquance de Chirac ou de nos propres ministres belges ou celle des cols blancs.

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Pour autant, quand on judiciarise, ce n’est pas parce qu’on a une guillotine dans le dos, mais parce qu’on a décidé de le faire. Soit pour le pouvoir de contrainte que cela apporte, soit parce que dans un certain nombre de cas, on pense que la protection et la sanction venant du système pénal est une bonne chose. Je l’ai dit tantôt, le travail non judiciaire pur était une illusion. Nous étions dans le rêve. Mais on reste prudent quand on judiciarise, on le fait avec l’esprit plus libre que dans bien d’autres pays. Je préfère d’ailleurs dire « demander un complément d’intervention judiciaire » que d’employer l’expression « judiciariser ».

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La déjudiciarisation pure, cela marche dans une minorité de cas. Cela donne des résultats surtout quand il y a des preuves. Essayez, dans le contexte d’une séparation parentale, de faire croire à un tribunal à la parole d’un enfant de quatre ans qui est expertisée trois mois après les faits. C’est quasiment impossible. Je peux vous donner l’exemple de cette petite fille d’une dizaine d’années qui a clairement accusé son père, avec des termes précis : son dossier a été classé sans suite, parce qu’il n’y avait que sa parole.

Comment intervenir face à l’enfant agressé ?

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Je pense qu’on a fait largement fausse route, en imaginant que la solution consistait à créer des institutions de troisième ligne mises en branle lors des signalements. Je crois qu’elles sont efficaces dans un certain nombre de cas, mais pas dans la majorité. S’il fallait refaire l’histoire, je pense qu’il aurait mieux valu augmenter la capacité des enfants, des adolescents et de la partie saine des familles à se protéger par eux-mêmes.

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Quand un enfant normal ose révéler qu’on abuse sexuellement de lui, prenant ainsi la responsabilité d’aller chatouiller les moustaches du tigre adulte, il y a une plus grande probabilité qu’il y ait plus de vrai que de l’affabulation dans ce qu’il va dire. Mais, avant de lui dire « je te crois » je lui dirais « je t’écoute ». L’enfant a d’abord besoin d’être entendu, de se soulager d’un poids, d’être protégé et reconnu. Il y a tout un vécu qui accompagne la maltraitance : ses sentiments personnels, le fait qu’il a essayé d’en parler mais qu’il n’a pas été cru… il y a tout un contexte qui dépasse le seul fait qu’il a été frappé ou agressé. Il a besoin d’être entendu dans tout cela. Quand j’ai l’impression que j’ai à faire à un enfant largement fiable, je vais partager mes sentiments avec lui. C’est moins la parole qu’une attitude d’accueil, une implication authentique.

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Une attitude importante consiste à laisser l’enfant comme sujet en lui posant la question de ce qu’il attend de nous et de ce qu’il aimerait qu’on fasse. Si on l’interroge ainsi, un certain nombre d’entre eux ne va pas vous demander de vous précipiter. Il faut alors continuer à réfléchir sur là où est le moindre mal. Je ne dis pas qu’il faut toujours obéir à un enfant. Il faut parfois agir par devers eux. Mais pas dans la précipitation, mais en analysant au mieux sa situation. Il y a bien sûr des exceptions à ce que je dis. S’il s’agit d’un enfant de trois ans en grand danger, on va l’hospitaliser en pédiatrie.

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Plan de l'article

  1. Une efficacité douteuse de la justice
  2. Comment intervenir face à l’enfant agressé ?

Pour citer cet article

 Trémintin Jacques, « Rencontre avec Jean-Yves Hayez », Journal du droit des jeunes, 9/2005 (N° 249), p. 32-33.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2005-9-page-32.htm
DOI : 10.3917/jdj.249.0032


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